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Je m’appelle Elik Elhanan. Je suis membre de « Courage de refuser », le mouvement des réservistes israéliens qui refusent de servir dans les territoires occupés. Il s’agit d’Israéliens ayant déjà fait le service militaire obligatoire et qui refusent de poursuivre leur service de réserve, que tout homme est censé accomplir un mois par an jusqu’à l’âge de 45 ans.

(art. 1268).


par Elik Elhanan | 31 mars 2004

Témoignage
Israélien, membre de "Courage de refuser"
Je m’appelle Elik Elhanan. Je suis membre de « Courage de refuser [1] », le mouvement des réservistes israéliens qui refusent de servir dans les territoires occupés. Il s’agit d’Israéliens ayant déjà fait le service militaire obligatoire et qui refusent de poursuivre leur service de réserve, que tout homme est censé accomplir un mois par an jusqu’à l’âge de 45 ans.

Les soldats réservistes représentent la couche la plus large et la plus diversifiée de la société israélienne, celle qui détient le pouvoir. Notre mouvement sort de cette couche et s’adresse à ses membres car nous sommes convaincus qu’eux seuls peuvent changer la situation.

J’ai également l’honneur ou plutôt le malheur de faire partie d’un autre rassemblement, le « Forum de familles endeuillées », groupe de dialogue entre familles israéliennes et palestinienne qui, bien qu’ayant perdu un membre de leur famille proche dans ce conflit (plus général et du coup plus précis), refusent la haine et la vengeance.

À 18 ans, je me suis engagé dans l’armée israélienne. J’ai prêté serment d’allégeance à l’État comme le font tous les jeunes soldats. J’ai juré de défendre ses frontières et de protéger ses citoyens. J’ai prêté serment de tout mon cœur. J’y ai cru alors et j’y crois toujours. Je déclare pourtant que je ne vais plus servir dans cette armée. J’ai en effet pris conscience que les actions de Tzahal [2] font exactement le contraire. L’armée israélienne n’assure plus la sécurité des Israéliens mais l’occupation et, ce faisant, elle assure en fait leur insécurité.

Des exemples terrifiants et quotidiens démontrent nettement où sont désormais placés les intérêts de l’établissement militaire et politique en Israël : les check-points, les couvre-feux, les assassinats ciblés, les raids meurtriers sont recouverts de considérations sur la sécurité mais en réalité n’ont aucun autre but que de perpétuer le maintien d’Israël dans les territoires occupés, quel qu’en soit le prix. On peut bien mentir au monde et donner aux journalistes, au public, à l’opinion publique, aux dirigeants mondiaux des arguments comme la sécurité, la séparation, la réaction aux menaces etc., afin d’expliquer les barrages, les couvre-feux, les murs. Mais on ne peut pas mentir aux soldats qui se trouvent là et qui exécutent ces ordres sur le terrain. Du terrain nous voyons qu’un barrage sur une route principale, dans un endroit dominé, indéfendable n’a pas un but tactique précis mais un autre plus large ; nous savons qu’un couvre-feu mis sur une ville après un attentat n’a pas un but préventif ; de même nous comprenons qu’un mur bâti au cœur de territoires palestiniens ne va pas empêcher les terroristes d’atteindre Tel Aviv mais va leur donner des raisons d’y aller. Nous avons vu comment l’occupation ne produit que la mort et la haine et en servant dans une armée d’occupation on en prend le parti. Nous comprenons que la sécurité des citoyens israéliens exige la séparation des territoires occupés.

L’occupation est l’aporie de la démocratie. Par la distinction établie entre homme et homme, entre sang et sang, l’occupation est forcément une oppression et dès lors un soldat occupant ne défend pas ; il opprime. Et ainsi les soldats se trouvent dans cette situation paradoxale où eux-mêmes, par leurs propres actions, menacent la sécurité des Israéliens. C’est pour cela que je refuse !

Tzahal est devenue une armée terroriste. Une définition largement acceptée du terrorisme parmi les chercheurs de sciences politiques est : « l’emploi de force et de violence non lié directement au combat, sans fins militaires précises mais dans un but psychologique ». Les actions de Tzahal dans les territoires occupés s’accordent bien avec cette définition. Pas avec mon serment. Ce jeu du terrorisme et du contre-terrorisme peut bien être utile pour les fins de tel ou tel politicien mais il n’apporte aucun bien aux peuples qui y sont impliqués. Aujourd’hui, plus qu’une lutte politique, les attentats sont des représailles face aux actions de Tzahal, comme l’a déclaré Zakaria Zebadia, un chef militant du Fatah de Jénin dans le quotidien Haaretz en Israël : il commettra un attentat parce qu’il doit venger le sang de Palestiniens morts, tout comme Sharon et Mofaz les commettent pour venger le sang israélien. C’est tout. Il n’y a plus de raisonnement. Ce cycle de violence et de vengeance ne saurait plus se justifier par les volontés et les espoirs des deux peuples. Il se nourrit et se poursuit dans une inertie qui est son essence et nous mourons sans vraiment savoir pourquoi, avec des slogans vides sur nos lèvres. Et c’est pour cela que je refuse !

L’armée se justifie face aux soldats de plusieurs manières mais aucune justification ne dissimule le fait qu’avec notre support un régime d’apartheid s’établit dans les territoires palestiniens. Cette prise de conscience est difficile et douloureuse car elle implique la perte de la foi en tout ce que nous avons connu et aimé. Cependant, nous avons compris que l’armée est guidée par des considérations stratégiques et morales avec lesquelles nous ne pouvons pas être d’accord. Nous avons compris qu’au nom de nos valeurs les plus chères nous avons donné la main aux représailles, aux pénalisations collectives, à l’oppression et à l’occupation, et non à la sécurité et à la défense. Et nous avons compris que le gouvernement se permet de faire cela car il sait qu’il peut compter toujours sur ses soldats. Sur leur fraternité, sur leur camaraderie, sur leur confiance et sur leur volonté. Nous avons compris également que le pouvoir d’arrêter tout cela est le nôtre. Nous avons perdu confiance en le bon sens de nos dirigeants, nous avons perdu la volonté de mourir pour eux et pour leurs profits. C’est au nom de la camaraderie et de la fraternité, ces valeurs qui nous disent qu’on n’abandonne pas les copains nous disons : Non ! Nous n’y allons plus ! nous n’allons plus mourir ; nous n’allons plus tuer, il est temps de vivre. Nous combattons une guerre qui n’est pas la nôtre, contre des gens qui ne sont pas nos ennemis. Il est temps d’arrêter cela. Il est temps qu’enfin le flot monte !

Notre mouvement regroupe 600 soldats et officiers qui ont décidé de sortir de ce cycle de mort, qui ont compris que l’on récolte les fruits de la haine que l’on a semée dans les barrages et le long du mur, qui ont compris que pour la défense d’Israël il faut empêcher les gamins de mourir et non pas promettre qu’ils mourront toujours. Vous me direz que 600 soldats, c’est une goutte d’eau dans l’océan et je serai d’accord. Il est vrai pourtant que 80% des réservistes censés servir l’armée évitent de le faire, et beaucoup pour des raisons politiques même si peu d’entre eux l’affirment clairement. Aujourd’hui l’occupation menée par le gouvernement israélien constitue une véritable menace pour l’existence d’Israël dont 25% de la population est déjà parti ou est en train de partir et où 20% des affaires sont sur le point de faire faillite. Tout ce qui est bien et bon dans l’Etat d’Israël meurt face à l’occupation ; les droits de l’homme, le droit de penser autrement, le respect d’autrui s’effacent derrière une logique militaire qui comprend la victoire comme un décompte de cadavres, sans comprendre qu’après la mort, il n’y en pas une seconde. Ceux qui se soucient du bien être d’Israël doivent combattre, non les Palestiniens mais l’occupation. Ce point de vue est reconnu et accepté par de plus en plus de gens. 80% de la population juive en Israël approuvent le départ des colons et l’établissement d’un État palestinien. Mais dans le climat politique actuel qui règne en Israël et dans le monde cette volonté se transforme en désespoir.

Nous, nous voulons proposer à cette masse une voix, une alternative au désespoir ; nous voulons dire : Nous pouvons changer les choses !

Tant qu’il y a une personne qui écoute nous allons crier : réveillez vous ! assez de honte ! Et nous allons le crier dans les rues, sur les places, derrière les murs et les barrages, de l’intérieur des prisons s’il le faut, jusqu’à ce que la mort ne règne plus en Israël et en Palestine.

Mais pour cela nous avons besoin d’aide. Matérielle bien sûr, mais plus important encore, morale : de soutien, d’intérêt. Signez les pétitions, manifestez, écrivez aux prisonniers, montrez-nous que quelqu’un s’intéresse à nous, merci.



À noter :

Voir le contexte.
________
NOTES


[1"le Courage de refuser"
c/o Itzik Huldai
Shtriker 13
62006 Tel Aviv
Israël

[2Acronyme qui signifie « armée pour la défense d’Israël ».

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