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par Alain Lipietz | 21 mai 2022

Penser l’écologie. Débat avec Bérénice Levet et Alain Finkielkraut
Émission Répliques, France Culture, le 21 mai2022

Podcast de l’émission et transcription : ici

 Quelques commentaires ultérieurs

Ce débat entre Alain Finkielkraut (plus intervenant que modérateur), Bérénice Levet pour son livre L’écologie ou l’ivresse de la table rase, et moi pour mon dernier livre Face à la toute-urgence écologique : la révolution verte, fut plutôt riche. Je n’ai pas eu trop de problèmes pour imposer l’aspect "toute-urgence écologique", même si je n’ai toujours pas bien compris si Alain Finkielkraut et surtout Bérénice Levet sont climatosceptiques (tant elle accable Greta Thunberg de son mépris et prend avec des pincettes ses rares allusions au GIEC), ou simplement indifférent.es aux changements de politiques publiques, de techniques énergétiques et d’habitudes de consommation rendus indispensables par la menace climatique. Mais quand il m’a fallu définir la "révolution verte", impossible de se dépêtrer de trois débats fondamentaux aux yeux de mes contradicteurs : les éoliennes, l’écriture inclusive et le burkini de Piolle.

Des correspondants m’ont félicité pour ma « stratégie » : prendre l’adversaire à revers en m’appuyant d’emblée sur Georges Sand et Charles Péguy. Facile : je savais qu’elle et lui allaient attaquer l’écologie sous l’angle de l’esthétique et du passéisme. Accuser l’écologie de faire "table rase" de notre patrimoine, naturel ou culturel, c’est un comble ! L’écologie occidentale, depuis Le Printemps silencieux de Rachel Carlson, depuis les batailles pour sauver le vieux Paris et ses berges de Seine contre les assauts modernistes de G. Pompidou, sauver le Larzac contre un camp militaire et la baie des Trépassés contre la centrale nucléaire de Plogoff, naquit d’une critique esthétique de l’arasement du paysage par le productivisme (libéral ou planiste, peu importe), avant même qu’en France René Dumont ne recentre l’écologie politique vers la faim dans le monde et la question sociale. L’écologie humaine est toujours à la fois naturelle, sociale et esthétique.

Heureusement, Patrick Scheyder m’avait révélé il y a un an le texte capital de Georges Sand en défense de la forêt de Fontainebleau (1872). Tout y est déjà : l’esthétique et le social, la critique de l’agriculture arasante et la responsabilité centrale de l’État, les conséquences géophysiques et l’importance du passage du temps, et même l’hypothèse de la planète de rechange !! Très intéressé, A. Finkielkraut a bien pris note, après l’émission, de cette référence inattendue. J’espère qu’il invitera Patrick Scheyder à défaut de George Sand

Quant à Péguy, il est déjà cité dans mon livre, en défense des éoliennes de la Beauce, "réservoir sans fin pour les âges nouveaux". Comme Bérénice Levet exalte contre celles-ci « l’horizontalité de la Beauce », il était facile de lui opposer Péguy (« la profonde houle et l’océan des blés »), qui souligne l’harmonie de cette horizontalité et de la verticalité de la flèche de Chartres. Sans compter que, sur cet océan, ces mats aux voiles majestueuses poussées par le vent déparent bien moins que les hideuses lignes THT transportant vers Paris l’électricité des centrales nucléaires qui menacent « la Loire coulante et souvent limoneuse ». Impossible en revanche de défendre des éoliennes sur la Sainte-Victoire, un de ces crimes commis par le productivisme au nom de l’écologie !

 Les critiques de Finkielkraut

Passons sur le bref débat "Si vous ne voulez pas d’éolienne - et ne parlez pas des panneaux photovoltaïques - vous proposez quoi ?" Evidemment, nos défenseurs de la France éternelle font confiance au nucléaire, avec peut-être une réticence envers les lignes THT. Bon, ce n’était pas une émission scientifique, je renvoie à mon livre (voir quelques réponses ici sur le nucléaire).

Alain Finkielkraut m’a surpris par son discours sur la disparition de l’antisémitisme (si ce n’est islamiste) en France. D’une part son diagnostic est bien trop optimiste. D’autre part, eût-il vraiment disparu, il est élémentaire de se souvenir des horreurs de la Shoah, du « Plus jamais ça », pour condamner les persécutions d’une autre religion, anti-musulmanes, et défendre le droit, bien précisé par la Déclaration universelle des droits de l’Homme (art.19), largement rédigée par le Français René Cassin, de « pratiquer ses rites religieux en public ».

Or ces rites ne sont que conventions entre humains sur l’expression de leur foi (Dieu, Yavhé ou Allah s’en fiche complètement) : ils évoluent avec le temps. Les abbés, les bonnes soeurs, les hassidims, ne s’habillent plus comme dans mon enfance. Si des musulmanes adoptent le burkini pour concilier rite et baignade, libre à elles, la loi de 1905 impose à l’Etat de ne pas s’en mêler. L’image atroce de policiers boutonnés jusqu’au cou obligeant des musulmanes à se dénuder aurait dû rappeler à A. Finkielkraut de bien tristes souvenirs (pas seulement lituaniens, mais algériens). On peut trouver ridicules, anti-féministes, les rites des autres : Victor Hugo, qui fait une critique féroce du masochisme rituel des couvents catholiques, rappelle cependant les "précautions à prendre dans le blâme" : si c’est comme ça qu’elles veulent exprimer leur spiritualité, ça les regarde.

Soyons sûrs en tout cas que les wahhabistes condamnent fermement le burkini et que celles qui le portent dans une piscine mixte ou sur la plage recevraient des talibans cent coups de fouet. En revanche, ni Finkielkraut ni Levet n’ont dit mot de l’autre volet du règlement des piscines de Grenoble : l’autorisation du monokini, apparemment passé dans le patrimoine culturel de la France éternelle, et c’est tant mieux !

J’avais assez de connaissance de la critique de la règle « Le masculin l’emporte sur le féminin » par les grammairiennes féministes pour défendre l’écriture inclusive ou l’accord de proximité. Mais j’aurais tant voulu parler du fond de la révolution verte au lieu de perdre du temps sur ces questions secondaires ! Alain Finkielkraut m’a attaqué sur un très moche « elles et ils » de mon livre, j’ai volontairement évacué, avec une parfaite mauvaise foi, par les circonstances du paragraphe. Bien entendu, il s’agissait d’une provocation ! A. Finkielkraut n’a même pas remarqué que l’inclusivité, en français, aurait imposé « elles et eux ». Mais « eux » joue un rôle étrange de nominatif masculin pluriel de « lui » (elle et lui, elles et eux). Pourtant « lui » est, avec « on », le seul pronom neutre du français, avec ses déclinaisons au pluriel... mais seulement à l’accusatif « les » (je les ai vues - ou vus) et au datif « leur » (je leur ai parlé, à ces filles - ou à ces garçons)... et pas au nominatif (eux) ! Débat d’épouvante. Passons, passons vite et revenons à la Révolution verte ? Je n’y suis pas parvenu.

J’ai ainsi laissé passer une remarque de Finkielkraut à la fin de ce débat, pas tout-à-fait secondaire, sur l’importance de donner une visibilité aux femmes dans la parole et les écrits. Alors que j’évoquais le temps qu’il m’a fallu pour découvrir que l’immense mathématicien Noether était une femme prénommée Emy, il a conclu : "En tout cas tout le monde sait que Virginia Wolf est une femme." Ben justement : parce qu’on la cite avec son prénom ! Je me suis retenu de rétorquer une autre expérience. Dans mon travail au long cours pour écrire ma somme Ressusciter quand même. Le matérialisme orphique de Stéphane Mallarmé, il m’a fallu lire plusieurs livres et articles sur Mallarmé avant de comprendre que " E. Noulet", dont tous leurs auteurs s’accordaient à reconnaitre, dans ce personnage, le premier qui sut enfin "déchiffrer Mallarmé", se prénommait... Émilie.

 Le livre de Bérénice Levet

Bérénice Levet m’a posé un problème inexploré. Son livre est un patchwork de citations dirigées à tort ou à raison contre l’écologie de EELV, Greta, Descola ou Latour, au nom d’une sorte d’écologie modérée : la défense du paysage façonné par une paysannerie anhistorique, de la culture « occidentale » et « chrétienne », c’est à dire essentiellement française, matinée de références à la Grèce antique, plus Hannah Arendt. On reconnaît, sur le fond, le discours de XVIIeme siècle, celui de Boileau ou du Philinte de Molière. Or nous autres Verts sommes rodés depuis des décennies à la critique « dix-huitièmiste » de l’écologie (les Lumières et le pré-romantisme : la suréminence de l’Homme l’autoriserait à faire n’importe quoi de la Nature), pas à une critique dix-septièmiste (classique/gallicane ou baroque/trentinienne). Laquelle prépare déjà, d’ailleurs, la position dix-huitièmiste en opposant l’Homme-à-l’image-de-Dieu au reste de la Nature. Ce qui prend chez B. Levet la forme « L’homme n’est pas dans la Nature, mais devant la Nature. » Bon, il me semble que Mallarmé et Élisée Reclus ont réglé la question : "L’Homme est la nature se pensant", "prenant conscience d’elle-même". Il ou elle n’est donc certes pas n’importe qui...

Quoique j’aie écrit un livre sur la Phèdre de Racine, et porte Blaise Pascal au pinacle, je suis peu familier de l’académisme et de la morale du Grand Siècle (celui du Code Noir, des dragonnades contre les protestants et de la grande Chasse aux sorcières). Même le discours centriste de Philinte m’est suspect (Philinte est d’ailleurs cloué au pilori, au contraire de la lumineuse Eliante, par Fabre d’Églantine dans La suite du Misanthrope).

Surtout, réduire « l’Occident » à « La culture française » et au christianisme (sans même évoquer les débats très anciens au sein de cet Occident sur le « progrès », la « modernité » et donc sur l’écologie) est assez étrange. Pour ma fille Barbara, professeure à University College London, qui a écouté l’émission, la position de B.Levet est avant tout « parochialism », ce qu’on peut traduire par, heu, « provincialisme ».

Mais Bérénice Levet est une personne agréable. Je m’en suis donc ouvert avec elle après l’émission. Je lui ai fait remarquer qu’on ne peut faire l’éloge de l’Occident à toutes les pages en utilisant, dans le même livre, le mot « anglo-saxon » comme une insulte, en ignorant les cultures italiennes ou ibériques, en réduisant la culture allemande à Arendt sans aucune référence au reste de la philosophie critique allemande, au débat Husserl/Heidegger sur la modernité et la technique (donc sur la critique écologiste du « progrès »), etc. Elle en a convenu bien volontiers.

Mais, à la réflexion, ce parochialisme explique aussi son incapacité à appréhender le débat interne au christianisme sur l’écologie. Bérénice Levet ne cite même pas l’encyclique écologiste Laudato Si du pape François, pétri de culture hispano-américaine, mais qui a justement entamé une thèse sur un auteur proche de la philosophie critique allemande (Romano Guardini, La Fin des temps modernes, 1952) et reprend dans son encyclique un concept de Herbert Marcuse (L’Homme unidimensionnel), etc.. Or, comme je l’ai montré ailleurs (et rappelé au cours de l’émission), François amorce dans son encyclique une révolution théologique en critiquant «  le dualisme qui a défiguré l’Évangile ». Ce dualisme (matière= Mal / esprit ou lumière = Bien) a dominé le christianisme de façon écrasante, du premier siècle (la Gnose, mais déjà chez saint Jean et saint Paul : « Satan est Prince de ce monde  ») au milieu du XXe siècle, en passant par le Du mépris du monde de Bernard de Morlaix, avec un sommet, L’imitation de Jésus-Christ du Hollandais Thomas a Kempis, justement traduit en français par... Pierre Corneille. Impossible, sur cette base, d’être chrétien et écologiste : le monde matériel, on le fuit ou on le transforme (les cisterciens faisaient les deux en même temps... et ont produit des chefs d’œuvres).

Cependant, Fabien Revol a montré que, à cette tradition dominante, s’est opposée une autre tradition, dès l’origine (Irénée de Lyon), qui éclate avec François d’Assise et ses continuateurs franciscains anglo-saxons d’Oxford ou Cambridge (John Duns Scot, Guillaume d’Occam, Roger Bacon), touche une partie des jésuites dont finalement Theillard de Chardin et, donc, le pape François. Cette tradition-là exalte la splendeur du Monde et assigne à l’Humanité la responsabilité de le connaître par la raison, de l’exalter par l’art, de parachever la Création ou... de la détruire.

Rien de tout cela en France, fille ainée de l’Eglise, entre Irénée et Theillard. Au contraire, c’est au père Malebranche (et non à Descartes, comme Béatrice Levet le montre bien – mais sans citer Malebranche) que l’on doit l’interprétation la plus radicale de la thèse des animaux-machines, jusqu’à l’indifférence envers la souffrance animale (voir la contribution de Isabelle Priaulet au livre de F. Revol).

Si donc on ne s’intéresse, en Occident, ni à l’Italie, ni au monde anglo-saxon, ni au monde ibérique, difficile d’aborder le sujet « christianisme et écologie ». Malgré la percée anti-dualiste franciscaine, du point de vue de la spiritualité écologiste, le christianisme a fait prendre à l’Occident un retard historique par rapport à la philosophie indienne, notamment bouddhiste.




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