dimanche 22 mai 2022

















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par Alain Lipietz | 5 avril 2022

Pourquoi je voterai Jadot

  Sommaire  

Très simplement : parce qu’il défend le programme des écologistes, patiemment élaboré depuis 40 ans, et parce que « il en a », du courage y compris physique, de la compétence et du sang-froid. Ce qui en fait le candidat à la Présidence de la République que j’appelle de mes vœux, qu’exige la toute-urgence écologique, et ce n’est le cas d’aucun autre.

Pourtant, on me dit : « Qu’importe le programme, qu’importe la personnalité, seul JL. Mélenchon est le vote utile à gauche ». Traduction : il pourrait passer devant Le Pen. Bizarre. D’abord, aucun sondage plaçant JL Mélenchon en tête de la gauche ne le met en situation de battre Le Pen au premier tour, aucun de battre Macron au second tour. Ces sondages, on y croit ou pas. Ceux des européennes 2019, où la liste écolo a fait le double des voix de LFI, plaçaient celle-ci à égalité voire devant la liste Jadot... l’avant-veille du scrutin. Mais si on y croit, alors il faut constater que Le Pen monte en fin de campagne plus vite que Mélenchon dans la jeunesse et les classes populaires. Donc « utile à quoi » ? Au plaisir narcissique (mais improbable) de ne pas avoir à voter Macron pour battre Le Pen ? Puéril. Et le coût est énorme : renoncer à l’expression de ses préférences politiques, même au premier tour, choisir, pour représenter « la gauche écologisée », un candidat dont on critique le programme, la personnalité et les prises de position sur une question aussi essentielle que l’agression russe en Ukraine...

Non, je voterai résolument selon mes préférences politiques et ma confiance dans l’homme.

 Le programme

Mon adhésion au programme écologique et social de Jadot va de soi : il est le fruit de plus de trente an d’élaboration, encore enrichi par l’apport de groupes venus du PS ou du PCF (Génération.s, Génération-écologie, Mouvement des progressistes), parfois vite revenus des illusions macronistes (Les Nouveaux Démocrate), et de retours d’expérience sur la pratique de nombreuses personnalités vertes qui ont été ou sont ministres de l’environnement, présidente de région, maires de grandes métropoles ou de petites villes, qui connaissent l’écart épouvantable entre ce que semblent promettre les programmes fondés sur des modèles mathématiques et ce qu’autorise l’état de l’opinion publique et la tourmente des évènements.

Cela ne veut pas dire que les modèles soient inutiles. La planification écologique, cela fait trente ans que les écologistes la pratiquent et la défendent sans avoir jamais considéré que le mot « planification » soit un label de « gauche », mais plutôt... « gaulliste » : une « ardente obligation ». Au début des années 90, le premier programme économique des Verts a été rédigé dans une salle du Centre d’études prospectives d’économie mathématique appliquée à la planification. Dès l’époque de la campagne d’Eva Joly, il ya dix ans, c’étaient les meilleurs modèles de conjoncture (ceux de l’OFCE) qui évaluaient la cohérence de son programme, et ceux de l’Ademe et du Cired qui évaluaient ses effets sur la pollution, les créations ou destruction d’emplois par branche, etc.

Visiblement La FI en est très loin, et, chose plus grave (à écouter les confidences de JL Mélenchon lui-même), ses économistes semblent travailler sur des modèles exclusivement macroéconomiques, alors qu’on peut depuis au moins 10 ans travailler avec des modèles intégrés macro-sectoriels économico-écologiques. Je pense qu’au dela de l’ignorance et du mépris pour le travail concret de planification, LFI n’a pas vraiment intégré le paradigme écologique, ça reste un « front secondaire » par rapport à l’emploi, aux revenus... Par exemple Mélenchon redécouvre avec fierté (et c’est bien ! ) qu’il faut compter aussi ce que coûte le fait de ne pas prendre une mesure écolo, et pas seulement ce qu’elle coûterait. Ce que les économistes de l’environnement font régulièrement depuis le début des années 2000 (rapport Stern) et que les écologistes faisaient depuis les années 70. Mais contrairement à Jadot dont l’équipe a dès le début de sa campagne chiffré le « 13e mois » que rapporteraient aux ménages les mesures écolos, JLM n’a apparemment pas d’équipe pour lui dire « quelles conséquences concrètes pour les gens ».

Du coup, LFI se contente de copier-coller le programme des Verts... en y ajoutant 30%. Exemple ahurissant de cette démagogie, dans un tract récent : « Garantir une cantine bio et gratuite pour nos enfants. » Je ne sais comment ils ont pu planifier une telle « garantie ». Les rares mairies vertes qui ont atteint « les 100 % de bio » (poisson exclus : y en a pas) mettent des années à se construire un réseau de fournisseurs, aucun expert ne pense sérieusement à convertir plus de la moitié de l’agriculture européenne au bio en moins de cinq ans (ce qui permet au programme Jadot de planifier le bio dans les services publics pour 2017), aucune municipalité ne peut programmer la gratuité des cantines : les municipalités de gauche et écologistes cherchent plutôt à en moduler le tarif en fonction du revenu des ménages...

Pire : alors que l’invasion russe de l’Ukraine offre une occasion en or d’accélérer la transition énergétique en se passant tout de suite du gaz, du pétrole et du charbon russes, proposition défendue dès le premier jour par Y. Jadot (car il y a déjà des plans pour cela !), alors que la manif climat du 12 mars proclamait sur ses banderolles « Non au gaz de Poutine », alors que cette position et le départ de Total est unanime dans les association écologistes et défendue aussi par les économistes altermondialistes d’ATTAC, JL Mélenchon s’oppose très fermement à cette proposition et défend la présence de Total en Russie.

Nous touchons là au 3e volet de l’écologie : la défense de la démocratie et des rapports pacifiques dans le domaine international. Le pacifisme ne consiste pas à refuser le soutien à une démocratie agressée par une dictature, mais à ne pas prendre soi-même l’initiative d’un conflit armé et s’abstenir s’y participer sans fortes raisons éthiques. Dès le premier jour, avec chaque fois des semaines d’avance sur les gouvernements européens réticents, Jadot a appelé au soutien à l’Ukraine martyrisée : en fonds, en armes, en sanctions efficaces et non symboliques contre l’agresseur, mais sans intervention militaire des Européens. A l’inverse la ligne de JLM est constante : pas un sous, pas une arme pour la résistance ukrainienne, pas une sanction contre l’agresseur. Tout au plus, en dernière semaine de la campagne, avec un mois de retard sur les gouvernements européens, concède-t-il des sanctions... contre les oligarques.

En fait, il suffit de lire ses déclarations depuis des années pour constater son parfait accord avec l’objectif (mais pas la méthode) de Poutine : la destruction de l’Ukraine comme pays. Ainsi, le 4 mars 2015 : « Soyons clairs : si l’armée russe entrait en Ukraine à la suite des provocations nord-américaines, les forces qui tenteraient de s’y opposer seraient balayées en moins d’une semaine, parachutistes américains ou pas. (...) Il est important de se souvenir que la Russie est une très grande puissance militaire, dont le peuple en arme, que n’intimideront pas les bandes de pauvres diables chicanos (sic) de l’armée des USA [qui] ne peuvent compenser le caractère pitoyable des bandes armées ukrainienne qui viennent d’être défaites dans l’est du pays (...) Tout repose donc à présent sur le sang froid de V. Poutine. Pas de guerre ! La patience, l’écroulement de l’économie ukrainienne, la désagrégation de ce pays qui a tant de mal à en être un, tout vient à point à qui sait attendre. »

Position écœurante qui le rend indigne de représenter la gauche française dans une élection à la présidence de la République, et qui n’est sans doute pas entièrement partagée dans LFI. Il ne suffit pas d’appeler à une « 6e République », il faut dire laquelle. Mélenchon défend le principe d’un homme fort « incarnant la nation ». Nous pensons, nous, que la meilleur incarnation d’un peuple est le peuple lui-même, avec une représentation (quand on ne peut pratiquer la démocratie directe, participative) la plus fidèle possible : un régime parlementaire élu à la proportionnelle.

Un mot encore sur les conceptions théoriques propres de Jadot en matière économique, le fameux « libéralisme » que lui imputent les trolls LFIstes : « partisan du marché, de l’entreprise et de l’innovation » (que rien, dans le programme LFI, ne vient pourtant abolir, et heureusement !) Yannick Jadot, dans cette campagne, a répondu plusieurs fois , oscillant entre « sortir du capitalisme tel qu’il est « (c’est-à-dire : changer de modèle de développement, de mode de régulation et de régime d’accumulation) , soit « sortir du capitalisme, mode de production destructeur de la dignité humaine et de la Nature ». Je m’en fiche un peu : le passage du capitalisme à autre chose prendra des décennies et il sera temps, dans un siècle, de voir si on a changé de mode de production ou de modèle de développement. Jadot est pour une forte régulation, sociale et écologique, des rapports marchands, il est pour la parité propriétaires-salariés dans les conseils d’administration, il a consacré un chapitre de son programme à « Donner un sens au travail pour tous »... Est-ce suffisant pour changer le nom du système économique ? En tout cas, il condamne visiblement plus les pratiques réelles des acteurs concrets (les « lobbys ») dans l’extraction du surtravail des exploité.es et des richesses naturelles qu’aux modes de circulation des marchandises. Retour aux sources, typique d’un écologiste, qui s’intéresse davantage au travail concret qu’au repartage du travail abstrait (comme disaient les marxistes. Je vous parle d’un temps que les moins de 20 ans...)

 La personne.

Je l’ai dit : courage, compétence (et clairvoyance), sang-froid inébranlable. J’ai été cansdidat, j’ai fait la compagne de tous les candidats écologistes depuis René Dumont. Aucun n’avait de compétences aussi larges, héritées de décennies de travail de terrain auprès des plus démunis, de plaidoyer pour les associations européennes et d’une décennie de débats et d’auditions en Parlement européen. Aucun ne m’est apparu si "zen" et si capable d’enrichir le vaste programme des écologistes de quantité de témoignages concrets recueillis sur le terrain, de s’adresser tranquillement à l’électrice et l’électeur de la rue, pas forcément révolutionnaire, pour lui présenter un programme aussi radical que celui des écologistes. L’exemple « se passer du gaz russe du jour au lendemain » est caractéristique, mais à la mesure de ce que nous allons être obligées de faire, guerres de Poutine ou pas, pour sauver le climat.

Ce courage d’affronter avec bienveillance les non-convaincus, qui l’a même amené, à la demande des syndicats de policiers républicains, à venir dans une manif aux mots d’ordre scandaleux pour les condamner devant les télévisons (voir le reportage de Mediaterre) est peut-être ce qui m’impressionne le plus chez lui.

Je suis ulcéré par des années de trolls mélenchonistes dirigés contre sa personne : « Macron-compatible, écologiste d’accompagnement, mou, etc ». Ces trolls feraient mieux d’écrire à Macron : « Mais pourquoi ne prenez-vous pas Jadot dans votre gouvernement ? Ce serait une plus belle prise que les Hulot, Pompili et de Rugy ! » En réalité, toute la carrière professionnelle et politique de Jadot dément cette image de mollesse, qui ne sert qu’à couvrir la carrière, exclusivement passée sous les lambris de la République, du champion de ces trolls, sénateur mitterrandiste dès l’âge de 37 ans.

Sorti de la fac, où est allé Jadot ? Avec les paysans du Burkina Faso. Avec les paysannes du Bangladesh. Puis avec Solagral dans la lutte contre la mondialisation libérale. Puis avec Greenpeace contre le nucléaire, civil et militaire. Il faut revoir le documentaire sur le « débarquement de Greenpeace à l’Ile-Longue" (la base de ces sous-marins nucléaires que défend Mélenchon). À ceux du bateau Greenpeace, inquiets que les vedettes de la police militaire sont là, et que si on essaie de débarquer on va se faire arrêter, Jadot répond tranquillement « C’est le but, non ? ». Puis, coincé par ces vedettes à bord de son petit Zodiac, d’apostropher poliment les policiers interloqués : « Bonjour Messieurs. Nous sommes une mission citoyenne venue observer si la France respecte bien le traité de non-prolifération qu’elle a signé ! » Déjà le courage et la zénitude.

Cette zénitude de Picard, on la lui a parfois reproché jusque dans les rangs écologistes. Bien sûr (et son discours au Zenith l’a montré) , Yannick Jadot est capable de se « lâcher », de jouer les tribuns imprécateurs. Cela fait plaisir, cela enthousiasme les convaincus . Et puis après ?

Les électeurs en ont marre des candidats aux programmes magnifiques, qu’ils oublient aussitôt élus. Appliquer un programme, c’est d’abord du courage. Mais c’est aussi de la patience, de la zenitude : l’humilité de ne pas se faire plaisir, d’expliquer sa politique aux non-convaincus. Et l’écologie pose, de ce point-de-vue, des problèmes encore plus graves que la lutte contre la finance. Je pense que désormais la majorité du peuple de France est convaincue de l’urgence écologique. Elle n’est pas convaincue de la nécessité, pour chacun, et sans attendre que « les autres » (les Chinois, les Américains, les ultra-riches, etc) s’y mettent, de changer ses habitudes, ses désirs, ses enthousiasmes. La toute-urgence écologique exige de l’Humanité des changements plus importants que toutes les révolutions antérieurs. Savoir proposer ces changements radicaux sur le mode « ce ne sera pas si difficile que ça, ce sera même joyeux », c’est la seule stratégie possible pour convaincre une MAJORITÉ. L’écologie ne peut pas se permettre les postures, la "radicalité" pour le plaisir de la radicalité.

Je ne crois que moyennement aux sondages. Je constate néanmoins que ce n’est pas encore pour ce coup-ci. Yannick Jadot ne sera pas élu Président de la République en 2022, alors qu’il en présente toutes les qualités. Les électeurs/trices des plus grandes métopoles (Lyon, Marseilles, Strasbourg , Bordeaux et presque Lille) sont prêts à élire des municipalités conduites par un ou une écologiste, pas encore pour présider le pays. Dont acte. Mais une élection présidentielle n’est qu’une étape, le score d’un courant politique y est toujours un gage d’avenir pour les élections et les luttes des mois, des années suivantes.

Pas une voix écologiste, humaniste, féministe, démocrate, ne doit manquer au candidat de l’écologie.




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