samedi 4 décembre 2021

















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par Alain Lipietz | 17 octobre 2021

Le festival pro-nucléaire de Sylvestre Huet
L’article de Blog du Monde de Sylvestre Huet, 4 octobre, « Nucléaire : le festival Jadot » (de « désinformations ») a quelque chose de stupéfiant. Certes, ce n’est pas un Édito du Monde. Mais quand même une « opinion » du journaliste censé présenter l’actualité scientifique dans le journal de référence. En lisant ce type de billet, le lecteur se pose des questions sur la crédibilité des articles du même auteur sur la découverte des ondes de gravité ou du boson de Higgs...

Reprenons pas à pas ce festival Huet d’"informations".

Yannick Jadot déclare : « Cela fait 30 ans que l’on aurait pu débattre sur le nucléaire. Il y a une communication de l’État et d’EDF qui a tué le débat. ». S. Huet s’indigne : « Depuis le choix de 1974... en 1981... vifs débats des années 1974-1980... Plogoff en 1981 ». Nul besoin pourtant d’avoir fait Polytechnique pour calculer le point de repère de Y. Jadot. Cela fait 30 ans ? 1992, le Sommet de la Terre de Rio, départ du combat pour sauver le climat. Eh oui, avant 1991, on avait encore des débats, de grandes manifestations, dont témoigne le livre d’Alain Touraine La prophétie anti-nucléaire (1980). C’est fini depuis 30 ans : les écologistes eux-mêmes ont dû s’arcbouter dans la lutte contre les climato-sceptiques. Et leur message est passé, bien insuffisamment certes, comme en témoignent les récentes condamnations du gouvernement par le Conseil d’État à ce sujet.

Hélas, leur deuxième paragraphe a été systématiquement occulté : « Mais ce n’est pas par le nucléaire, ni en consacrant aux agrocarburants les terres nécessaires pour nourrir les humains et à la biodiversité, que l’on évitera le réchauffement climatique. » En France (et en France seulement), EDF et l’État ont tué le débat : hors le nucléaire, point de salut pour le climat.

Mais, observe S. Huet, cette propagande EDF n’aurait eu aucune efficacité : une « majorité écrasante » de Français, jeunes ou hostiles au nucléaire « croit que les centrales nucléaires émettent beaucoup de gaz à effet de serre ». La preuve ? Un sondage répondant à la question, fort différente : « Indiquez si selon vous les centrales nucléaires contribuent à l’effet de serre ». Contribuent, ou émettent ? Ainsi le journaliste scientifique en sait moins sur le bilan carbone que « l’écrasante majorité » des Français ! Il n’a jamais entendu parler de l’énergie grise, l’énergie – et le CO2 correspondant – dépensée pour la production d’une installation industrielle, un immeuble, un rail. Il imagine que le calvaire de Superphénix et autres EPR, trainant des années de construction et réparations sans émettre un kw/h, que ces millions de tonnes de béton englouties, ces aciers spéciaux sans cesse refondus, l’ont été avec des cellules photovoltaïques ?

Il y a bien trente ans que les chercheurs du Californian Institute of Technology, questionnés par la société américaine sur les scénarios de sortie du carbone, ont éliminé d’emblée le nucléaire, tant le bilan carbone de la construction des centrales était démesuré face aux éoliennes qui les remplaceraient. À part ça, il est probable que les principales motivations anti-nucléaires soient plutôt : risque d’accidents, risques de prolifération à partir des déchets, périllosité des déchets.

Ensuite, la phrase de Y. Jadot : « Les déchets, après 50 ans de nucléaire, on ne sait toujours pas quoi en faire » S. Huet dévoile alors peut-être la clé de son festival : la suffisance cocardière. « Yannick Jadot, dit-il, est certes député européen, mais cela ne devrait pas l’empêcher de se renseigner sur les lois françaises. » Eh oui, contrairement à tous nos voisins qui ont décidé la sorte du nucléaire, nous, Français, on a résolu le problème : on a voté une loi. « En 2006 ». Et même : « En 2016, le Parlement a voté une nouvelle loi qui précise cette solution. » Et si ça ne suffit pas, on en revotera une en 2026. Cette solution : enfouir « dans une couche d’argile, à la frontière de la Haute Marne et de la Meuse », en grande profondeur.

Nous avons bien de la chance d’avoir chez nous une richesse géologique si exceptionnelle, et des parlementaires, des ingénieurs, plus malins que ces pauvres Allemands. « L’ignorance de Yannick Jadot d’un projet aussi important » (il s’agit du laboratoire de Bure, contre lequel manifestent tous les ans son parti, Greenpeace et autres associations) sont en effet invraisemblables. Mais au fait, depuis 2006 et en attendant que ce dépôt de Bure soit enfin construit malgré les réserves scientifiques et l’hostilité des riverains, qu’en fait -on ? Eh bien on les stocke à la Hague, puis on les exporte vers la Russie. Qui probablement les jette à la mer, mais ça ne nous regarde plus.

Car au fond, ce qui importe à S. Huet, c’est le respect de l’industrie française. « On sait à peine démanteler une centrale nucléaire », dit Yannick Jadot ? « Les équipes EDF apprécieront ce dénigrement de leurs compétences professionnelle » répond avec acidité S. Huet. Et d’exhiber l’exploit du démantèlement d’une centrale complètement arrasée où "on peut y faire paître un troupeau de vaches". au bord d’un fleuve, photos à l’appui. On peut, mais apparemment vaut mieux pas. Il faut lire la légende en petits caractères : il s’agit de la centrale de Maine Yankee. Sans doute au bord de la Loire...

Mais où sont passés les débris de son démantèlement ? Le professionnalisme américain dispose-t-il d’une baguette magique ? Non, l’État du Maine laisse en fait sur le terrain les déchets de combustible (d’où l’absence des vaches sur la photo ?), en attendant de les transférer au dépôt de Yucca Mountain, chez les Shoshone du Nevada, qui n’en veulent pas. Ce dépôt, décidé par une loi de 1982, n’a toujours pas vu le jour (malgré une avance de 6 millions de dollars par an payée par l’État du Maine, comme par bien d’autres producteurs US), et les déchets américains sont en attendant dispersés sur 131 sites provisoires. Pfff ! nous, en France, on a La Hague.

Avant
Après

« Aujourd’hui, vous avez des énergies renouvelables qui sont deux fois moins chères que le nucléaire » conclut le festival Jadot. « C’est presque vrai » concède S. Huet, mais il ne s’agirait que de l’hydraulique. Comme personne ne connaît en fait ni le coût de démantèlement ni le coût d’élimination des déchets, on se demande comment S. Huet fait son calcul. Estimant au doigt mouillé ces derniers coûts et comptant pour rien l’engagement hors bilan des risques d’accidents, couverts directement par l’État, la Cour des comptes propose : 59,8 euros par Mw/h, 109 pour une nouvelle centrale non amortie. Il est de 58 euros pour le photovoltaïque (et a baissé de 82% sur les 10 dernières années), de 42 à 70 euros pour une éolienne amortie en 20 ans.

Ultime concession du journaliste : un des deux EPR vendus à la Chine est en effet déjà à l’arrêt, « pour étudier pourquoi quelques-uns de ses crayons de combustible présentent une légère fuite de gaz radioactifs ». Mais « c’est un problème classique pour les réacteurs nucléaires. » Nous voici rassurés.

Soyons honnêtes. S. Huet, presque incidemment (ce n’est pas son sujet), soulève le vrai problème des énergies renouvelables : elles sont, comme le nucléaire, « fatales » (on ne peut pas décider de les mettre en route ou pas en fonction de la demande, sauf pour l’hydraulique et la géothermie), mais en plus « intermittentes ». Alors que le problème des énergies fossiles et nucléaires est de les transporter dans l’espace (pétroliers, méthaniers, lignes THT), celui des renouvelables est de les transporter dans le temps : les stocker. Ce qui demande des investissements, ou de l’astuce.

Soyons encore honnêtes : quand les écologistes arriveront au pouvoir et sortiront la France des périls et folies financières du nucléaire, ils auront eux aussi à faire des choix difficiles sur le démantèlement et le traitement des déchets, sur le provisionnement des risques, etc. Ils devront alors reprendre le débat là où l’a laissé le fameux rapport Charpin-Dessus-Pellat Études economiques prospective de de la filière électrique nucléaire, cosigné par le Commissaire au Plan, le directeur du programme Ecodev-CNRS et le Haut-Commissaire à l’Énergie Atomique. C’était il y a ... 20 ans et S. Huet l’a oublié ! Il faut dire que, bien qu’ignorant explicitement et le démantèlement et les risques (Voir mon résumé critique ici) , il concluait déjà à un coût du nucléaire de l’ordre de grandeur du coût de l’effet de serre...




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