lundi 11 décembre 2017

















Accueil  > Vie publique > Alain Lipietz et les Verts > La bouffe, point aveugle d’Europe Ecologie Les Verts (http://lipietz.net/?article2675)

par Alain Lipietz | 21 octobre 2011

La bouffe, point aveugle d’Europe Ecologie Les Verts
Depuis deux ans, j’essaie, avec quelques autres dont Natalie Gandais, de faire prendre en compte, au sein d’Europe Ecologie Les Verts, le caractère focal de la question de l’alimentation dans l’écologie politique. En vain.

Dans le groupe rédigeant le « projet », dans le Conseil d’orientation politique, dans le Comité de campagne d’Eva Joly, mes interventions en ce sens sont chaque fois applaudies. Puis sort le compte rendu, la mise en œuvre : rien.

C’est quand même un peu fort !

En 1973, René Dumont, agronome et premier candidat écologiste à une présidentielle saluait les téléspectateurs en soulevant un verre d’eau. Le geste est resté dans les mémoires. Comme ses livres qui partaient toujours, toujours, de la question : la terre peut-elle nourrir sa population ?

C’est la question fondamentale de l’écologie. Celle-ci, avant que Haeckel n’invente le mot, s’appelait d’ailleurs "physiologie externe". C’est à dire : les cycles de l’air avant qu’il rentre par le nez dans nos poumons, de l’eau avant qu’on la boive, de la nourriture avant qu’on la mange et qu’on la digère... Avec la pollution chimique et radiologique, on a dû rajouter ce qui rentre par la peau, avec les moteurs on a du rajouter ce qui rentre par l’oreille, avec la laideur des villes ce qui rentre par les yeux, mais la bouche est restée le portail principal de l’interaction entre l’humanité et son environnement.

Et on parle d’écologie politique quand on se pose les questions politiques de ce rapport d’une société avec son territoire : respecte-t-elle l’air qu’elle respire ? Comment produit-elle, comment distribue-t-elle la nourriture qu’elle mange, l’eau qu’elle boit ? Et, jusqu’à la fin du 18ème siècle en Europe de l’Ouest, jusqu’au milieu du 20ème siècle en Europe de l’Est, la question politique fondamentale est celle de la Terre et du Pain.

Aujourd’hui, c’est plutôt sous l’angle de l’industrialisation abusive de l’agriculture que l’alimentation revient au centre des préoccupations populaires : "Qu’est qu’il y a dans ce que l’on me fait manger ? Combien de milliers de kilomètres derrière ce yaourt ? Qu’est qu’ils me font, les OGM ?" Et puis à nouveau la Terre, la lutte pour le droit d’y cultiver de quoi manger, contre les agro carburants, les veaux aux hormones, les farines animales, les semences brevetées et le modèle maïs-soja...

La question de l’alimentation est et revient toujours au centre de l’écologie politique, carrefour où convergent les questions de l’agriculture, de la santé, du rapport au Tiers Monde… Prisme absolu des inégalités sociales : toutes les maladies découlant de la nourriture (obésité, diabètes, carences et cancers divers…) se retrouvent parfaitement diffractées selon les tranches de revenus.

L’exclusion sociale, elle se repère d’abord et toujours aux conséquences, dans la chair, de la pauvreté. Ces inégalités sociales de santé sont d’abord des inégalités sociales d’alimentation. La lutte pour la justice environnementale, c’est d’abord la lutte pour l’égal accès à l’eau et à une nourriture saine.

Dans les dernières années, la lutte contre la malbouffe qu’incarnait José Bové, la revendication croissante du bio dans les cantines, le succès considérable des AMAP, la mobilisation tenace des faucheurs volontaires d’OGM : tout cela n’a pas concerné que les militants Verts. Non seulement les mouvements relatifs à l’alimentation sont restés les plus importants mouvements sociaux d’écologie politique (et le tremplin principal vers la coopérative Europe Ecologie). Mais cette question a envahi les chaînes à vocation éducative (Arte, la 5) et même les chaînes grand public : pas une semaine sans grand documentaire critique sur la nourriture.

Et pourtant, Europe Ecologie Les Verts, ou du moins certains à sa direction, a établi un barrage sévère contre la question de la bouffe. Evidemment, à chaque réunion "physique" depuis deux ans (le « groupe programme », le Conseil d’orientation politique, le comité de campagne d’Eva), je plaide le caractère central de cette question dans notre projet, et suis chaleureusement applaudi. Et à chaque fois, comme par une main mystérieuse adepte du « cause toujours », le chapitre alimentation se retrouve exclu du projet d’Europe Ecologie (il est parvenu à se maintenir, fugacement et après un an d’effort, dans la version du Projet diffusé entre mai et septembre 2011, avant de retourner en enfer), exclu des conclusions du Conseil d’Orientation Politique, et, on vient de le voir au meeting du Cabaret sauvage, exclu de la campagne d’Eva Joly.

Cette opposition méthodique de la direction, naturellement, ne reflète absolument pas l’engagement militant du mouvement. Par exemple, Natalie Gandais ou moi-même avons pu organiser toute une série de colloques ou conventions vertes qui rassemblaient, avec affluences, experts et militants. En vrac :

- Colloque « L’Alimentation soutenable » (du Brésil à notre assiette et aux glaneurs des marchés parisiens)

- Colloques contre les palmiers à huile et autres agro-carburants

-  Enquête sur l’empire du Soja (consultée 18 866 fois, le record de mon site !)

-  Atelier sur alimentation et économie sociale et solidaire

-  Ou cette synthèse, à l’ouverture de la crise : « Pauvreté, crise du climat et agrocarburants »

Ce n’est pas non plus un problème auprès de nos sympathisants et coopérateurs. Lors de ma campagne aux législatives de Poissy, 250 personnes sont venues pour le meeting avec Eva Joly... et 400 quelques jours plus tard se réunissaient sur les AMAP. J’ai fait des dizaines de débats pour les Européennes et les Régionales : à la demande des militants ou de l’auditoire, ça tournait aux 2/3 autour du « nœud » énergie-transports-climat, 1/3 autour du « nœud » bouffe-agriculture-santé.

Non, il s’agit d’une opposition, d’une réticence au moins, cantonnée à un secteur étroit mais décisif de la direction, celui qui "pense" ce que doivent être les thèmes d’une campagne écologiste, selon l’image qu’ils veulent donner, pour les medias et les partenaires socialistes, de ce qu’est l’écologie aujourd’hui.

D’où vient cette réticence, cette opposition à continuer de parler bouffe ?

Il est possible que l’ouverture même de Europe Écologie à des thèmes différents des luttes traditionnelles, à des militants venus d’autres traditions, ait un peu dilué le caractère focal de l’alimentation dans l’écologie politique. Pourtant, si aux européennes de 2009 Eva Joly amenait le thème de la corruption, des paradis fiscaux et de la spéculation financière internationale dans la politique verte, José Bové maintenait de façon spectaculaire et talentueuse la question de la malbouffe. Mais ce n’est pas José Bové qui tient la main d’Eva Joly lorsqu’elle écrit ses discours, ni qui compose les tables rondes de ses meetings.

Autre supposition : c’est la thématique même de la nourriture qui poserait problème ? C’est vrai que « la nourriture », ça fait femmes, et ça fait pauvre.

Côté "femmes" : le thème de la parité l’a largement emporté, du moins au sommet, à Europe Écologie. Mais je commence à me demander si le féminisme d’Europe Écologie n’est pas en train de devenir une pure revendication professionnelle des femmes de la petite bourgeoisie salariée. La question de la production matérielle domestique, ce que Fernand Braudel appelait le premier étage de la civilisation capitaliste, et dont le prolétaire est très généralement la femme, coïncide assez largement avec ce cœur de l’écologie politique : l’interface « physiologique » humanité/nature. D’où l’intérêt de René Dumont pour l’émancipation des femmes dans le Tiers Monde. Revenir sur la question de la nourriture serait peut-être, pour certains, revenir à une thématique qui tire le féminisme et l’écologie vers... les femmes du peuple.

Or c’est peut-être aussi la crainte de tirer l’écologie politique vers les préoccupations des couches populaires qui retient les actuels dirigeants d’Europe Écologie. Parler de nourriture, c’est se préoccuper des banlieues et des pauvres autrement qu’en termes abstraits, car (semble-t-il) la question nourriture est résolue depuis longtemps pour les classes moyennes et supérieures. Or, les pauvres ne votent pas, d’abord parce qu’ils sont étrangers, ensuite parce qu’ils ne croient plus aux politiciens qui ne s’intéressent pas à leurs problèmes. Problèmes dont le premier reste, qu’on le veuille ou non, le pain quotidien, une bouffe qui ne rende pas malade, qui ne fasse pas trop grossir et ne donne pas trop de boutons, ne déchausse pas trop vite les dents… Et qui pourtant calme la faim.

Comme l’expliquait la sociologue Christine César au colloque « L’alimentation soutenable » cité plus haut, il faut en France consacrer au moins 3 euros 50 par jour pour se nourrir correctement au plus bas coût (menu « crétois » ou « indien »). Les RMIstes ne peuvent y consacrer que 2 euros 50, et, très rationnellement, parent au plus pressé en se gavant de glucides (pain, pâtes)... Avec les conséquences que l’on voit sur leur santé (et que les médecins verront d’ailleurs de moins en moins, compte tenu du retrait progressif de la couverture santé dans ce pays).

Alors le premier devoir d’un élu vert est d’offrir aux plus démunis, par les cantines scolaires ou les épiceries sociales, un accès à la nourriture saine.

Lors du meeting d’Eva sur la République, le politologue Bastien François expliquait que dans la classe de son enfant, il n’y avait que deux couples de parents qui votaient ! Je ne sais si les autres parents avaient le droit de vote, ou s’ils s’interrogeaient sur le rapport entre leur vote et... "ce qu’on mangerait ce soir".

En tout cas il ne me paraît pas très utile de faire une campagne présidentielle ni même de militer à Europe Écologie, si le cœur même de l’écologie, et tout particulièrement de l’écologie populaire, est désormais caché sous le boisseau (expression rurale qui ne dira plus grand chose, même aux ruraux.)

Ressaisissons nous ! Au secours, René !

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