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par Alain Lipietz | 1er juillet 1995

Les Humains associés n°7
Ce soir, je n’ai pas envie...
Je n’ai pas envie d’être optimiste. Pardonne-moi. Je sais que tu me le demandes. Je sais que c’est mon métier et mon militantisme.

J’écris des livres d’économie pour expliquer où l’on en est, pourquoi ça va mal, qu’est-ce qu’on pourrait faire. Je cours la France, l’Europe et le tiers monde, de meetings en débats, pour comprendre, écouter, proposer, rassurer : il y a toujours, n’est-ce pas, quelque chose à faire.

Mais ce soir je n’ai pas envie. Cela fait des semaines que tu me demandes cet article. J’ai traîné, j’ai tardé, je n’avais pas envie de faire semblant d’y croire, voilà. "Les raisons d’espérer" ? avec la Bosnie, le Rwanda, l’Algérie... ce n’est pas la barbarie qui monte, c’est la civilisation qui redescend.

Et mon pays ! la courtoise suffisance, le ricanement triomphant de ces joufflus que plébiscite mon pays ravagé par le chômage, le désespoir de l’exclusion. Parce qu’ils excellent à distiller le racisme d’État, parce que pour chaque dizaine de milliers de chômeurs de plus, il suffit d’expulser un étranger, arracher le voile d’une lycéenne, interdire l’asile à une femme persécutée. Demain, s’il le faut, on en écorchera quelqu’une en place de Grève pour calmer le mal-être du peuple.

L’espérance, où est-elle ? Morte l’espérance des combattants de la Résistance, aujourd’hui ridiculisés par le passé et les amitiés d’un homme en qui ils s’étaient reconnus. Morte l’espérance d’un peuple de gauche, trahi par les partis et les technocrates auxquels il avait confié l’héritage de décennies de lutte.

Aujourd’hui, il faut un escroc de charme, un Belmondo en vrai, pour capter l’indéracinable foi au cœur du peuple, que ce qui est insupportable doit changer. Tapie comme Menem, Collor de Mello, Fujimori : espérance des sans-chemises qui parle comme eux, ou comme les héros de leurs séries télévisées.

Blessée au cœur, l’espérance de mes amis écologistes, trahis par les ambitions misérables de ces porte-paroles qui avaient confisqué la parole, privatisé l’élan, confondu le service et le pouvoir, le ministère de la pédagogie et leur propre promotion médiatique.

Je suis fatigué d’espérer. Mais espérer, est-ce donc un effort personnel ? Jadis, il n’en était pas ainsi. Jadis on espérait en quelque chose. Le salut par le Christ. Le rayonnement des Lumières, la diffusion de la Raison.

Le développement, la socialisation des forces productives. L’éveil des peuples du tiers monde. La révolte des opprimés. Jadis, l’espoir était objectif, l’Histoire, orientée, le moteur de notre foi, en dehors de nous, le but, devant nous.

C’est ce type d’espoir-là qui se meurt avec le XXe siècle. Notre siècle : la tragédie de l’espoir objectif. Nous savions, dès la mi-temps, que le "progrès" de la science, de la technique, des forces productives, avait culminé dans ces chefs-d’œuvres : Auschwitz et Hiroshima.

Nous savons aujourd’hui ce que nous léguons au siècle prochain : effet de serre, trou de la couche d’ozone, centrales nucléaires branlantes, déchets toxiques jusqu’à la fin des temps, forêts assassinées, biodiversité réduite aux gènes standard et fragiles, explosion des bidonvilles...

Nous avons cru nous rattraper en seconde mi-temps : trouver des rapports sociaux raisonnables sur la base de ces techniques toutes-puissantes. Nous avons tant échoué qu’est revenu le Marché ricanant de ses dents dorées...

Tant fut notre vie l’aventure Où l’Homme a mis grandeur nature Sa voix par dessus les forêts Nous avons fait des clairs de lune La Chine s’est mise en Communes Les nuits tomberont une à une... Aragon, rendors-toi, c’est toi qui étais fou !

Les nuits. Mais pourquoi disons-nous "les nuits", si nous ne connaissons pas, au moins en rêve, ce qu’est le jour ? Ce monde atroce, n’est-il pas le monde normal, celui du XIXe siècle et du capitalisme sauvage, celui du Moyen Âge boueux, celui de l’esclavage infâme, celui des ancestrales guerres tribales, celui de la lutte pour la vie des espèces animales ?

Une cruauté naturelle en somme, l’injustice placide, implacable d’un ordre naturellement cruel ? Robert Reich me fait rire quand il s’inquiète d’un monde éclaté, irréconciliable, entre le cosmopolitisme de la finance, le provincialisme de la production locale, l’immense masse informe qui cherche à remplir ses marmites.

N’est-ce pas le pur et simple tableau des "trois mondes" médiévaux que dépeint l’historien Fernand Braudel ? Quelle différence ?

Mais justement qu’on s’en indigne, alors qu’on ne s’en indignait pas ; ou plutôt, on s’en indignait (des fraticelli de St François aux paysans de Münzer), on se révoltait, mais on ne se racontait pas d’histoires : le progrès matériel des uns n’avait pas l’impudence de se croire à l’avant-garde du progrès humain tout entier...

Nous avons au moins appris ceci : l’espérance, le "principe espérance" comme disait Ernst Bloch, ne repose pas sur une téléologie, une économie du salut, une évolution des moyens, mais sur la croissance de nos exigences, un enrichissement de nos buts.

Non pas devant nous, mais en nous. L’espérance ne nous promet pas la fin de la nuit, elle nous demande seulement de ne pas nous résigner à la nuit, et d’abord de débusquer la nuit, en nous et hors de nous.

Le progrès n’est pas dans les îlots de sociale-démocratie européenne, aujourd’hui érodés par la vague libérale et la mondialisation, mais dans le refus d’admettre que la destruction de ces acquis soit chose normale. Le progrès n’est pas dans les quelques îlots de libération des femmes, mais dans la honte de Taslima Nasreen, qu’au fond du Bangladesh l’oppression d’un patriarcat multimillénaire soit considérée normale.

Certes, les révolutions dans les cœurs sont aussi fragiles que les révolutions dans les lois. Aussi tragique que la tragédie du communisme, l’échec de Gandhi scande la litanie de nos échecs en ce siècle, mais avant l’échec de son action, la lumière de sa parole n’existait même pas : nous n’avions même pas l’idée d’en déplorer l’échec.

Nous sommes plus riches de cela : que nos exigences soient plus grandes : la libération par la paix, et de tous les hommes, et des femmes, et de tous les peuples.

Nous ne savons pas comment faire, ou nous ne voulons pas les moyens, mais nous espérons plus fort, et plus haut, et plus large, au-delà de nous-mêmes, de nos familles, de nos nations, de notre propre génération, au-delà même de notre propre espèce.

C’est peut-être pour cela que ce soir je suis fatigué. Mais, même dans la nuit, vient le repos. Et puis le matin

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