dimanche 15 septembre 2019

















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par Alain Lipietz | 6 mars 2002

Colombie
Retour du voyage en Colombie
Pour "sauver" Ingrid Bétancourt
Je reviens d’un voyage de 48 heures en Colombie (4 et 5 mars), où j’étais envoyé par le groupe vert au PE pour " sauver la candidate Íngrid ".

J’ai obtenu de me faire accompagner par Jorge Bocanegra, Vert français d’origine colombienne qui connaît comme sa poche la Colombie, ses Verts, ses gauches et certaines de ses guérillas (ni l’un ni l’autre ne connaissons hélas les FARC [1]).

J’avais deux objectifs en partant.

- Assurer de notre solidarité plus que polie la famille d’Íngrid et le Partido Verde-Oxígeno. Il faut dire que trois jours avant l’enlèvement, plusieurs de ses cadres dirigeants venaient de déserter… pour le candidat populiste Uribe Velez, qui atteint déjà 60 % dans les sondages.

Mission largement accomplie (conférences de presse au siège, petit séminaire politique avec les responsables régionaux de ce jeune parti complètement déboussolé, démoralisé par les très faibles sondages d’Ingrid (1 %), et littéralement décapité (Íngrid et les " traîtres " avaient toutes les signatures).

- Faire passer des messages aux différents acteurs :

Au gouvernement : pas d’opération militaire pour récupérer Ingrid. Chirac l’avait demandé, l’ambassadeur de France (proche de la famille d’Íngrid) aussi. Les ministres de l’Intérieur et des Affaires étrangères, qui nous ont reçus dès notre descente d’avion, nous l’ont confirmé : des ordres ont été donnés à l’armée de ne pas prendre de risque.

À la société et au gouvernement : que l’Europe persiste à s’opposer au Plan Colombie des USA et à penser qu’il n’y aura de solution que négociée, ce qu’actuellement la société colombienne n’accepte plus. D’où son soutien à Uribe, parrain de paramilitaires, qui promet " le retour de l’autorité de l’État ", et le faible poids des candidats qui représentent le soutien à la paix : Ingrid, et les 2 regroupements de la gauche, qui à eux 3 ne pèsent plus que 5 %, alors que les forces sociales sur lesquelles ils s’appuient avaient pu imposer il y a trois ans l’ouverture des négociations de paix.

Aux FARC, qu’il faut libérer inconditionnellement Ingrid (alors qu’elles posent au gouvernement un ultimatum d’un an pour l’échanger contre des guérilleros prisonniers), qu’il n’y a qu’un échange possible : le respect par les FARC des droits humanitaires, contre la poursuite de l’appuie de l’UE à le reprise du processus de paix.

Cette tentative a échoué. Elle reposait sur l’hypothèse optimiste que les FARC n’avaient pas réalisé qu’en enlevant Ingrid, c’est à la bonne volonté de l’Europe, des Verts mondiaux etc. qu’ils s’attaquaient, et pas à la candidate d’un petit parti local. Pour faire passer ce message, j’avais envoyé un e-mail aux FARC avant de partir, et nous avons multiplié les conférences de presse. Sans réponse. Si ce n’est la répétition de l’ultimatum, le jour de notre arrivée, par la bouche du " commandant du front sud ", un faucon parmi les FARC.

Nos rencontres (avec les ambassadeurs du groupe des " facilitateurs " de la négociation, France, Espagne, Italie, avec le Haut Commissaire aux Droits de l’homme de l’ONU, avec les animateurs-trices des principaux réseaux pour la paix, et les 3 candidats progressistes (les 2 susmentionnés et le candidat " libéral ", membre de l’Internationale socialiste), m’ont persuadé que c’était bien çà la réponse à mon e-mail : les faucons l’avaient provisoirement emporté chez les FARC, ils ne souhaitaient pas la reprise des négociations, et s’orientaient vers une ligne de type Sentier Lumineux. Rassurez vous, les FARC ne sont pas culturellement senderistes, sinon Ingrid serait déjà morte, et les dés doivent continuer à rouler au sein des FARC.

Il fallait donc mettre en œuvre un plan de rechange.

- Il devenait important que l’Europe se fasse plus menaçante, mais néanmoins laisse ouverte une petite porte. Les 3 ambassadeurs sont tombés d’accord avec moi sur une formulation du type " l’UE ne sera plus en situation de jouer son rôle de facilitateur tant qu’Íngrid etc. ". Il faudra la faire accepter par le Conseil et le Parlement européen, en évitant le pire : la caractérisation des FARC comme " terroristes " (ce qui pourtant ne serait pas volé, étant donnée leur ligne actuelle).

- Si les faucons des FARC se moquent des efforts de paix européens [2], ils ne peuvent pas négliger complètement leurs contacts avec les partis de gauche sur le continent sud-américain, par exemple leurs amis du " Forum de São Paulo ", dont le Parti des Travailleurs brésilien. Et surtout : ils doivent obtenir la neutralité bienveillante du parti Pachakutik équatorien, avec qui j’ai tissé de bons rapports, et dont les nouveaux élus tiennent précisément la forêt frontalière avec la Colombie (voir mon article : "La zone des tempêtes bolivarienne").

Nous avions amorcé cette piste depuis Bruxelles dès la semaine dernière en demandant au Forum de São Paulo d’intervenir.

Incapable d’organiser un voyage en avion à San Vincente del Caguan (pour aller y saluer le maire, un Vert que j’avais invité l’an dernier à Strasbourg, et y remettre un message à l’évêque dans le cadre du plan A), je suis retourné en France où m’attendait déjà une lettre impeccable du PT aux FARC, condamnant fermement l’enlèvement d’Íngrid selon la ligne d’argumentation " vous ne pouvez pas demander la reprise du processus de paix et violer vous mêmes les principes du droit humanitaire international".

Et je me suis remis au travail en direction de la gauche sud-américaine.
___

Un site spécifique, Free Íngrid Betancourt, a été mis en place par le Green Party of the United States.




NOTES


[1Contrairement à ce qu’inévitablement affirme Le Nouvel Obs de cette semaine.
J’avais parié avec Jorge que la presse française m’accuserait d’avoir écrit le programme économique des FARC : gagné.
C’est d’ailleurs dommage : le programme économique des FARC n’est pas fameux.

[2Voir à ce sujet le séminaire que j’ai organisé l’an dernier "L’Europe face à la crise en Colombie", questions au Conseil et à la Commission et témoignages.

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