dimanche 21 juillet 2019

















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par Alain Lipietz , Dominique Voynet | 26 mars 2001

Libération
Que faire de la vague verte ?
La droite reste en position de gagner les élections de 2002. C’est la première tendance qui émerge en mars 2001. La seconde tendance, c’est que l’espérance du peuple de gauche s’incarne désormais dans les listes vertes et " citoyennes ".
Notre thèse est simple : la seconde tendance offre les moyens de conjurer la première.
À condition que les Verts se montrent à la hauteur.

La " non-victoire " de la gauche s’illustre douloureusement dans l’hécatombe des ministres. Elle a emporté ou handicapé celles-là même qui avaient quitté le gouvernement, ou annoncé leur départ. La question du non-cumul des mandats, de la " démocratie de proximité ", est posée en termes beaucoup plus stricts que les Verts, qui en ont fait depuis longtemps un de leurs chevaux de bataille, ne l’avaient cru eux-mêmes. Mais la " vague bleue " nous renvoie au visage un aspect ignoré des succès économiques de la majorité plurielle : s’ils ont fait reculer l’idéologie du désespoir, ils n’ont pas enrayé la déchirure sociale ; la " fracture territoriale " s’est aggravée, et non résorbée, malgré le retour de l’espérance. La majorité plurielle remporte, victoires historiques, Paris et Lyon. Mais deux des métropoles les plus dynamiques (Strasbourg et Toulouse) lui échappent, Marseille reste hors de portée ; et une vingtaine de villes moyennes sont perdues.

Nous le craignions ; notre intuition se vérifie : si le gouvernement ne suscite pas, globalement, de rejet, il n’a pas su trouver ou garder le contact avec une partie de sa base populaire. En 2001, en France, il y a ceux qui ont profité de la reprise et des 35 heures, ceux qui ont senti fleurir l’embellie et s’irritent de ce qu’elle n’aille pas plus loin, et ceux (celles surtout) qui n’ont rien vu venir. En schématisant, les premiers ont voté PS dès le premier tour, les seconds ont voté Vert, ou " listes citoyennes ", les troisièmes ont voté trotskiste ou se sont abstenus. Or ces clivages ont une projection directe sur le territoire. Les 35 heures, dont les salariés de la fonction publique et des petites entreprises ne bénéficient pratiquement pas à ce jour, ont mis de côté bien des villes, bien des territoires, où il n’y a pas d’entreprise privée de plus de 20 salariés ! Le refus d’étendre le RMI aux jeunes adultes, les retards sur la loi-cadre pour le tiers secteur, ont laissé sur le côté de la route les cités populaires des métropoles, condamnant toute une frange de la jeunesse au découragement, voire à la petite délinquance.

À cela s’ajoute la plaie vive des sans papiers. Elle illustre une erreur d’analyse commune : la soi-disant opposition, chère au MDC, entre une " gauche morale " petite bourgeoise (" bobo " comme on dit maintenant) et une " gauche populaire " qui serait hostile aux immigrés. Qu’il y ait une base populaire au FN, nul n’en doute. Mais des " sans papiers ", en France depuis 10 ans en 2001, y ont forcément des parents, des amis français, ouvriers ou employés. Leur maintien dans un purgatoire arbitraire contribue au sentiment d’injustice et participe au " désaveu " des classes populaires à l’égard de la gauche, et le vote vert ou trotskiste exprime aussi le sentiment de solidarité à leur égard.

Un coup d’œil sur les résultats électoraux fait d’ailleurs justice d’une assimilation " vote trotskiste = critique populaire " ; " vote vert = critique bobo ". Au sein de la majorité plurielle, le communisme municipal s’effondre, les Verts s’affirment comme la seconde force de gauche. Avec ou contre l’accord des autres partis de gauche, ils emportent leurs premières villes, et imposent leur présence dans les conseils généraux. Oui, une partie des classes moyennes et des professions intermédiaires reconnaît dans les Verts la promesse d’une société réconciliée avec elle-même et avec son environnement.

Mais les Verts, les listes citoyennes, ou mieux encore les listes " vertes et citoyennes " ont énormément progressé dans les communes et quartiers populaires. À Villejuif, face au PC qui tient la ville depuis trois quarts de siècle, la liste " les Verts - Villejuif Autrement " atteint 23,1 % dès le premier tour, triplant ses voix dans les quartiers déshérités. En se maintenant au second tour, des listes du même type dépassent les 20 % à Montreuil, Arcueil, Ivry, arrachent Les Mureaux au PS et l’Île-Saint-Denis au PCF.

Ce qui les distingue les listes Vertes des listes trotskistes (dont elles récupèrent souvent les voix au second tour), c’est la charge d’espérance qu’elles portent. Le vote Vert " citoyen " exprime l’idée : " on peut faire plus, et surtout autrement ". Et c’est ce qui l’oppose aussi au PCF.

Le communisme fut l’espérance tragiquement déçue du XXe siècle. Aujourd’hui il n’exprime plus guère qu’un soutien aux revendications syndicales : une sorte de travaillisme de gauche. Fonction indispensable. Mais, au-delà de la défense des acquis et de la dénonciation des injustices, l’écologie politique exprime l’espérance du XXIe siècle. Pas seulement la conscience des urgences (crise de l’agriculture intensive, crise du climat ?), mais l’espérance de réponses. De réponses fondées sur le partage du travail, du savoir et des richesses, la convivialité, la réorientation du progrès technique, la reconquête du temps, des temps de la vie ?

Par exemple, quiconque a fait campagne sur le terrain sait que le thème de " l’insécurité " n’est pas un bobard de la droite ou un artefact des sondages. L’insécurité, c’est autant " on ne sait plus ce qu’on mange " ou " une voiture a failli renverser ma gosse " que " ces jeunes qui traînent au bas des escaliers ". L’atomisation de la société, la constitution de monopoles planétaires, la marchandisation des biens et des services, la crise de la famille, appellent une reconstruction par le bas des solidarités, à partir du mouvement associatif et du tiers-secteur, pas seulement pour offrir un emploi à chacun, mais pour retisser des liens entre les gens. C’est fondamentalement un problème de maîtrise des changements, donc un problème d’écologie politique.

C’est pourquoi, mieux même que le PS, l’écologie séduit du centre à l’extrême gauche, et des " bobos " aux exclus. Le rééquilibrage en sa faveur, exigé par les électeurs de 1999 et de 2001, est la seule chance de victoire pour la majorité plurielle en 2002.
Il ne s’agit pas d’accorder précipitamment quelques maroquins aux Verts. Mais, dans l’urgence de " l’année utile ", de tenir les promesses oubliées de l’accord Verts-PS de 1997, en matière sociale et environnementale ? Sans oublier la proportionnelle qui éviterait aux Verts de devoir arracher la place que leur souhaitent les électeurs contre les vieux équilibres de l’union de la gauche. Une gauche décidément plurielle, plus encore que nous ne l’avions imaginé. Une gauche à l’avenir de laquelle nous croyons, si elle sait dépasser la juxtaposition des forces qui la composent, pour construire un véritable programme de transformation sociale pour toute la société, bien plus fortement teinté de vert qu’en 1997.

C’est à l’élaboration de ce projet que les Verts doivent s’atteler. Cela passe par un dépassement de leurs formes d’organisation étriquées, de leur arrogance de prophètes parfois imprécis. Ils doivent apprendre à parler et travailler avec d’autres, y compris avec ceux qui semblent leurs adversaires, mais attendent d’eux des propositions de déblocage de situations insoutenables : chasseurs responsables, travailleurs du nucléaire, paysans pris au piège du productivisme, camionneurs ?

En charge d’incarner en 2002 la " gauche du futur ", les Verts se présenteront aux élections législatives tantôt avec l’investiture de toute la gauche plurielle, tantôt " en autonome ". Tout particulièrement délicate sera la tâche du ou de la candidate à l’élection présidentielle. Ni électron libre, ni chef d’orchestre, ce porte-parole, ce premier violon, devra exprimer et l’autonomie de l’écologie et sa volonté d’alliance, et incarner cette double exigence dans son propre parcours politique. Bien plus, il ou elle devra à la fois convaincre les " bobos " qu’il n’est de société libre et pacifiée que solidaire et responsable, tout en offrant aux exclus, aux chômeurs, aux précaires, aux bas salaires, les raisons d’espérer dans un progrès social renouvelé dans son contenu.
Il est très improbable que les Verts puissent postuler, dès 2002, à la majorité politique au sein de la majorité plurielle. Ils auront une autre ambition : comme cette année à Paris, à Besançon ou Grenoble, ils devront à la fois exprimer l’âme de cette majorité et obtenir suffisamment d’élus pour s’en porter garants. Garants de l’espérance pour le XXIe siècle.




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