mardi 16 janvier 2018

















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par Alain Lipietz | 13 décembre 2017

Aimer Rimbaud après Weinstein

Après l’onde de choc DSK-Baupin-Weinstein, qui n’est elle-même que la partie émergée d’une insurrection mondiale contre le harcèlement sexuel et les violences faites aux femmes touchant jusqu’à l’Inde et au Maroc, on peut être surpris de la polarisation en France sur le domaine de la culture. Après tout, au pic de la mobilisation du mouvement des femmes en France, il y 40 ans, ces thèmes étaient déjà centraux. Sans doute, que les « affaires » touchent dorénavant la sphère politique et culturelle justifie cette nouvelle polarisation : la critique littéraire et cinématographique a-t-elle entretenu, pendant des décennies, dans la tête des adolescents, une culture du viol ?

L’article de Laure Murat (Libération du 13 décembre 2017), revisitant Blow-up d’Antonioni, pose excellemment la question : y-a-t-il eu complaisance de la part des artistes et de leurs critiques ? Et : répondre à cette question « sans anachronisme ni moralisme, mais du point de vue de l’histoire des représentations et de leurs effets ». Va y avoir du boulot ! Un exemple personnel.

Je suis en train de retravailler un texte dont une forme embryonnaire fut mis en ligne en 2006, a reçu 40 000 visites (encore aujourd’hui 500 par mois), sans jamais aucune critique de ce genre : http://lipietz.net/Ressusciter-quand-meme. Il s’agit d’une confrontation entre un poème de Mallarmé et plusieurs poèmes, « mes préférés ». Parmi ceux-ci, Aube, d’Arthur Rimbaud. Je dois préciser que feue ma compagne de l’époque, la poétesse et grande féministe Francine Comte-Ségeste, partageait mon choix.

Je couche donc à nouveau Aube sur mon écran et, ô horreur…mais relisons.

J’ai embrassé l’aube d’été.
Rien ne bougeait encore au front des palais. L’eau était morte. Les camps d’ombres ne quittaient pas la route du bois. J’ai marché, réveillant les haleines vives et tièdes, et les pierreries regardèrent, et les ailes se levèrent sans bruit.
La première entreprise fut, dans le sentier déjà empli de frais et blêmes éclats, une fleur qui me dit son nom.
Je ris au wasserfall blond qui s’échevela à travers les sapins : à la cime argentée je reconnus la déesse.
Alors je levai un à un les voiles. Dans l’allée, en agitant les bras. Par la plaine, où je l’ai dénoncée au coq. A la grand’ville elle fuyait parmi les clochers et les dômes, et courant comme un mendiant sur les quais de marbre, je la chassais.
En haut de la route, près d’un bois de lauriers, je l’ai entourée avec ses voiles amassés, et j’ai senti un peu son immense corps.
L’aube et l’enfant tombèrent au bas du bois.
Au réveil il était midi.

Pas de doute : la métaphore centrale du « plus beau poème de Rimbaud » (à mes yeux) est une scène de harcèlement se terminant par un viol.

Quoi, des générations de professeures de lettres féministes auraient laisser passer sans rien dire cette apologie de la culture du viol, ou, pour rester XIXiste, du troussage de soubrettes et de grisettes ? On pourra finasser, arguer qu’on ne l’avait pas remarqué : l’image est noyée dans l’exaltation panthéiste de la Nature par le plus grand randonneur de notre littérature ; ce n’est qu’une image parmi trois des raisons pour lesquelles un garçon peut poursuivre une femme : comme après une voleuse (je l’ai dénoncée au coq), comme un petit mendiant quémandant une piécette aux basques d’une bourgeoise, comme une petite frappe de Pasolini ou de Visconti serre une bergère ou une lavandière…

Ne soyons pas faux-cul. Cette dernière image est bien le sujet, l’image centrale, du début (J’ai embrassé l’aube d’été) à la fin. Au réveil il était midi : quand on est jeune on a des matins triomphants, le jour sort de la nuit comme d’une victoire… Tiens oui, au fait, Booz endormi ? Oh my god…

Non, il faut prendre le choix de cette image de viol au sérieux. Épouser la Notion de Mallarmé file exactement la même métaphore, version potache et brutale, avec exactement le même fond (saisir la Beauté est un viol). Si Aube nous enchante malgré tout, c’est que l’aube, indifférente ou magnanime, impassible comme la koré d’Euthydicos, laisse attraper un peu son immense corps et transfigure son harceleur. La déesse, aux dimensions de l’Univers, rêveusement tapote le museau de la petite licorne qui lui courrait après. Nous sommes dans le monde… Péguy dirait-il « de la Grâce » ? où c’est une fleur qui dit son nom au poète.

Le problème est que Rimbaud a choisi cette métaphore centrale. Il est ce genre de ragazzo, que nous méprisons dans Rocco et ses frères, mais qui ne révoltait pas les spectateurs de Blow up. La complaisance est flagrante. Nous l’en pardonnons, car nous interprétons la métaphore jusqu’au bout. Suis-je alors moi-même complaisant ? Et pourquoi des exemples italiens ?

Laure Murat livre au moins deux pistes : « sans anachronisme ni moralisme ». Sans moralisme : c’est le danger d’un futur (pas actuel !) effet pervers. Le désir féminin existe, et peut-être plus puissant encore que le masculin, selon Simone de Beauvoir. Le harcèlement n’est pas une question de désir mais de domination.

Sans anachronisme : pendant des siècles, avant la pilule et quand la virginité avait un prix, les mères serinaient à leurs filles : « Même si tu en as très, très envie, ne cède pas, ou pas tout de suite », et donc mécaniquement les garçons étaient formés à penser « Quand une fille dit non, c’est pas forcément non ». Notre « modèle » des rôles de genre, La princesse de Clèves, exalté encore contre Sarkozy, est resté comme représentation, avec ses effets.

La vraie faute, le crime contre les filles, celui de Don Juan, c’était alors : « Séduire et abandonner », comme la Fantine des Misérables, et justement pas comme Maria, la petite gouvernante de Sens que Mallarmé épouse finalement « par devoir », sans doute tancé par sa propre belle-mère (à sa grande surprise : « Je l’avais sous-estimée. »)

Encore faut-il que les critiques – et surtout les prof de lycée ! – l’expliquent aux ados : « Oui , c’est un chef d’œuvre, oui ça exalte un viol, et un viol est un crime, mais vous pouvez aimer ce poème, et voici pourquoi, et pas seulement parce que c’est bien écrit ou bien filmé… »




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