mercredi 20 septembre 2017

















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par Alain Lipietz | 8 mai 2016

Sur « La Vie d’un simple » de Émile Guillaumin
Ce livre de 1903 est la base de ce que nous savons encore de la vie paysanne dans la seconde moitié du XIXe siècle. C’est le livre d’un vrai paysan, mais avant tout d’un vrai écrivain.

J’ai entendu parler pour la première fois de ce livre en lisant le tome 3 de l’ Histoire de la France rurale (coordonnée par G. Duby). À l’époque j’appartenais à une petite organisation post-soixante-huitarde, la GOP (Gauche Ouvrière et Paysanne) dont les dirigeants, normaliens et historiens ou anthropologues, nous faisaient lire Duby, Bois (Guy et Paul) Braudel ou Le Roy-Ladurie, comme ailleurs on faisait lire Mao ou Trotski. Certains chapitres du Duby me paraissaient comme des commentaires érudits de La vie d’un simple : manifestement « le » livre sur la paysannerie française dans la seconde moitié du XIXe siècle, et en fait jusqu’en 1945. Puis je l’ai oublié.

Il y a quelque temps, le logiciel d’Amazon, au vu de mes commandes antérieures, me rattrapa. Il diagnostiqua (sale bête !) que j’aimerais sans doute lire La vie d’un simple et me le proposa, d’occasion, à 2 euros cinquante. Soit.

Je n’ai pas été déçu.

La vie d’un simple est non seulement LE livre nécessaire pour qui aime se promener dans la campagne française en comprenant ce qu’il voit et donc d’où il vient (même s’il est d’origine polonaise), mais en plus écrit par un vrai écrivain qui est de plus un vrai paysan. Un métayer de l’Allier plus précisément, ce futur bastion du communisme rural dont Émile Guillaumin (voir sa notice dans Wikipedia) jeta les bases en créant un syndicat de métayers. Lui-même, quoique d’inspiration socialiste, n’aura pas d’engagement politique. Maire de Ygrande en 1940, il démissionne pour ne pas servir Vichy.

 Une captivante leçon de sociologie

Cette lecture est un vrai plaisir (j’y reviendrai), et cela m’a étonné. Mais un mot du fond, d’abord.

Bien sûr, c’est une mine d’informations pour tout amateur d’histoire « en longue durée » et de la France rurale, que se doit d’être encore aujourd’hui un militant écologiste. Toutefois, si vous n’avez pas relu le tome 3 de l’Histoire de la France rurale depuis 45 ans (et a fortiori si vous ne l’avez jamais lu), vous serez parfois désorientés par l’évocation « comme allant de soi » de rapports sociaux disparus, et vous aurez besoin de garder à proximité une connexion vers Wikipedia. Qu’est ce par exemple que l’impôt colonique ? et d’abord c’est quoi exactement le métayage ? Rassurez vous, Wikipedia sait tout ça, il y a même une entrée spéciale sur le métayage dans l’Allier, comme si Guillaumin avait préempté tout le savoir actuel sur le métayage...

Vous apprendrez que le métayer n’est pas tout en bas, il a en dessous de lui des domestiques et ouvriers agricoles et des journaliers, il dépend d’un fermier qui n’est pas forcément lui-même le propriétaire foncier… Vous apprendrez que, chez les paysans pauvres, la dote de la fille ne suffit pas pour s’établir, il faut aussi une dote du fils, qui peut se substituer à l’assurance (« rachat ») contre le service miliaire dans la répartition entre les fils, et vous apprendrez combien il fallait payer pour dispenser son fils de service militaire, avant que le tirage au sort ait eu lieu, puis après, s’il avait tiré le mauvais numéro, ce qui vous permet une évaluation de la probabilité d’être tiré.

Le héros du livre n’était pas couvert, mais il n’a pas été tiré non plus ; au contraire son fils ainé était assuré, mais avec la guerre de 1870 cette assurance a sauté, bien que visiblement tout le monde n’ait pas été appelé, il restait pas mal d’hommes aux champs (contrairement à la guerre de 14-18, à l’arrière telle que la décrit Marcelle Capy dans Des hommes passèrent, autre lecture indispensable).

Vous découvrirez comment la révolution industrielle et l’expansion économique sous le Second empire et à la Belle époque sont perçues jusqu’au fond du Bourbonnais.

Vous découvrirez un homme aussi clairvoyant que Bourdieu sur les techniques de la domination : le bien ou le mal parler, et surtout l’analphabétisme sont un formidable handicap pour les métayers. Ils savent compter mentalement en se représentant le mouvement des pièces, mais pour faire le compte d’un mois il faudrait additionner des résultats partiels des dimanches de foire, et faute d’écrit, on s’embrouille… et le maître dicte le solde. Et vous apprendrez que pas tout à fait en bas on se livre déjà à de savantes distinctions sociales (qui nous échappent), avec des coups d’audace matrimoniaux pour avancer d’un cran.

Mais vous découvrirez surtout un écrivain.

 L’écrivain

Né en 1873, dans le canton de Bourbon-l’Archambaud (où se déroule le génial roman médiéval Flamenca, mais c’est une autre histoire), Guillaumin a toujours été paysan. Il n’a fait que 5 ans d’école primaire et décroché le certificat d’étude. Mais il dévore tout de suite des romans. Il écrit des poèmes (en patois) dès 1890 et, à 20 ans, commence à publier poèmes et articles dans La Quinzaine bourbonnaise et Le courrier de l’Allier. C’est Jacquou le croquant qui lui donne l’idée d’entreprendre La Vie d’un simple, qui sort en 1903. Le choc est immédiat, il rate de peu le Goncourt malgré le soutien de Octave Mirbeau et de Daniel Halévy , qui descend le voir en Bourbonnais et le trouve en tain de traire sa vache.

Mon exemplaire est l’édition du Livre de Poche, avec un avant-propos de l’auteur datant de 1931. Il y explique qu’étant autodidacte il risquait d’être trop influencé par de grands auteurs et d’écrire trop ampoulé, il a donc dans un second temps simplifié son style ! Halévy le convainc de reprendre sa première version.

Bon, eh bien d’abord, ce n’est pas du Proust, mais c’est le bon style d’un normalien du début du siècle, de ceux qui demain, au nom de tous leurs frères d’armes illettrés, raconteront 14-18. Au moins, ça nous évite les enfantillages grotesques des écrivains parisiens qui veulent « faire paysan ».

Surtout – et c’est très émouvant - on le voit progresser comme écrivain de chapitre en chapitre.

Au début, le livre nous passionne à cause de son talent de conteur. Il raconte des riens, mais très bien. Puis il s’essaye à des morceaux de bravoure. Le premier, très réussi (je vous le laisse découvrir) : la découverte du paysage vu de sa nouvelle métairie, de saison en saison. On voit jusqu’aux monts d’Auvergne, par delà des vallées qui cachent des logis dont on n’aperçoit que la fumée, et le narrateur (qui n’est pas l’auteur) songe a ceux qui resteront au fond de ces vallées, toute leur vie, sans jamais voir les monts d’Auvergne, ni rien du vaste monde…

Puis il s’enhardit encore. Son personnage « faute » pour la première fois avec une journalière, dans une chaumière, et voici ce qu’il écrit :

Faute

« M’attendant presque au regard ironique de la nature entière »… Je ne sais où Guillaumin a pêché cette idée-là (dans Phèdre ?) mais il vient de découvrir que l’indifférence du monde extérieur peut au contraire accompagner le maximum d’émotion intérieure. Dans la tête du héros (le narrateur), c’est comme une absolution. Sous la plume de l’auteur, c’est une idée à retenir : un tour d’écrivain. La réciproque serait-elle vraie ? La banalité extrême comme signifiant du plus profond désarroi ?

Bien des pages plus loin, le fils part à la guerre. Guillaumat tente de refaire, cette fois en tant qu’écrivain, l’expérience de son héros lors de sa faute, et voila ce que ça donne :

Depart

Je trouve que c’est pas mal du tout. Ce « tour littéraire » (car c’en est un), on le voit plutôt au cinéma et pas si souvent que ça, d’ailleurs (le dernier plan de À l’ouest , rien de nouveau).

Guillaumat écrira encore beaucoup jusqu’à sa mort en 1951 (dont certains écrits posthumes, pieusement publiés jusqu’en 1979 !), mais aucun de ses romans ultérieurs n’est célèbre. A redécouvrir ?




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