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par Alain Lipietz | 25 septembre 2020

Fragilité blanche, colère française
Publié par AOC -Média, 14 septembre 2020
Cela dure depuis plusieurs décennies, mais ça s’aggrave : chaque nouvelle vague de mouvements sociaux, féminisme ou écologie, se voit récusée comme « anglo-saxonne », quand bien même, d’Elisée Reclus à Simone de Beauvoir, on n’aura aucun mal à lui trouver des ancêtres bien de chez nous. Aujourd’hui : l’anti-racisme.

Je ne vais pas faire d’archéologie. Dans ma mémoire immédiate, la grogne a commencé quand en janvier 2015 un Premier ministre, qui ne faisait que reprendre le vocabulaire des spécialistes du Mirail et autres Cité des 4000 logements de La Courneuve (voir par exemple Ghetto urbain de D. Lapeyronnie et L. Courtois, éd. Robert Laffont... 2008 !) eut le malheur de parler de « ghettos urbains » pour désigner ce qu’un bon Français se doit d’appeler « quartiers prioritaires de la Politique de la Ville ». Hannibal ad portas ! Ce mot italien ghetto, tristement popularisé dans notre noble pays par le traitement des Juifs polonais par les nazis allemands, annonçait une nouvelle offensive de l’ennemi : la sociologie anglo-saxonne. Invasion totalement illégitime : « Il n’y a pas de ghetto en France, c’est un truc pour les Américains ».

Ce printemps, la grogne française a tourné à la rage quand, c’est un comble, de jeunes morveux, sans doute gavés de mauvaises séries télévisées anglo-saxonnes, genre The Wire (Sur écoute), osèrent assimiler dans leur manifestations le meurtre de George Floyd et celui d’Adama Traoré, ouvrant la porte aux démagogues qui introduisaient en contrebande ces concepts à la rigueur valables outre-Atlantique : « privilège blanc », « suprématie blanche », etc. Comme s’il y avait jamais eu France un code civil spécial pour les Noirs ! D’accord, nous eûmes jadis des différends avec nos voisins Ritals, nos Youpins, nos Polaks, nos Niakoués, nos Bougnoules, mais un racisme anti-Noirs, jamais ! « Nègre », en France, c’est un style artistique semi-figuratif dont s’inspira l’École de Paris (Picasso, Modigliani, etc), ou un auteur qui travaille pour un autre.

Ultime provocation, cette année : la traduction du livre de Robin DiAngelo, Fragilité blanche. Ce racisme que les Blancs ne voient pas (2018, traduction française Les Arènes, 2020). C’en est trop. Les défenseurs les plus acharnés de l’universalisme et de la laïcité à la française, les moins soupçonnables de penchants réactionnaires, montent au front contre l’envahisseur. Sous le titre Itinéraire d’un best-seller racialiste, voici comment Charlie Hebdo recense le livre : « C’est un de ces livres dont les États-Unis ont le secret, prônant un antiracisme qui, paradoxalement, réduit chacun à sa couleur de peau. » ( 8 juillet 2020, )

« Recense », c’est un peu vite dit, tant le résumé en est si approximatif que l’on soupçonne la journaliste de ne l’avoir pas lu, mais plutôt voulu concourir à cette juste colère d’une certaine intelligentsia française, « universaliste », mais fort cocardière. Cette recension mérite cependant, à titre de document, qu’on s’y arrête, d’abord par ce que le livre est intéressant, ensuite parce que sa critique l’est tout autant.

 Fragilité blanche, sociologie française

Un premier problème sante aux yeux : le seul théoricien de la sociologie dont se réclame le livre de DiAngelo (tous les autres articles et livres cités relèvent plutôt des enquêtes de terrain) n’est ni Robert Merton ni Howard Becker, symboles de l’individualisme méthodologique de la sociologie américaine, ni même Erving Goffman, père de « l’interactionnisme symbolique » et de la « stigmatisation », qui semblaient les concepts anglo-saxons les mieux adéquats au sujet. On le devine dès les premières pages, avec leur plaidoyer pour l’approche structuraliste contre les illusions de l’individualisme, mais DiAngelo ne passe aux aveux qu’en note en bas de page à la fin du volume : son maitre à penser est un gars bien de chez nous, Pierre Bourdieu.

Curieusement, elle ne cite de cet auteur ni Questions de Sociologie, ni La domination masculine, facilement transposable en « domination blanche ». Il est vrai que ce dernier livre, débarquant 50 ans après Le deuxième sexe et 30 ans après la seconde vague du féminisme, n’a pas très bonne presse chez les féministes. Non, ce qui plait à DiAngelo est l’aspect « sociologie appliquée » de La Distinction, cette critique sociale du goût appliquée au raz des assiettes.

Car – et c’est là que DiAngelo se révèle bien américaine – Fragilité blanche, qui ne laisse transparaitre ses fondements théoriques qu’à un œil exercé et si possible français, se présente très modestement comme le « retour d’expériences » d’une intervenante en entreprise, chargée d’y faire des conférences et animer des ateliers de prévention du racisme. Là, elle se heurte souvent, y compris chez elle-même, à la « fragilité blanche ». C’est-à-dire aux réactions indignées des Blancs-à-la-bonne-conscience face à la mise en cause de leur racisme inconscient : les « privilèges de la blanchité ». Réactions dont les plus spectaculaires – et les plus efficaces pour le maintien de l’ordre traditionnel – sont les « larmes des Blanches », mais il y a aussi la colère ou la bouderie des hommes blancs.

La fragilité blanche est donc un concept de troisième degré. Il faut d’abord définir le racisme non comme une somme de préjugés individuels ou d’actes discriminatoires, mais comme un rapport social institué, surplombant les individus, inscrit non plus dans la loi comme autrefois (du temps de l’esclavage puis de la ségrégation), mais dans ce que la France cultivée appellerait « l’habitus » au sens de Bourdieu, produit et reproduit dès la prime enfance par les parents, l’école, l’entreprise, l’habitat, les fréquentations, les blagues... DiAngelo cite la judicieuse image du réalisateur afro-américain Omowale Akintunde : « Le racisme est un phénomène systémique, sociétal, institutionnel... Pour la plupart des Blancs, le racisme est comme le meurtre : le concept existe, mais il faut que quelqu’un le commette pour qu’il se produise. Cette vision limitée d’un syndrome perpétue le racisme au lieu de l’éradiquer. »

Dans ce rapport social, les Blancs, définis comme tels autant par l’histoire que par la couleur mais surtout dans la polarité qui les oppose aux Non-blancs, occupent la place dominante : la suprématie, le « privilège blanc ». Privilège : forme adoucie de la domination, d’autant plus efficace qu’elle est inconsciente, jamais nommée, effacée par l’idéologie de l’individualisme et de la méritocratie dans un discours universaliste : « Tout le monde a les mêmes chances et la même dignité, les différences individuelles ne sont dues qu’au mérite, au travail. »

Il faut être passé par ces deux premières étapes – le racisme comme rapport social, le privilège de la blanchité comme place dominante dans ce rapport — pour aborder enfin la découverte pénible que, par-delà « le bien et le mal », la position morale antiraciste, les Blancs « qui ne voient même pas la couleur des autres » offensent ceux-ci en ignorant par exemple que pour « les autres », justement, cette couleur est, du fait de la suprématie blanche, une cause de souffrance. Et quand on le leur fait remarquer, ils s’indignent, confondant la remarque d’une position structurelle avec une attaque contre leur propre moralité : « fragilité blanche », au point que « les autres » évitent le plus souvent de le leur faire remarquer, pour ne pas « faire encore des histoires »... acceptant ainsi la perpétuation de leur position dominée.

Toute cette démarche, les hommes français qui furent mis en cause il y a cinquante ans par la poussée du « féminisme de la deuxième vague », et dont certains participèrent aux « groupes mecs » pour réfléchir à leur propre sexisme inconscient, la connaissent par cœur. Il y a évidemment une très grande similitude méthodologique entre l’antiracisme sociologisant de DiAngelo et le féminisme sociologisant d’une Simone de Beauvoir, d’une Christine Delphy, d’une Colette Guillaumin. Celle-ci, qui formula le concept de « sexage » pour s’inscrire dans la filiation marxiste (esclavage, servage...) et n’hésita pas à parler de « classe de femmes », emprunta d’ailleurs la même approche sur la question du racisme. La féministe Francine Comte prit sa défense contre le courroux des marxistes orthodoxes, dans une série d’articles de la revue Partis Pris en 1979 , et assuma le parallèle avec le racisme, articles qui se positionnent clairement sur la multiplicité et l’entrecroisement des rapports sociaux, même quand ils prennent la forme du « biologique » (sexe ou couleur de peau).

De même, jamais R. DiAngelo ne tombe dans l’essentialisation ou la naturalisation du rapport social. Elle rappelle que tous les immigrés non anglo-saxons sur le sol américain, même blancs de peau, des Irlandais aux Italiens, eurent du mal à s’assimiler à la blanchité des WASP (White Anglo-Saxon Protestants). Elle n’oublie pas non plus, bien sûr, les autres rapports sociaux, de classe, de genre, de sexualité, etc. Le racisme est simplement « un obstacle de plus » pour les Non-blanc.he.s, qu’elles soient femmes, travailleuses précaires, ou homosexuel.le.s. Cette « intersectionnalité », concept également importé des Etats-Unis, les intellectuels français, il y a cinquante ans, l’appelaient « surdétermination », et les militant.e.s, qui dénonçaient la surexploitation et l’oppression « des jeunes, des femmes et des immigrés » étaient rompus à cette dialectique du concret.

Bref, rien de nouveau sous le soleil de la sociologie et du militantisme progressiste à la française. Alors pourquoi la colère française (R. DiAngelo dirait sans doute « la fragilité française ») devant la reprise sous d’autres noms de concepts qui furent jadis l’objet de French Studies dans les universités anglo-saxonnes ?

 France-USA, similitudes et différences

Il y a bien sûr l’amertume, la jalousie française devant l’effacement de son influence culturelle. Le temps n’est plus où à Binghamton (NY), Immanuel Wallerstein intitulait son centre d’étude des économies-mondes Fernand Braudel Center, où les éditeurs anglo-saxons se disputaient les traductions de Sartre, Althusser, Lévi-Strauss, Foucault, Derrida ou Deleuze. Assoupie dans son provincialisme hautain aux universités étiques, la France (re)découvre maintenant ses propres enfants, expatriés dans les universités américaines, qui, tels Etienne Balibar ou Bruno Latour, écrivent directement en anglais « pour être lus ». Il y a une trentaine d’années, un chercheur en French Studies de l’université de Harvard me parlait du « FNAC-table watching » : les spécialistes américains, qui filaient à la FNAC en débarquant d’avion pour voir ce qui se faisait de nouveau dans la pensée française, constataient un appauvrissement rapide. Aujourd’hui, l’Israélien Shlomo Sand traduit cette tristesse des étrangers francophiles dans La fin de l’intellectuel français ? (éd. La Découverte).

Il y a plus particulièrement ce fait que la fragilité blanche est d’autant plus puissante en France que celle-ci a su porter l’idéologie de l’universalisme abstrait à un point d’autant plus élevé qu’elle fut des dernières nations « démocratiques » à se résoudre à la décolonisation, au prix de deux guerres aussi atroces que furent celles de la conquête, comme elle fut la dernière à reconnaître aux femmes les droits civiques puis l’égalité civile puis les droits reproductifs. Au-delà de la réaction épidermique de Charlie-Hebdo, devenu porte-étendard de cet universalisme abstrait et de la laïcité fermée (avec d’évidentes circonstances atténuantes), il faut reconnaître une colère assez générale, déjà contre le concept même de « privilège blanc ». À quoi deux arguments liés furent opposés, dès l’affaire des « ghettos urbains » puis l’assimilation Floyd-Traoré : « C’est des concepts anglo-saxons importés. / Il n’y a pas en France de privilège légaux des Blancs contre les personnes de couleur. »

Voyons cela de plus près.

Le mot « privilège », depuis la nuit du 4 aout 1789, a largement perdu en français la signification d’un avantage « de droit » pour acquérir celui d’un avantage « de fait ». Les promoteurs (comme tous les publicitaires de produits de luxe ou de semi-luxe, et même les supermarchés qui offrent des cartes « Privilège ») vantent ainsi des appartements « privilégiés » car bien construits et bien situés, réservés à « ceux qui en ont les moyens »... et le bon goût.

Mais au fait, quand a donc disparu le privilège blanc « de droit » (car bien sûr il y eut en France un « Code Noir », œuvre du plus célèbre de nos ministres, Colbert) ? En deux étapes, en France comme aux USA. D’abord avec l’abolition de l’esclavage au XIXe siècle (avec 20 ans d’avance pour la France), puis dans les années 1960 avec la fin de la ségrégation légale aux USA, des colonies et de l’indigénat pour la France.

Une soixantaine d’années seulement nous séparent donc de la fin de la suprématie « de droit » en France comme aux USA, et il serait lunaire de penser qu’elle ait aboli, d’un trait de plume, d’une loi votée, la suprématie de fait. Quand le Président de Gaulle proclama — ultime manœuvre de « l’Algérie française », « ensemble de départements français » comme disait avant lui Pierre Mendès-France, pourtant décolonisateur de la Tunisie et du Maroc — que les Algériens du « second collège », les « musulmans », étaient désormais des « Français à part entière », les militaires français qui les transféraient dans des camps de regroupement expédiaient en rigolant des « camions de trente Parts entières ».

Le racisme français actuel, par exemple celui qui existe dans la police et qui fut récemment dénoncé par le brigadier-chef Amar Benmohamed relayé par le syndicat FO (majoritaire), est plus systémique qu’individuel. Dans l’analyse qu’en donne le sociologue Jérémie Gauthier (Libération, 29 juillet 2020), on retrouve tous les traits décortiqués par DiAngelo. Le racisme ne consiste pas seulement dans les « passages à l’acte » individuels que dénonce Benmohamed, mais dans le fait que ses signalements ne sont pas entendus par sa hiérarchie, que finalement lui est coupable pour avoir parlé, que ce racisme est assimilable à un comportement, non de « petits blancs du Sud », mais en France de provinciaux « immigrés de l’intérieur » confrontés à des « immigrés de l’extérieur » entassés dans la misère de la Seine-Saint-Denis et autres ghettos urbains, qu’il s’enracine dans le passé colonial, etc. Un fait structurel sociétal.

Les spécificités sont tout aussi évidentes que les similitudes. La France avait un empire colonial au-delà des mers. Les États Unis d’Amérique naquirent au-delà des mers d’un empire colonial européen. Les Africains furent réduits en esclavage au-delà des mers dans le premier empire colonial français (celui du XVIIe siècle), au travail forcé et à l’expropriation au-delà des mers dans le second empire colonial (au XIXe siècle). On n’en voyait pas trace à Nantes, La Rochelle, Bordeaux, qui s’enrichirent de ces trafics tout autant que Fort-de-France, La Nouvelle Orléans ou Atlanta. Aux États-Unis, ils furent réduits en esclavage entremêlés à la population blanche et par elle, dans ses champs, dans ses maisons de maîtres, sourde force opprimée à domicile et donc menaçante.

Résultat : les « sujets français » Non-blancs, tout aussi opprimés, vivaient presque exclusivement outre-mer. Leur apparition en métropole, comme chair à canon au secours des Poilus, fut accueillie d’abord avec une curiosité enthousiaste par les Blancs et les Blanches, enthousiasme dont bénéficièrent avec plaisir les GIs noirs américains et qui se renouvela à la Libération de 1944. Certes, la capitale de la France Libre était Brazzaville, certes les Antilles (depuis 1946) et l’Algérie étaient des départements français, mais « d’Outre-mer ». Aux USA, les Non-blancs étaient en métropole, sur le continent. Une métropole certes coupée en deux par la ligne Dixie, mais Richmond, la capitale sudiste, n’était qu’à 200 km de la capitale du Nord, Washington. Et les migrations des Noirs libres vers le Nord furent immédiatement perçues comme une concurrence par les ouvriers blancs, à qui on demandaient en plus d’aller se faire tuer pour les transformer en « travailleurs libres », pendant la Guerre de Sécession.

Conséquence : le discours des « suprématistes blancs » (que R. DiAngelo distingue soigneusement de la « suprématie blanche ») y ont des formes bien différentes. Du fait de la décolonisation et d’une départementalisation ignorée des métropolitains, les Non-blancs de l’ex-empire français, désormais en masse dans l’Hexagone depuis plusieurs générations, sont perçus comme « immigrés », même si leurs ancêtres furent sujets français (et voués à « donner leur sang pour la patrie ») avant les Savoyards, les Niçois, et plus durablement que les Alsaciens -Lorrains. Le discours raciste français se présente comme une xénophobie : « Qu’ils retournent chez eux ». Aux USA, le discours raciste, expectorant un habitus raciste soigneusement refoulé par le politiquement correct, est directement racial au sens physionomique, car même l’Alt-right ne conteste pas le caractère « local » des Afro-descendants (ni des Amérindiens). Simplement, ce ne sont pas de « vrais » Américains, ce sont des humains d’espèce inférieure, plus moches, plus bêtes, plus barbares, comme le sont les ex-colonisés pour l’extrême-droite française. La sortie de D. Trump contre deux élues non-blanches, « Qu’elles rentrent chez elles ! », était une nouveauté, elle visait en fait une immigrée récente et une Portoricaine (la majorité des Américains ignore le statut de concitoyens des Portoricains).

Avantage subsidiaire en France : les Non-blanches y sont moins l’objet d’un racisme « esthétique » et bénéficient même, surtout si elles sont jeunes et jolies, d’une certaine prime à l’exotisme et au bronzage. Il faut être vraiment de droite pour traiter Mme Taubira de « guenon » : les autres y voient un brillant produit de la grande culture française. Robin DiAngelo cite la couverture d’un magazine titrée La beauté féminine parfaite ? sur la photo d’une blonde aux yeux bleus. Gageons qu’en France (où « blonde » peut avoir un sens péjoratif même pour de revendiqués descendants des Gaulois), on ne serait pas surpris de trouver le même titre sur le portrait d’une femme originaire de la vallée du Nil ou de la Corne de l’Afrique, selon le stéréotype imposé par le buste-modèle de la reine Nefertiti et ses approximations d’origine maghrébines, telle Isabelle Adjani, actrice préférée des Français.

Isabelle Yasmina Adjani est une métisse germano-algérienne, ce qui rappelle également un fait souligné par les démographes : la fréquence relative, en France, des couples mixtes, encore accentuée par le fait que la majorité des Non-blancs en France est d’origine arabe ou berbère, plutôt que subsaharienne. D’où le « blanchiment » plus rapide des types humains français : les minorités dominées et racisées y sont de moins en moins « visibles ». Quand, il y a plus d’un demi-siècle, je faisais de l’alphabétisation dans les bidonvilles de la banlieue nord-ouest de Paris, les Maghrébins (voir les caricatures de Cabu à l’époque) me semblaient plus typés qu’aujourd’hui, où leur visibilité se résume de plus en plus à leur patronyme et à leur religion.

Mais pas d’illusion : le racisme français n’a nul besoin de la visibilité, comme en témoigne l’antisémitisme, et se fiche au fond de la nationalité et du lieu de naissance, comme en témoigne l’expérience des Antillais et des « Beurs ». L’« impossibilité de devenir français » (Esther Benbassa) y est en réalité aussi poussée qu’aux États-Unis.

 Un modèle américain à imiter

Inspiré par la sociologie française à la Durkheim ou à la Bourdieu, applicable mutatis mutandis au racisme français, le livre de Robin DiAngelo est pourtant bien « un de ces livres dont les Etats-Unis ont le secret », car ni Bourdieu ni aucun de ses héritiers français dans la sociologie du racisme n’auraient su écrire un livre aussi accessible, qui camoufle son érudition et ses fondements théoriques sous un solide pragmatisme. Un manuel d’ Antiracisme pour les nuls, un Comment corriger ses penchants racistes en cinq minutes d’exercices par jour.

Le livre est en effet ponctué d’exemples vécus et de résumés très pratico-pratiques en une demi-douzaine de critères, et se conclut par une liste d’attitudes typiques de la fragilité blanche, à relire régulièrement et à combattre avec persévérance. « C’est un processus dérangeant et qui dure toute la vie, mais il est nécessaire pour mettre en accord mes actes et les valeurs que je porte. Heureusement, il est aussi captivant et profondément transformateur. » conclut Robin DiAngelo.

Un exemple anglo-saxon pour les sociologues français (et les économistes, et les politologues, etc), un « secret des Etats-Unis » qu’ils n’auraient que des avantages à percer et importer. Sur le fond comme sur la forme : la richesse du travail des Américains sur leur propre racisme ne peut que servir la cause de l’anti-racisme en France, comme le remarque Audrey Célestine. Car le racisme français y est tout aussi cuirassé par la fragilité blanche, dont la colère française devant « l’invasion anglo-saxonne » n’est qu’une expression particulièrement perverse.




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