samedi 23 janvier 2021

















Accueil  > Vie publique > Articles et débats > ’Pour la paix civile et la démocratie en algérie’ (http://lipietz.net/?article279)

par Alain Lipietz | 21 février 1998

ALLOCUTION AU MEETING
’Pour la paix civile et la démocratie en algérie’
organisé par le FFS à la Mutualité
Chers et chères ami-e-s,
Je m’adresse à vous tous en tant que porte-parole des Verts, parti qui participe au gouvernement de la "majorité plurielle", cette nouvelle coalition progressiste qui dirige aujourd’hui la France.

Je voudrais tout d’abord présenter les excuses de cette France progresssiste au peuple algérien. Des excuses, non pas pour l’appui donné jadis par des forces de gauche à la colonisation de l’Algérie, ni pour le retard de certaines forces de gauche à reconnaître la légitimité de la lutte du peuple algérien pour son indépendance. Personne, dans la "majorité plurielle" ne défend aujourd’hui ces erreurs. Non, je voudrais présenter les excuses du progressisme français pour l’appui de certains démocrates français aux acteurs du coup d’état qui a interrompu le processus électoral de décembre 1991, pour l’appui de certains démocrates français aux partisans algériens de la guerre civile menée jusqu’à l’éradication totale des islamistes.

Cette attitude étrange pour des "démocrates" a des racines profondes ; elles remontent jusqu’à la Révolution française. Je suis fier d’être né dans le pays de cette révolution, qui proclame historiquement les Droits universels de l’Homme et fonde la conception moderne de la démocratie. Mais le ver était déjà dans le fruit.

Oui, il y a eu, il y a toujours des Français pour penser que la liberté pouvait être imposée par les méthodes de la Terreur, pour proclamer le mot d’ordre sanglant : "Pas de liberté pour les ennemis de la liberté".

Oui, il y a eu, il y a toujours des "républicains" pour penser que la démocratie, ce "pouvoir du peuple, par le peuple, pour le peuple", était une chose trop sérieuse pour être abandonnée au peuple : un peuple qu’ils voyaient, qu’ils voient toujours, comme une masse de paysans ou de misérables ignorants.

Il y a eu, il y a toujours des partisans des Droits universels de l’Homme pour penser que des droits aussi universels ne pouvaient être accordés aux femmes, ces êtres enfermés dans le monde trop particulier de leur foyer. Il y a eu des républicains pour refuser le vote des femmes, parce que, "si elles votaient, elles voteraient comme leurs curés".

Il y a eu, il y a toujours, des défenseurs de la Nation, pour penser que la victoire de la Nation passe par l’écrasement de toutes les identités, des langues régionales, des cultures régionales. Il y a eu des instituteurs pour afficher dans leur classe "Défense de cracher par terre et de parler breton."

Il y a des généraux républicains pour penser que l’on pouvait convertir un peuple rétif à une république déjà aux mains des spéculateurs, des accapareurs, en lâchant sur les villages des "colonnes infernales" de soldats qui brûlaient, tuaient, violaient, torturaient sur leur passage.

Il y a eu des républicains français pour croire qu’on pouvait "civiliser" l’Afrique par le fer et par le feu, oubliant que derrière les Lyautey venaient toujours les Bigeard et les Massu.

C’est pour ceux-là, pour la conception monstrueuse de la "démocratie" et de la "laïcité" qu’ils inculquèrent à une partie des élites algériennes, pour le soutien qu’ils leur apportent, que je vous présente aujourd’hui les excuses des progressistes français.

Mais, vous le savez, depuis quelques dizaines d’années, se développent dans toute l’Europe une réflexion, une autocritique contre ces conceptions autoritaires du progrès et de la démocratie. L’écologie politique ? les mouvements verts ? ne sont qu’une des expressions, sans doute la plus radicale, de cette remise en cause.

Quelle est cette conception moderne de la démocratie ? D’abord, la démocratie est faite pour le règlement pacifique des conflits. Pour cela, il faut que les différences et les divergences s’expriment librement, aussi librement que possible dès lors qu’elles ne nuisent pas à la liberté et à la dignité d’autrui. La démocratie vient alors résoudre les conflits par la méthode de la non-violence, du respect des droits. Non-violence, combat pour la paix et renforcement de la démocratie sont indissociables.

Ensuite, la démocratie vaut pour tout le monde, y compris pour celles et ceux dont on pense qu’ils se trompent. La démocratie ne peut faire reconnaître ses valeurs que si elle s’abstient d’utiliser les armes de ses adversaires (la violence, la terreur), si elle montre, par son exemple, qu’elle prépare pour chacune et chacun un monde plus vivable.

La démocratie reconnaît donc l’égale dignité et l’égale valeur des deux sexes qui composent le genre humain. Elle s’enrichit des différences qui composent la communauté nationale : différences de langues, de cultures, de croyances. Elle ne cherche à réduire, par la persuasion, que les croyances et les options politiques qui attentent à la dignité humaine et aux principes d’égalité et de liberté.

Enfin, la démocratie, si elle repose sur la non-violence entre les vivants, si elle implique le respect de ce que nous avons hérité de notre histoire, implique aussi le respect des droits des générations futures. Nous leur empruntons le monde dans lequel elles vivront, nous leur empruntons les richesses naturelles dont elles auront besoin : l’eau, les paysages...

Cette conception renouvelée de la démocratie, c’est vous, les Algériens artisans de paix qui l’inventerez, l’instaurerez et la développerez en Algérie. Que pouvons-nous faire, nous autres, progressistes français et européens, pour vous y aider ?

D’abord aider à l’émergence de la Vérité. Car on ne peut résoudre pacifiquement les conflits que sur la base de la vérité. Oui, il faut une commission d’enquête, neutre et impartiale, par exemple sous les auspices de l’ONU, pour connaître la vérité sur les crimes, les massacres, les actes barbares qui ensanglantent à nouveau l’Algérie.

Ensuite, pour connaître la vérité, il faut sauver les victimes de cette atroce réalité. La France et l’Europe doivent ouvrir leurs portes à celles et ceux qui souhaitent se mettre provisoirement à l’abri de l’horreur quotidienne dans laquelle baigne aujourd’hui l’Algérie. Il est insupportable d’entendre les mêmes "responsables" ou intellectuels français qui appuient inconditionnellement le pouvoir militaire algérien dans son ambition d’éradiquer le terrorisme algérien jusqu’au dernier paysan de la Mitidja, refuser aux victimes du terrorisme un visa d’asile territorial en France, sous prétexte d’éviter un "appel d’air".

Puis il convient d’en finir avec l’ingérence française et européenne en faveur d’un des belligérants de la guerre civile algérienne. Car, il faut le rappeler : depuis le coup d’état miliaire, la France n’a cessé d’aider, directement ou à travers sa diplomatie, les auteurs de ces coups d’état, en lui livrant ou en lui faisant livrer des armes, en lui renouvelant son crédit, en fermant les yeux sur la mise à sac de l’Algérie, à travers des contrats d’import-export.

Enfin, s’il faut arrêter de soutenir financièrement les maîtres-pilleurs de l’Algérie, il faut aider le peuple algérien qui se débat dans la misère où l’ont plongé l’inconscience et l’égoïsme de la maffia financiaro-militaire. Aider le peuple sans aider ses oppresseurs : dilemme trop classique qu’on connu les mouvements de soutien aux peuples en lutte depuis des dizaines d’années, au Chili contre Pinochet, avec l’ANC contre le régime nord-africain de l’apartheid. La solution ne peut résider que dans la coopération de peuple à peuple, d’organisation non-gouvernementale à organisation non-gouvernementale.

C’est pourquoi je remercie chaleureusement le Front des Forces Socialistes ? dont j’avais admiré déjà en décembre 1991, la lucidité et la vigueur démocratique ? de m’avoir convié à ce meeting de représentants d’organisations politiques algériennes, syndicalistes, membres du R.A.J, féministes, nous donnant ainsi l’occasion de nous rencontrer directement.

Chères et chers amis, dans votre situation difficile, vous avez eu la noblesse et le courage de vos principes authentiquement démocratiques. Quoi qu’il advienne, l’histoire de l’Algérie retiendra votre exemple. Vous avez maintenu ouvertes les portes de l’avenir pour vos enfants.




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