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Je m’appelle Gay Elhanan, j’ai 25 ans, je suis étudiant au département d’études théâtrales a l’université, et je suis membre du « Forum israélo-palestinien des familles endeuillées » ainsi que de « Courage de refuser ».

(art. 1267).


par Guy Elhanan | 31 mars 2004

Témoignage D’un Israélien de "Courage de refuser"
Je m’appelle Gay Elhanan, j’ai 25 ans, je suis étudiant au département d’études théâtrales a l’université, et je suis membre du « Forum israélo-palestinien des familles endeuillées » ainsi que de « Courage de refuser [1] ».

Mon parcours concernant la situation en Israël et le conflit commence en 1997, quand j’ai commencé mon service militaire, et qu’un mois plus tard, j’ai perdu ma sœur dans un attentat suicide à Jérusalem. Mes trois ans de service ont été des années de réflexion profonde sur la société à laquelle j’appartiens et une lutte continuelle pour m’y intégrer. En tant que « frère endeuillé », l’armée m’accordait un statut spécial qui m’interdisait d’aller au Liban par exemple, ou de devenir officier combattant. L’accès à l’excellence m’était ainsi également refusé. Cette société qui depuis sa naissance glorifie la guerre - ce qui entraîne l’engagement stupéfiant des jeunes garçons à risquer leur vie - et perpétue le mythe du soldat héros, n’offre pas d’autre cadre pour l’usage des capacités des jeunes, partagés entre ceux qui participent et les autres, les parasites voire les vivants. C’est, depuis toujours, une façon d’éduquer les gens à la guerre. Au sein des familles comme à l’école. Une manière de perpétuer le caractère de l’État d’Israël et de l’Israélien comme étant menacés et en lutte permanente pour la survie.

J’étais désespéré par la société israélienne et par moi-même, puisque j’ai voulu moi aussi, à un moment donné, appartenir à cette sorte d’excellence. Après ces trois ans, je laissais un peuple épuisé par ses guerres, habité par un complexe de défense qui continue à faire mal. Ce peuple maintient une éducation de défense, d’isolement, de sanctification de la distinction, qui conduit au racisme absolu. Bien qu’il soit clair à quiconque observe de l’extérieur que l’on puisse faire autrement, le peuple israélien continue à nuire et à se nuire par sa vision de la séparation, - des Palestiniens, des Palestiniens ayant la citoyenneté israélienne et sans doute aussi des juifs d’origine arabe, et des blancs- juifs d’Europe et des États-unis. Et ceci au profit de nos dirigeants et servant à leurs intérêts politiques, mégalomanes et économiques.

Je fais partie de la neuvième génération vivant à Jérusalem du côté de ma grand-mère paternelle. Mon grand-père paternel, originaire de Hongrie, est un des rescapés d’Auschwitz et mon grand-père maternel était général dans l’armée israélienne en 1967. Il fut ensuite membre de la Knesset [le parlement israélien] et a été l’un des plus importants militants pour la paix. En 2000, ce fut le début de la deuxième Intifada et peu après, Sharon a gagné les élections. Ceci a encore aggravé ma déception vis-à-vis de ce pays, de cet État et de ce peuple. Puisque je n’ai pu trouver du côté israélien un partenaire pour un dialogue de paix, j’ai tourné le dos.

Lorsque mes parents ont rejoint le « Forum des familles endeuillées » et y ont commencé une vaste activité politique, j’ai regagné espoir. Peu à peu, j’ai vu que cette activité les faisait revivre et revenir d’une tristesse terrible, d’une difficulté à retourner à la vie normale après avoir subi un tel malheur. Le « Forum de Familles endeuillées » (www.parentscircle.com) existe depuis 1995 et comprend 500 familles palestiniennes et israéliennes. Nous croyons, qu’en dépit de la douleur, c’est par la connaissance de l’autre que nous pourrons terminer ce conflit. Nous nous présentons avant tout comme des mères, des pères, des frères, des soeurs, et plus seulement comme des adversaires. Nous avons le même sang, la même douleur et le même avenir. Nous effectuons de nombreuses activités qui ébranlent le fond même de nos deux sociétés :
-  Des donations mutuelles de sang ont eu lieu en Israël et dans les territoires occupés.
-  Des centaines de conférences dans des écoles et des rencontres entre israéliens et palestiniens ont lieu.
-  Le projet “Hello Peace”, grâce auquel un Israélien et un Palestinien peuvent se parler et se connaître en appelant un numéro gratuit. Depuis octobre 2002 plus que 800 000 minutes de conversation israélo-palestiniennes ont été comptées ! Imaginez où nous en serions si les politiciens des deux cotés avaient fait de même.
Deux aspects constituent la base de notre travail : premièrement, le développement de l’écoute. Les deux publics nous prêtent leurs oreilles, par un respect primordial et indéfectible pour ceux qui ont payé le prix le plus cher. Nous gagnons donc la possibilité d’être écoutés par presque tous les Israéliens, un rare privilège dans un pays où le débat politique est pratiquement réduit à néant. Nous leur disons :si nous pouvons parler, tout le monde le peut. Deuxièmement : l’amitié. On n’a pas besoin d’être qualifié pour faire la paix. Ca ne s’apprend pas. C’est une capacité qui existe dans chacun de nous. La vraie paix se fera par des individus. Sur le papier, la paix existe aujourd’hui entre l’Égypte et Israël, mais elle est toujours en train de se faire entre les Israéliens et les Égyptiens. Et entre les Israéliens et les Palestiniens aussi.

J’ai connu, dans le Forum, Ali Abu Awad, de Bet Umar, près de Hevron. Il est l’un des membre palestiniens de ce groupe et un homme courageux. Il a perdu son frère, Youssuf, tué par un soldat israélien au check-point, sans aucune raison apparente, et lui-même a été touché par la balle d’un colon. Ensemble , nous avons effectué plusieurs activités, portant tous les deux la même voix.

Quand j’ai entendu parler de « Courage de refuser », je me suis dit qu’il y avait là une voix comparable à celle du forum, par l’efficacité du message et par son impact, au travers de laquelle je pourrais parler et me faire entendre.
Les réactions favorables des jeunes soldats et des réservistes ainsi que celles d’autres Israéliens sont étonnantes : il semble qu’ils attendent justement une voix qui viendrait de chez eux. Qui leur dirait qu’il est possible et permis de ne plus considérer l’adversaire comme tel, mais comme un partenaire, quelqu’un dont la douleur engendre la nôtre, et le seul avec qui nous pouvons construire un avenir meilleur. Je reçois des échos aussi favorables quand je parle aux Israéliens que quand je parle aux Palestiniens.
Le service militaire est, en Israël, un laissez-passer pour la vie civile sans lequel on est carrément exclu de la société israélienne telle qu’elle est aujourd’hui. Le critère n’est pas seulement de faire ou de ne pas faire son service militaire : il y a une échelle d’excellence au sommet de laquelle se trouvent les pilotes, les membres des unités d’élite, et les autres soldats combattants, et à la base de laquelle une majorité des fidèles sont les personnes qui se retrouvent dans des positions administratives, techniques, etc. Cette échelle représente la hiérarchie sociale en Israël, d’où l’importance d’un service militaire digne. La quasi-totalité du pays et de la société israélienne est dirigée par des ex-généraux et des ex-officiers de l’armée. Des maisons de retraite, des lycées, des hôpitaux, des universités. L’armée est l’intermédiaire absolu pour la réussite. Pour dire les choses brièvement, la société israélienne est profondément militarisée. D’où la grande importance d’une autre voix des soldats. On murmure, de façon de plus en plus incertaine, « on va servir notre pays... », ce murmure devient un sifflement, puis une voix faible et incompréhensible, puis un grand point d’interrogation. Une fois au check point, on voit bien que ces barrages, bricolés de façon pitoyable ne servent guère à la défense, ni d’Israël ni même du soldat. Ils sont en fait une façon de punir la population palestinienne et de stimuler, volontairement ou non, la fabrication de kamikazes. Ainsi le barrage est un outil d’humiliation qui amène de façon linéaire à chaque attentat et qui sert à perpétuer l’état de guerre et jamais à défendre Israël.

Quand je suis allé chez Ali la première fois, nous sommes allés manger. Comme il y avait deux végétariens parmi nous, Ali est allé acheter des produits et m’a invité à aller avec lui au centre du village. J’avais peur. Mon apparence israélienne était bien claire, avec lui, dans sa voiture. Mais lorsque Ali s’arrêtait devant chaque passant en lui disant : tu te rappelles de Guy dont je t’ai parlé ? le voilà ! et lorsque près de vingt personnes sont venues me serrer la main, la peur a disparu, comme si elle n’avait jamais été. Dans la colonie des vacances, organisée par le forum pour les enfants de ces familles endeuillées, la paix entre eux s’est faite automatiquement. Et puis il y a eu un attentat à Jérusalem et les enfants sentaient que quelque chose avait changé dans les regards des adultes, quelque chose qui allait peut-être les obliger à ne plus jouer ensemble. L’attentat avait été commis par un cousin lointain de deux enfants du forum présents. Leur père est un chirurgien qui travaille dans l’hôpital israélien, et il est souvent le premier arrivé pour soigner les victimes, lui-même avait perdu son père, tué par des soldats. Cependant, lorsqu’on a appris qu’ils venaient tous de la même famille, les enfants se sont tenus encore plus fort qu’avant.

J’ai été animateur dans une autre colonie des vacances, au nord d’Israël, qui regroupait des enfants de trois villes : Roch Pinna - une ville majoritairement juive-, le kibboutz Kfar hanasi, et Touba, un village bédouin. J’y ai rencontré Zaher, un enfant bédouin remarquable. Il a 11 ans, et il m’a appris mes premiers trois mots en arabe : arbre (‘hajara), voisin (jiraan) et élève (taalib). Je continue cette apprentissage à l’université. Nous avons fait une pièce de théâtre, d’après Roméo et Juliette. On a changé la fin, évidemment. Zaher jouait le rôle d’Ahmed, d’un village arabe d’un côté de la vallée, et Renana jouait Shiri, une fille d’une ville israélienne juive de l’autre côté. Zaher, qui ne parlait pas hébreu, se donnait complètement au rôle, mais par une timidité touchante, il enchantait tous le monde. A la fin du spectacle, une autre fille juive, qui jouait le rôle de la soeur de Juliette, m’a demandé si l’on pouvait faire en sorte que Zaher tombe amoureux d’elle. Ainsi, sans même pouvoir se parler, et malgré les différences socio-économiques si visibles, pendant une semaine, des liens d’amitié se sont crées naturellement.

Faire que 6 millions d’Israéliens et 3 millions de Palestiniens se connaissent demande beaucoup de temps, et de soutien. Et pourtant, il ne faut souvent qu’un Israélien, un Palestinien et deux cafés pour changer beaucoup dans ce paysage. Pour casser un mur, culturel, social, mental et bien évidemment, ce mur de la honte. Je voudrais préciser un dernier point : Israël ne pourra pas se lever tant que la vie en Palestine ne sortira pas de cet état de pauvreté et de misère . Ceci dit, on ne peut pas être pro-israélien sans être pro-palestinien, car les deux sont liés. L’un ne survivra pas sans l’autre.



À noter :

Voir le contexte.
________
NOTES


[1"le Courage de refuser"
c/o Itzik Huldai
Shtriker 13
62006 Tel Aviv
Israël

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