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[2002e] « Quinze ans après. Commentaires sur L’après-fordisme et son espace de Danièle Leborgne et Alain Lipietz », Géographie, Economie et Société vol 4, n°4 , Décembre.

(art. 935).


par Alain Lipietz | décembre 2002

Quinze ans après
Commentaires sur L’après-fordisme et son espace
[2002e] « Quinze ans après. Commentaires sur L’après-fordisme et son espace de Danièle Leborgne et Alain Lipietz », Géographie, Economie et Société vol 4, n°4 , Décembre.

On ne peut relire un tel texte sans mélancolie. Il y a bien sûr le souvenir de Danièle, ses retours enthousiastes des visites d’ateliers, ses discussions passionnées avec des spécialistes de robotique, son rêve politique d’un miracle italien, sa manière inimitable de canaliser sa révolte dans la recherche d’alternatives, non pas dans l’utopie d’un “ socialisme ” à la veille de l’effondrement définitif (deux ans après...), mais dans le concret de réalités industrielles ou domestiques qui n’en promettaient pas tant. Cet enthousiasme rejoignait mon “ optimisme de la raison ” : si la voie d’un socialisme (ou d’un post-capitalisme) semblait barrée avec le siècle finissant, il restait encore une ambition possible à l’engagement politique : “choisir son capitalisme ”, pourvu que l’enquête et la théorie aient démontré que le choix était possible. Modèles néo-taylorien, californien, saturnien (ou kalmarien, c’est-à-dire avec négociation collective de l’implication des travailleurs) : ces choix-là semblaient encore possibles.

Et le plus merveilleux était encore qu’on en discutât. A cette époque, il y avait des chercheurs qui se demandaient, non seulement comment le capitalisme changeait, mais comment il pourrait changer. Ces chercheurs participaient à des colloques, où ils rencontraient des militants syndicaux et politiques ; et ils enracinaient leur débat dans la matérialité des gestes ouvriers, dans l’évolution des statuts des opérateurs, bien plus que dans la révolte épique contre la mondialisation et ses logos.

Les années 80 se sont achevées avec le naufrage du socialisme réellement existant, avec l’usure de la sociale-démocratie. Et puis, le débat s’est éteint, comme s’éteignait la dissidence japonaise et son “ toyotisme ”, comme se noyaient les exceptions allemandes et italiennes dans “l’eurosclérose” post-Acte Unique et post-Maastrichtienne. En 1996 (Danièle était elle-même à bout de souffle), j’écrivais La Société en Sablier, analyse d’une France néo-taylorienne et en même temps projet d’alternative... mais une alternative presque réduite à la redistribution des heures travaillées et au tiers secteur. Tant les idéologies de “ la fin du travail ” et de “ la fin de la valeur-travail ” avaient rendu dérisoires les débats sur l’implication négociée des travailleurs.

Vinrent alors les années glorieuses de la majorité plurielle et des 35 heures ! Allaient-elles relancer le débat ? Tout s’y prêtait : la négociation des 35 heures permettait et même exigeait un compromis de type “ kalmarien ”. Une relance de la productivité, fondée sur la qualification, explicitement repartagée sous forme de temps libre, avec réduction de la hiérarchie des salaires ? Eh bien non. Dans l’indifférence générale, le patronat français s’adapta aux 35 heures par un surplus de néo-taylorisme flexible. Deux millions de postes de travail furent créés en France en quelques mois, sans aucun débat de société sur la nature du rapport salarial, si ce n’est sur sa “flexibilité externe ” : en être, ou en être exclu.

Cinq ans encore, et le mot “ouvrier” resurgit comme un coup de tonnerre au lendemain du 21 Avril 2002. La classe ouvrière avait rappelé son existence... en votant Le Pen. Le Monde, effaré, lui consacra un cahier de 8 pages, ranimant les cendres oubliées du séminaire de Robert Linhart des années 70. Même l’accident de l’usine AZF se trouvait, au bout de l’enquête judiciaire, rapporté à la perte du savoir-faire industriel dans le processus devenu fou de la sous-traitance et de la déqualification.

Comment expliquer ce naufrage, de la théorie, de la politique, de la société ? Je crois que les deux dernières phrases de notre article, les paroles de Jack Russel, nous en donnent la clé : “Peut-être notre travail aura-t-il été balayé par des forces macroéconomiques sur lesquels nous n’avons aucun contrôle. Mais ce que nous faisons me semble la seule attitude honorable dans la situation actuelle ”.

Chacune de ces deux phrases est à méditer.

Déjà, l’article des Temps Modernessignalait les réserves d’Aoki sur le modèle japonais : le toyotisme comme modèle saturnien réduit aux grandes entreprises. Très vite, sous l’influence de ITOH Makoto (1992), les conséquences macroéconomiques défavorables de cette absence de redistribution générale allaient être mieux comprises : le modèle japonais était condamné à une sorte de stagnation compétitive (Lipietz, 1995). Mais la macroéconomie allait jouer aussi contre les kalmarismes européens (nord-italien, allemand, suédois), et cette fois pour des raisons externes au rapport salarial. Dès nos interventions sur le tournant européen des années 1990, Danièle et moi en avions eu conscience : la macroéconomie d’un ensemble européen condamné au libre échange sans régulation commune du rapport salarial allait outrageusement favoriser l’option néo-taylorienne (Leborgne, Lipietz, 1989). L’ouverture du vaste réservoir de main d’œuvre d’Europe Orientale, la fusion mal négociée des deux Allemagne, allaient aggraver la situation. Inversement, le génial “policy-mix” américain associé au nom de Greenspan, en offrant une période d’expansion sans précédent aux États-Unis, allait permettre une certaine “hybridation” des méthodes productives japonaises sur le sol américain. Rien n’est définitivement joué (Lipietz, 2001) mais la macroéconomie a bel et bien balayé les avantages initiaux de l’Europe “ rhénano - alpine ” et du Japon.

Dès lors, le panorama des régions qui gagnent et qui perdent, tel qu’esquissé dans le recueil La Richesse des régions(Benko & Lipietz, 2000), au début du XXIe siècle, peut certes encore s’analyser avec la méthodologie de “L’après-fordisme et son espace ”. Mais, dans un contexte mondial uniformément libéral, le tableau est infiniment plus chaotique et bigarré que prévu. La “ Kanban Alley ” de l’Ohio ne s’en tire pas si mal, Francfort ne s’en tire pas si bien ; de (rares) systèmes productifs locaux fleurissent dans le tiers-monde, une aire-système marseillaise se tisse autour d’une métropole en crise. Difficile d’expliquer pourquoi ici et pas là. Sans doute une question de projet social régional, avec des voix pour le porter.

Car finalement, dans un monde si mal régulé, il reste aux universitaires, aux politiques, aux syndicalistes, aux journalistes, bref à tous ceux que Gramsci appelait “intellectuels” d’un bloc social, la responsabilité ou de ruminer l’impuissance ou d’appeler à changer “quand même ”, sinon le global, du moins le local. Une question d’honneur, seulement, comme disait Jack Russel du fond de sa “ rust-belt ” ? Ce ne serait déjà pas si mal. C’est sans doute bien plus, mais c’est une autre histoire.

BIBLIOGRAPHIE

Benko G. , Lipietz A.(2000), La richesses des régions, PUF, Paris.

Itoh M. (1992), ’The Japanese model of post-Fordism’, in M. Storper and A. Scott (eds) Pathways to Industrialization and Regional Development,London and New York : Routledge.

Leborgne D., Lipietz A. (1989) "Comment éviter l’Europe à deux vitesses ?", intervention au Colloque de l’Association Européenne des Économistes du Travail Employment in Europe in the 90’s.. The chances for a New Deal, Turin, 8-10 Septembre. Publié dans Travail et Société vol.15 no2, Avril 1990.

Lipietz A. (1995), The Post-Fordist World]. Labour Relations, International Hierarchy and Global Ecology. Annual lecture of the Review of International Political Economy, Durham, 7 novembre 1995, publié dans Review of International Political Economy, 4 :1, Spring 1997.

Lipietz A. (1996) La société en sablier. Le partage du travail contre la déchirure sociale, La Découverte, Paris.

Lipietz A. (2001)"The Fortunes and Misfortunes of Post-Fordism]", in Robert Albritton, Makoto Itoh, Richard Westra, Alan Zuege, eds., Phases Of Capitalist Development : Booms, Crises and Globalizatios, Palgrave, Basingstoke (UK) & New-York, 2001.



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