mercredi 22 novembre 2017

















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votre référence : 

[1995f] Coll " De la régulation des espaces aux espaces de régulation " (avec G. Benko) dans Boyer & Saillard L’état de la théorie de la régulation, La Découverte, Paris.

(art. 569).


par Alain Lipietz , Georges Benko

De la régulation des espaces aux espaces de régulation
LANGUE ET TRADUCTIONS DE L’ARTICLE :
Langue de cet article : français
  • English  :

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  • Español  :

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[1995f] Coll " De la régulation des espaces aux espaces de régulation " (avec G. Benko) dans Boyer & Saillard L’état de la théorie de la régulation, La Découverte, Paris.

Dans la seconde moitié des années 1970 s’est développée en France une nouvelle problématique économique, "l’approche de la régulation". Au cours des années 1980, elle s’est répandue au delà d’un petit cercle d’économistes fran« ais, d’une part vers d’autres disciplines comme la géographie et les relations industrielles, d’autre part dans d’autres pays, en particulier anglo-saxons. L’article qui suit tente une présentation des effets de cette approche sur les sciences prenant compte l’espace : géographie, économie urbaine, régionale et internationales.

L’approche de la régulation est d’abord un amendement de l’approche structuraliste. Au lieu de noter la permanence des structures et d’évaluer leur effet sur le comportement des agents, on s’interroge sur cette stabilité elle-même. Comment les structures, malgré leur caract »re contradictoire, se reproduisent-elles à travers les attentes, les intérêts, les actions a prioridivergentes des agents économiques ? La réponse consiste dans l’analyse des habitudes et des formes institutionnelles qui induisent ou contraignent les agents à se comporter de mani »re non antagonique à la reproduction de la structure. Cet ensemble de "r »gles du jeu" et de procédure de résolution des conflits est appelé "mode de régulation" . Les modes de régulation varient dans le temps et dans l’espace, de sorte que des structures peuvent "fonctionner" de diverses fa« ons, relativement stables entre deux crises. Ce mode de fonctionnement est appelé "régime d’accumulation".

En fran« ais, on distingue les mots "régulation" (terme de cybernétique qui désigne exactement la fa« on dont les évolutions des éléments d’un syst »me sont ajustées au fonctionnement d’ensemble) et le mot "réglementation" (ensemble de r »gles institutionnalisées pouvant en effet servir à la "régulation"). Le mot anglais "regulation" a plutôt le second sens, mais les traductions anglaises de "régulation" lui ont simplement donné le sens plus large du mot fran« ais.

Le mode de régulation et le régime d’accumulation d’abord étudiés par cette approche constituent le mod »le de développement capitaliste dominant apr »s la seconde guerre mondiale, le "fordisme".

Le fordisme se caractérise (tr »s schématiquement) par :

- une division du travail "tayloriste" entre activités de conception, de fabrication qualifiée, de fabrication déqualifiée, le tout régulé par des procédures hiérarchiques.
- un régime d’accumulation fondé sur la redistribution des gains de productivité aux salariés, de fa« on à garantir la croissance de la demande effective.
- un mode de régulation garantissant cette redistribution à travers la législation sociale, les conventions collectives, les Etat-Providence.

Les premiers ouvrages de l’école régulationniste traduits en anglais étant consacrés à l’étude du fordisme, l’impression s’est répandue que "la théorie régulationniste, c’est théorie du fordisme". C’est faux. L’approche régulationniste est une méthode, qui peut être appliquée à de multiples objets : des mod »les de développement économiques pré - ou post-fordistes, ou même... des pi »ces de théâtre ! L’essentiel est de se préoccuper du rapport entre une structure et ses éléments. Ici, nous allons nous intéresser des rapports entre un espace structuré et les agents qui le composent, ou du rapport entre espaces englobants et sous-espaces constituants.

Les métaphores spatiales ont offert une inépuisable réserve d’images à l’approche régulationniste. Et c’est normal : comme il fallait étudier les changements dans le temps des modes de régulation et d’accumulation, ceux-ci étaient eux-mêmes con« us comme des "synchronies" susceptibles de représentations spatiales (cycles, régimes stationnaires). La réflexion sur la structuration des espaces géographiques humains occupa ainsi tout naturellement une part importante des travaux précurseurs. Puis, ces espaces sont eux-mêmes devenus des champs d’application de l’approche une fois mûrie, qu’il s’agisse de l’émergence ou de la reproduction de territoires innovateurs ou de formes d’organisation industrielles, ou qu’il s’agisse des rapports entre espaces locaux et espaces englobants.

 I - Travaux précurseurs

Dans un premier travail encore tr »s structuraliste (et même althussérien) sur la rente fonci »re urbaine, Lipietz [1974] partait d’une sorte de régime spatial : la Division Economique et Sociale de l’Espace, et se demandait par quel mécanisme cet espace se reproduisait ou se transformait sous l’initiative privée des promoteurs. Il montrait le rôle des prix fonciers et des institutions de la planification urbaine, mais soulignait (surtout dans Lipietz [1975]) l’existence de deux modes de régulation de la production d’espace urbain : concurrentielet monopoliste, selon que le promoteur ou l’agence publique subissait ou organisait les modifications de la division de l’espace résultant de multiples initiatives. Cette terminologie fut adoptée aussitôt que le rapport CEPREMAP [1977] distingua l’existence de plusieurs modes de régulation. A son tour, la réflexion sur les prix du sol, leur rôle actif, et leur divergence par rapport à la "loi de la valeur" marxiste, s’éclairera de la distinction entre le niveau "ésotérique" (le monde des structures) et le niveau "exotérique" (celui des comportements) : Lipietz [1983,1984].

De la même mani »re, la coexistence de plusieurs types de régions dans l’espace national était con« ue dans Lipietz [1977] comme le déploiement spatial du paradigme technologique et du régime d’accumulation fordiste en circuits de branches. Mais déjà cette vision tr »s structuraliste était nuancée par l’autonomie relative des régions, et donc se posait la question d’une régulation interrégionale, et du rôle actif des régions pour s’insérer ou non dans une "division interrégionale du travail". Transposée à l’échelle internationale, mais une fois l’approche de la régulation pleinement développée, cette dualité était soulignée dans Lipietz [1985a] : contre les visions structuralistes des théories dépendantistes de la division internationale du travail, qui faisaient dépendre les caract »res d’une région ou pays de sa place dans un espace englobant, on soulignait la fragilité des "configurations internationales", et les difficultés de leur régulation, et surtout l’autonomie des espaces englobés, ici les Etats nationaux.

Suivant la même trajectoire, Aydalot [1984, 1986a] allait mettre en avant l’auto-production de territoires locaux... ce qui ouvrait le champ immense de la régulation du local.

 II - Les territoires : de l’organisation industrielle à la gouvernance

A la suite de cette percée d’Aydalot et du GREMI (qui ne se rattachait pas initialement à la problématique de la régulation), les travaux mettant en avant des analyses territorialisées de l’innovation et de l’organisation économique et sociale ont connu un renouveau depuis la fin des années 1970. Le succ »s et la croissance de régions industrielles seraient essentiellement dus à leur dynamique interne. Cette vision rompt aussi bien avec le structuralisme global (qui, lui, peut sans doute rendre compte du déclin des régions : Massey et Meegan [1982]) qu’avec la théorie des "étapes du développement" initiée par Rostow.

Schématiquement, on peut distinguer plusieurs grandes catégories de travaux. Au départ, il y a ce qu’on peut regrouper autour de la notion de district industriel, avec trois cas typiques : les agglomérations technologiques (ex. Silicon Valey), artisanales ou de P.M.E. (Troisi »me Italie), et financi »res et de services (les grandes métropoles). Ces travaux s’appuie sur les anciennes intuitions d’Alfred Marshall, réinterprétées à travers la théorie des coûts de transaction ou les théories évolutionnistes du changement technique. Les analyses tendent à privilégier les relations marchandes entre les firmes, mais, sous l’influence des régulationnistes, les nouvelles recherches prennent de plus en plus en compte les autres formes de coordination entre les entreprises, le type de relations capital-travail prévalant sur le territoire, les politiques de développement local menées par les élites, etc...

a) Les recherches sur les districts industriels

Au départ furent des recherches menées en Italie. Giacomo Beccatini [1992], Arnaldo Bagnasco et Carlo Trigilia [1993] et Sebastiano Brusco, en travaillant sur la "Troisi »me Italie", et en insistant sur le caract »re socialement endog »ne du développement (la "construction sociale du marché"), ont analysé le type d’organisation industrielle de ces régions, qui se présentait comme un mélange de concurrence-émulation-coopération au sein d’un syst »me de petites et moyennes entreprises tr »s spécialisées. Le mode de régulation et le paradigme technologique de ce milieu productif ont permis de réintroduire un vieux concept : le "district industriel" décrit par Alfred Marshall en 1900, c’est-à-dire la coordination, par le marché et par une réciprocité fondée sur la proximité géographique, d’une division sociale du travail (désintégration verticale) entre des firmes petites se spécialisant dans un segment du processus productif.

M. Piore et Ch. Sabel [1984] ont interprété les succ »s des districts industriels comme un cas particulier dans une tendance beaucoup plus générale. Se référant à l’approche de la régulation, ils avanc »rent qu’à la production de masse fordiste, rigidement structurée, allait succéder un régime fondé sur la spécialisation flexible, dont la forme spatiale serait le district, comme le circuit de branche était une forme spatiale de déploiement du fordisme. Cette nouvelle bifurcation industrielle rendait en effet toute sa place à la professionnalité de la main d’oeuvre d’une part, à l’innovation décentralisée et à la coordination (par le marché et la réciprocité) entre les firmes d’autre part : deux caract »res de l’atmosph »re sociale du district industriel.

Parall »lement, et en interaction avec ces multiples influences, les recherches sont menées en France sur ces "syst »mes industriels localisés" par une équipe grenobloise sous l’impulsion de Courlet et Pecqueur [1991, 1992], tandis que J.P. Gilly et ses collaborateurs travaillent sur l’aspect territorial de l’industrialiste et de l’innovation [Gilly & Grossetti, 1993, Dupuy & Gilly 1993].

b) L’approche par les "coûts de transactions".

En même temps, l’Ecole Californienne de géographie économique, représentée essentiellement par Allen J. Scott, Michael Storper et Richard Walker, impressionnés par la croissance de leur Etat et tout particuli »rement de Los Angeles, arrivaient à de semblables conclusions sur une base un peu différente. D’abord ils s’intéressaient à des métropoles, voire des mégapoles, dans lesquels ils reconnurent ultérieurement des patchworks de districts. Ensuite, quoique connaissant l’approche régulationniste dont ils reprenaient une partie de la terminologie, ils s’appuy »rent essentiellement sur les analyses, néo-marxistes ou néo-classiques (celles de Coase [1937] et Williamson [1975]) de la dynamique de la division du travail et des effets externes d’agglomération.

On vit ainsi émerger un "paradigme Coase-Williamson-Scott", selon lequel l’organisation industrielle arbitrerait entre les coûts d’organisation internes à la firme et les coûts de transaction entre firmes. Or l’agglomération de firmes en un même lieu minimise les coûts de transaction. D »s lors que l’importance croissante des économies de variété privilégie la flexibilité du syst »me productif sur la concentration en grandes entreprises favorable aux économies d’échelle, les syst »mes spatiaux fordistes (intégrés verticalement) s’effaceraient devant les agglomérations d’entreprises à la recherche de coûts de transaction minimaux [Capellin, 1988].

Ainsi Storper et Walker [1989] proposaient un mod »le d’émergence de pôles de croissance surgis presque de rien en Californie. Allen Scott [1988a, b, 1993] enrichissait progressivement son analyse des syst »mes de production contemporains : division sociale du travail, transactions entre les acteurs d’un espace de production, différents types de syst »me de relations, atmosph »re marshalienne et institutions, rôle des agences politiques ou quasi-politiques...

Une forme spécifique des districts fut étudiée par les économistes, géographes et sociologues, sous le nom de technopoles, espaces créés par une politique industrielle volontariste (Japon, Allemagne, France) ou comme un premier lieu de passage vers une accumulation flexible (Orange County, Silicon Valley, etc ;) : Benko [1991], Scott [1993], Castells & Hall [1994].

Ainsi, du plus petit district italien aux mégapoles mondiales, le nouveau paradigme technologique de la "spécialisation flexible" impulserait non seulement le retour des usines et des bureaux vers les zones urbaines, mais encore la reprise de la croissance quantitative des métropoles : forme spatiale enfin trouvée de la sortie de la crise du fordisme. La future hiérarchie des villes et régions urbaines mondiales résulterait de la stratégie interne de ces districts ou amas de districts.

c) Le milieu innovateur

A la croisée de la réflexion sur les districts et des approches évolutionnistes sur la diffusion des changement technique, une autre approche consid »re le territoire lui-même comme "milieu innovateur". Cette possibilité a été particuli »rement développée par l’équipe européenne GREMI (Groupe de Recherche Européen sur les Milieux Innovateurs - Association Philippe Aydalot). Au départ, on se demande quelles conditions extérieures sont nécessaires à la naissance de l’entreprise et à l’adoption de l’innovation. Ces chercheurs consid »rent que l’entreprise ne préexiste pas aux milieux locaux, mais qu’elle est sécrétée par eux [Aydalot, 1986b]. On cherche à théoriser les différentes formes d’interdépendances qui se tissent dans le territoire et interviennent dans le développement technologique, en incorporant des éléments tr »s variés. Les études récentes recoupent les travaux menés dans le domaine de la théorie de l’organisation industrielle, et les analyses des districts industriels de l’autre. [Maillat et Perrin, 1992]. Elles rejoignent de plus en plus explicitement les approches évolutionnistes, qui ont révolutionné l’approche de l’émergence et de la diffusion de l’innovation. Faisant le chemin inverse, les évolutionnistes ont mis de plus en plus l’accent sur le "milieu", et donc sur le territoire propice à l’innovation [Dosi & Salvatore, 1992].

d) Les apr »s-fordismes et leurs territoires

Face à ces travaux qui tous théorisaient une forme canonique de "post-fordisme" en empruntant quelques éléments à l’approche régulationniste, Dani »le Leborgne et d’Alain Lipietz [1988] tent »rent un recadrage utilisant plus systématiquement cette approche. Cette premi »re réflexion fut complétée par deux autres essais [1991, 1992]. Dans ce triptyque largement traduit, ils soulign »rent plusieurs points.

* Tous les territoires ne s’orientent pas vers une "flexibilité" du contrat salarial. Certains oui, mais d’autres privilégient l’implication négociée des salariés et leur qualificaiton, et cette option est contradictoire avec une trop grande flexibilité.

* La tendance à la "désintégration verticale" des processus de production est en effet générale, mais il existe des formes tr »s diversifiée de coopération et de hiérarchie entre les entreprises.

* Les territoires où les rapports capital-travail sont les plus flexibles présentent souvent des relations marchandes assez "brutales" entre les firmes elles-mêmes ; inversement ceux où prévaut la "fid »lité" entre capital et travail, voient souvent prévaloir des formes de partenariat entre les entreprises.

* Ces formes diversifiées d’évolution des territoires (dont les auteurs proposent un rapprochement avec les différents types de syst »mes productifs localisés proposés par les géographes) correspondent à des stratégies "défensives" ou "offensives" de leurs élites.

On le voit : les régulationnistes fran« ais restent sceptique sur l’unicité d’un "post-fordisme, l’accumulation flexible, et de sa traduction spatiale (le district). En revanche, les économistes et géographes belges travaillant selon la même méthodologie avancent une vision plus unifiée de l’apr »s fordisme : Moulaert et Swyngedouw [1988, 1992].

e) Réseau et gouvernance

Les remarques de Leborgne et Lipietz sur la variété des formes de relations inter-entreprises relativisaient fortement le mod »le du "district marshallien", régulé par la combinaison des rapports marchands et d’une "atmosph »re" de réciprocité. Economistes, géographes et ingénieurs allaient se pencher plus attentivement sur les formes d’organisation des relations entre unités de production et sur leur déploiement spatial, la forme hiérarchisée de circuit de branche et la forme purement marchande du district à la "Coase-Williamson-Scott" n’étant que deux formes extrêmes et caricaturales.

On appellera "réseau" la dimension spatiale d’une forme de régulation des rapports entre unités productives, et "gouvernance" le mode de régulation de ces rapports, qui est en général la combinaison de différentes formes : hiérarchie, sous-traitance, partenariat, "atmosph »re", agences publiques ou para-publiques. Storper et Harrison [1992] montrent la grande variété des modes de gouvernance. Veltz [1990, 1992], en ingénieur, a travaillé sur les syst »mes de grandes entreprises et la hiérarchisation territoriale de la production. La logique de l’externalisation ne signifie pas nécessairement le retour du marché. L’organisation hiérarchisée se transforme en une organisation en réseau, construite autour des notions de partenariat, relations contractuelles, flexibilité, coopération inter-firmes. Les mêmes termes apparaissent bien-sûr dans les analyses des districts et des milieux.

f) Gouvernance, conventions, institutions

Storper et Harrison [1992], on l’a vu, introduisent dans l’analyse spatiale la notion de gouvernance, comme forme d’organisation inter-entreprises allant au-delà des relations marchandes. Il s’agit d’une théorisation complexe issue de réflexions élargies dans les domaines de l’organisation industrielle, la division sociale du travail, les institutions et conventions, et les localisations possibles. Mais bien entendu, ce concept peut s’étendre à tout syst »me de relations humaines territorialisé.

Salais et Storper [1993] analysent les modalités possibles de la coordination économique entre les personnes, les produits, les conventions, les régistres élémentaires d’action et les formes d’incertitudes auxquelles sont confrontés les acteurs économiques, et les "mondes possibles" de production ainsi envisagés sont confrontés aux mondes réels, à travers des études empiriques régionales. Salais et Storper construisent de même les identités économiques nationales pour plusieurs pays.

Ainsi émerge une acception large du concept de gouvernance : l’ensemble des modes de régulation entre le pur marché et la pure politique (de l’Etat Nation), c’est-à-dire ce que Gramsci appelait "société civile". Où l’on mesure ce que l’école de la Régulatioin doit à l’Italie en général...

 III - Le local et le global

Tr »s tôt, on l’a dit, les régulationnistes ont abordé le probl »me de l’articulation des espaces locaux et des espaces englobants. Il a même servi de paradigme à la réflexion nodale de l’approche régulationniste : le rapport individuel/social.

Une fois reconnue comme on vient de le voir l’individuation des territoires régionaux et a fortiori nationaux (à cause du rôle de la "gouvernance" et a fortiori de l’Etat) se posait bien la question de la régulation de leurs rapports réciproques, et Mistral [1986] écartait d’emblée les deux hypoth »ses usuelles : l’homogénéisation/optimisation par le marché, la hiérarchisation par le pouvoir. Il reconnaissait l’existence d’une carte de la division internationale du travail mais, contre les structuralistes et dépendantistes, insistait sur le probl »me de l’adhésion des formations nationales à l’aire stratégique du mod »le dominant. Les seules formes de régulation entre ces individualités séparées par des parois osmotiques que sont les fronti »res nationales, étaient donc les réseaux et firmes transnationales, les rapports de pouvoir monétaire et les r »gles d’ajustement.

Travaillant plus praticuli »rement la question des rapports Nord-Sud, où une véritable division du travail au sein de processus de production fordistes uniques tendait pourtant à s’établir, Lipietz [1985,1986] abondait dans le même sens : il y a bien une "économie-monde", mais elle n’est pas une force causale, les firmes multinationales ne sont pas non plus les créatrices de la "Nouvelle division internationale du travail", et cette division est plutôt une configuration, une rencontre faiblement régulée de trajectoires nationales, dont, certaines, il est vrai, présentent une forte dépendance au contexte global (d’où leurs noms de taylorisation primitive, fordisme périphérique, etc...).

Cette notion de régime vague (configuration) et de régulation faible recoupait bien évidemment le point de vue des spécialistes des "régimes internationaux" comme Krasner [1982] et Koehane [1982], et plus généralement l’Ecole de Cornell et la revue International Organization. Mais elle ouvrait aussi une voie de réforme au "néo-structuralisme" qui ne pouvait se résoudre à appréhender les territoires (fûssent ils des districts innovants) comme des monades s’échangeant des produits.

Le débat fit ainsi rage chez les géographes, sociologues, économistes régionaux, entre deux versions de l’héritage régulationniste : ceux qui privilégiaient la structuration du local (voir la section III) et ceux qui privilégiaient les contraintes du global, ironisaient sur la "géographie mythique de l’accumulation flexible" (Amin & Robins [1992]) et soulignaient le poids des oligopoles (Martinelli & Schoenberger [1992]) et des mégapoles dominantes (Veltz [1992]). Trois recueils d’essais balisent ce débat : Storper & Scott [1992], Benko & Dunford [1991], et une synth »se en fran« ais, Benko et Lipietz [1992].

Il faut admettre toutefois que derri »re ce débat (local/ global) se cache une certaine incapacité des régulationnistes eux-mêmes à identifier les traits du "post-fordisme". Le poids de l’hypoth »se de spécialisation flexible dans l’aire d’influence régulationniste au sein du monde anglosaxon (voir par exemple la revue Society & Space) a souvent brouillé les pistes en prenant trop à la lettre l’hypoth »se, remontant à Mistral, de l’adhésion plus ou moins forte des territoires à une aire stratégique unique. Les doutes des Fran« ais (Boyer [1992], Leborgne et Lipietz [1992]) vis à vis de l’unicité du post-fordisme rouvraient le jeu en posant la question de la coexistence de mod »les locaux tr »s différent au sein d’une aire globale unique.

 V - Conclusion et pistes de recherche

Comme on vient de le voir, la fécondité de l’approche régulationniste de l’espace laisse pour le moment plus de questions ouvertes que de réponses, d’autant que "l’espace" est par nature terrain d’interdisciplinarité.

C’est d’abord la "régulation du local" et le concept de gouvernance qu’il conviendra de développer.

C’est ensuite la question de l’emboitement des espaces. Entre la résurgence du local comme condition de la compétitivité et de la régulation sociale, et la globalisation comme espace de l’économie voire de la culture, l’approche régulationniste permet une conception profondément renouvelée des relations internationales. Quelques textes explicitement régulationnistes [Lipietz 1994, 1995, Leborgne et Lipietz 1990] ont abordé des question telles que : l’influence des modes de régulation internationaux sur la sélection des paradigmes technologiques, la macroéconomie des accords continentaux (CEE, ALENA), la possiblité de coexistence de mod »les de développement différents dans la même aire de libre-échange. Ces reflexions rejoignent l’évolution des "néo-structuralistes" [Palan & Gills, 1994] et se traduisent par le lancement de la Review of International Political Economy.

Enfin, un rapprochement s’affirme avec les réflexions sociologiques (voire esthétiques) anglo-saxonnes sur l’espace, inspirées par A. Giddens [1984], sa "structuration theory" et le débat "structure vs agency", au coeur de la problématique de la régulation. Une convergence encore accélérée par l’audacieux rapprochement de Harvey [1989] entre "post-fordisme" et "post-modernité" (en architecture et urbanisme). Des ouvrages tels que ceux de Gregory & Urry [1985] jalonnent cette convergence, qui jette elle même un pont entre l’approche régulationniste fran« aise et la géographie anglo-saxonne "radical" (la revue Antipode), voire féministe, laquelle se pose la double question du déploiement spatial des rapports de genre et de la construction sociale (et donc localisée) des genres [Mac Dowell 1991].

REFERENCES

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