mardi 19 octobre 2021

















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par Alain Lipietz | 9 octobre 2021

Quand Jean-Luc Mélenchon choisit son sondeur.

Je comprends les gens qui râlent contre les sondages à 6 mois des élections, parce que ces sondages, photographies de l’opinion à l’instant T, ne disent rien sur le résultat final au jour J du vote (et heureusement, sinon à quoi bon faire campagne ?) Qu’ils ne les lisent donc pas, qu’ils ne commentent pas doctement ni rageusement mes billets sur Facebook consacrés à ces sondages ! Car moi, ces sondages m‘intéressent en tant que militant, parce que je milite AUJOURD’HUI, instant T, et j’ai besoin de savoir ce que les gens pensent AUJOURD’HUI.

Mais ce qui m’énerve, c’est la mauvaise foi de ceux qui n’aiment pas ce que disent les sondages aujourd’hui, et donc s’attaquent à ceux des sondages.... qui semblent décourageants pour leur candidat. C’est notamment le cas des militants LFI, exaspérés par les instituts tels Ipsos , Ifop, Elab, qui placent Jadot et Mélenchon à égalité avec un léger avantage Jadot. Au contraire, ils apprécient Harris, qui donne régulièrement à Mélenchon près de deux fois plus de suffrages qu’à Jadot.

Pour ma part, j’ai expliqué que, consommateur ordinaire de sondages, je choisis mon institut préféré comme mon yaourt, expérimentalement : en ayant essayé plusieurs, je choisis le meilleur. Le meilleur à mes yeux est celui qui a donné, au dernier jour autorisé (l’avant-veille du vote) pour la dernière élection nationale, le résultat le plus proche du vote final. Et le dernier test, que j’ai analysé ici , c’est les européennes de 2019. Déjà Harris prévoyait deux fois plus de voix pour la lise LFI que pour la liste verte : ce fut exactement le contraire. Donc Harris fut le cancre. Le meilleur fut Ipsos (aujourd’hui d’ailleurs un peu décevant pour Jadot), suivi de Ifop. Voilà.

Pourtant, selon les LFIstes, Harris a une meilleure méthodologie que Ipsos. Quel dommage que les électeurs/tices ne se plient pas à la méthodologie favorite de LFI ! LFI devrait dissoudre Le Peuple et charger Harris d’en nommer un autre. Mais voyons l’argumentation méthodologique du plus illustre des Insoumis : leur candidat, Jean-Luc Mélenchon, homme de très grande culture politique et qui n’hésite pas à confier qu’il a adhéré au paradigme écologiste grâce à mes écrits (et nous avons bien d’autres amours communes).

Je vous propose de décortiquer l’article de JL Mélenchon « Les chiffres secrets des sondages » à propos des derniers sondages électoraux IFOP et IPSOS , ses cibles. On peut discuter entre intellectuels de bonne compagnie de la méthode, mais d’abord ne laissons pas passer certains mensonges purs et simples. Au fil du texte :

 Quatre mensonges...

1. « Souvent les notices ne sont publiées que deux ou trois jours après l’émotion des chiffres du moment. On a même constaté une fois quinze jours de retard. Sur ce point, comme nous l’avons pointé à plusieurs reprises, il est certain qu’il y a volonté de dissimulation. »

Faux. Quand je découvre sur un média la « reprise » des résultats d’un nouveau sondage, aussitôt je file sur le site de l’institut en question , pour y lire le texte intégral, longues notices d’avertissement comprises en page 2-3-4 : il y est déjà. Sans doute sont-ils mis en ligne 24 h après qu’ils soient publiés par le client, ce qui est un « délai d’exclusivité » parfaitement légitime et raisonnable.

2. « Ce qui fut spécialement grave [aux régionales] c’est qu’en faisant croire à des duels de second tour avec le RN partout, ils ont évidemment faussé les intentions de vote au premier tour. C’est-à-dire qu’ils ont provoqué un effet « vote utile » sur une base qui n’avait aucun fondement. »

Ben non. Ils ont sondé les intentions de vote à l’instant T, dont beaucoup ne se sont pas réalisées le jours du vote : 75 % d’abstention, majoritairement chez des gens qui déclaraient « je voterais p’têt bien pour le RN ». Pareil en face : il n’y eut aucune mobilisation, disons des démocrates de gauche, contre le RN, le jour du vote. Que ceux qui à gauche se sont déplacés aient donné partout la première place aux sortants, puis aux écolos plutôt qu’aux LFI, est regrettable pour JLM. Mais comme le scrutin était à la proportionnelle à deux tours, la notion de « vote utile » me semble assez relative. Si JLM pense vraiment qu’aujourd’hui le « vote utile à gauche » est le vote Vert (et je suis d’accord), qu’il se retire tout de suite de la présidentielle.

3. « À présent, cet exercice de rectification a lieu avec l’abstention. Plusieurs sondeurs la surévaluent. Pourquoi pas. Mais alors pourquoi le cacher ? Et pourquoi les commentateurs ne le disent-ils pas ? Car ce serait là une information majeure, non ? Dans les enquêtes IFOP et IPSOS par exemple le taux d’abstention pris en compte est de 50 %. Chiffre secret ? Pourquoi ? »

Eh bien.... Prenons le sondage Ipsos, page 4 : il porte aussi sur la disposition à aller voter, à l’instant T :

Mais, explique Ipsos, il ne donne que la ventilation des sondés sûrs de voter (dont il précise le nombre). Ipsos va jusqu’à préciser la part des « certains d’aller voter mais ne savent pas encore pour qui. » Ce qui me convient, bien sûr, en tant que militant : je connais le socle qui n’est plus à convaincre, et je sais combien il me faut – et je peux - convaincre. Est cependant perdue l’information : combien de « voteraient bien pour Jadot » me reste-t-il à convaincre... de voter effectivement. Info qui nous est donnée par un autre sondage (Ifop) : Jadot a actuellement un potentiel (« seraient prêts à voter pour ») de 21%. Aors que le même jour, toujours selon Ifop, il n’en recueillerait que 9%.

En revanche l’Ifop , dont nous avons vu qu’il est moins bon que Ipsos, ne donne pas cette indication. Pas plus que... Harris. Mais, JLM le révèle, qui a « parlé directement avec les sondeurs »  : Ifop aussi élimine tous les sondés qui ne sont pas sûrs d’aller voter. Pas Harris, selon JLM. 

4. « Si seuls sont retenus les avis des personnes se disant certaines d’aller voter alors on obtient une estimation du taux de participation incroyablement basse. »

J’ai eu beau chercher dans tous les sens, je n’ai vu nulle part une « estimation du taux de participation » chez Ipsos. Ifop, on l’a vu, ne soulève même pas la question, Ipsos indique seulement au jour de l’enquête (ici : jour J moins 7 mois) combien sont plus ou moins déjà certains d’aller voter. Point, à la ligne.

4. bis. Quand on ne retient que les « certains d’aller voter » , la masse sondée est plus petite et la marge d’erreur augmente, c’est certain. « Sur un tel échantillon, les marges d’erreur sont de quasiment 3 points pour un candidat dont le score est estimé à 10%. Bien sûr cela n’est pas précisé. »

Eh bien si. Aussi bien Ipsos que Ifop et Harris donnent, au début (pas à la fin), sur une pleine page, le tableau statistique des marges d’erreurs. Pour l’échantillon des « certains d’aller voter » Ipsos d’environ 700 personnes, les candidats aux alentours de 10% (Mélenchon et Jadot) ont une marge d’erreur de 2,2 %.

 Et deux suppositions

Ces 4 mensonges écartés, entrons dans la discussion entre honnêtes gens.

JLM s’appuie sur une étude antérieure portant sur un sondage du mois de juin, qui montre (pour juin, donc) le biais résultant du choix des « certains d’aller voter ». : ce sont les plus âgés qui sont déjà les plus certains d’aller voter, et les plus diplômés. Et donc, « Conclusion : avec cette méthode, on confie donc aux classes supérieures et aux personnes âgées le choix des candidats qui feront des bons sondages. On retrouve là un parfum de vote de classe. » Et donc... on minore LFI.

Ce raisonnement se tient, mais avec plusieurs présupposés.

a. Les jeunes seraient toujours dans la même indifférence début octobre.

Peut-être, mais ce n’est pas ce que dit un autre sondage Ipsos, début octobre. 87% des jeunes auraient l’intention d’aller voter. Le sondage demande qui « selon vous sera capable de répondre aux attentes et aux aspirations de votre génération ? _— C’est le président Emmanuel Macron qui recueille la meilleure note. Mais il n’atteint pas la moyenne avec 4,2/10. Il est suivi de Jean-Luc Mélenchon et Xavier Bertrand (3,9/10), quand Marine Le Pen et l’écologiste Yannick Jadot sont notés 3,8/10. La moins bonne note est attribuée au polémiste Éric Zemmour. »

Comme on voit, si Macron se détache, les autres sont « dans la marge d’erreur », le seul enseignement réel est que Zemmour ferait peut-être moins, si ces jeunes votaient. Ajoutons qu’il n’est pas exclu que même les jeunes pratiquent le vote utile... Et en tous cas ce sondage nous indique que Jadot a des efforts à faire en direction des jeunes, et sur quelles thématiques.

b. Les classes populaires voteraient en priorité LFI.

Ce n’est pas ce que dit le vrai vote de la dernière vraie élection nationale, l’élection européenne de 2019. Si l’on compte comme « classes populaires » les ouvriers et employés, on voit que la liste LFI recueille 11% des votes ouvriers et 8 % des employés. Pour la liste verts/régionalistes c’est l’inverse. Comme il y a plus d’employés (26%) que d’ouvriers (19%), la liste verte recueille plus de votes populaires que la liste LFI (l’un et l’autre étant hélas écrasées par la liste RN). Si l’on rajoute dans « le Peuple » les 26 % de « professions intermédiaires » (infirmières, enseignants) la liste verte y écrase la liste LFI (20% contre 7%).

On peut arguer que les ouvriers et employés se fichent des européennes mais voteraient en masse à la présidentielle, quoiqu’ils n’en soient pas encore sûrs, et voteraient pour celui qui apparaît comme le plus présidentialiste, voire caudiliste, Jean-Luc Mélenchon. Possible, possible, mais pas démontré.

Il est donc exagéré de prétendre qu’aujourd’hui le biais « déjà certains d’aller voter » soit spécifiquement contre LFI (par rapport aux écologistes), peut-être davantage en faveur de Zemmour (contre Le Pen).

 La vraie influence des sondages

Reposant sur 4 mensonges et deux suppositions fragiles, la concluions de JL Mélenchon est pourtant tranchée : « Cette nouvelle méthode introduit une manipulation évidente qui ne peut être acceptée. Elle a une influence considérable sur les intentions de vote affichées. À l’heure où vont se cristalliser les différentes propositions politiques en présence, son impact falsificateur peut être énorme sur le déroulement de la campagne électorale à venir. »

La dernière phrase, à l’exception du mot « falsificateur », est exacte : il y a trop de candidats à gauche et trop de candidats à l’extrême-droite. Et en l’absence d’une « primaire de la gauche et des écologistes », les sondages vont peser sur les hésitations des uns et des autres, soit qu’un ou une candidate se retire, ses chances apparaissant trop faible, soit que l’opinion se polarise sur un « vote utile pour accéder au second tour ». Ils ne dissuadent plus Zemmour de se présenter, ils montrent tous en revanche que la candidate putative du PS, Anne Hidalgo, est largement distancée par deux candidats actuellemnt à égalité pour le rôle de « vote utile à gauche ».

En fait c’est cela le point qui chagrine JLM. Il préfère le sondage Harris, qui lui donne deux fois plus de voix qu’à Jadot. Or Harris ne nous donne pas plus de précision que Ifop : conserve-t-il l’opinion de tous les sondés ou seulement ceux qui sont sûrs d’aller voter ? Ce sont les vitupérations de LFI qui laissent supposer que les résultats publiés de Harris sont « bruts » de la certitude ou pas de voter.

Harris donnerait donc le même poids à « Je suis sûr s’aller voter, et pour Mélenchon » et « Je n’’irais probablement pas voter, mais si j’y allais ce serait sans doute pour Mélenchon. Ou pour Le Pen. Ou pour Zemmour. » . Bref : ceux qui n’y croient plus et donc voteraient pour le plus apparemment anti-système (l’ancien ministre, politique professionnel presque toute sa vie...) mais en fait n’iront pas voter.

On comprend le crash industriel du sondage Harris de juin 2019.




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