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par Alain Lipietz | 26 avril 2019

ANANKÈ. Douleur à chaud et réflexions à froid pour Notre-Dame de Paris.
J’ai passé la nuit au chevet (télévisé) de la cathédrale, puis je suis allé la voir...
Dans la nuit j’ai posté un premier message sur Facebook, vers deux heures du matin, qui a suscité des mots de consolations puis quelques débats. Ils ont repris le lendemain, de plus en plus "rationnels". Voici d’abord le texte de la nuit.

ANANKÈ (le Destin, la Fatalité). C’est ce mot, gravé sur une pierre de Notre-Dame de Paris, qui inspira son roman (dit-il…) à Victor Hugo.
L’incendie de Notre-Dame a tout pour nous sidérer, ravager nos cœurs, au même titre que la chute des Twin Towers, alors que pourtant il n’y a pas eu de blessé, sauf un des héroïques pompiers.

Si. Blessée à jamais notre image de Paris.

Notre jeunesse… Je marchais au bord de la Seine, un livre d’Apollinaire sous le bras, il y a cinquante, il y a soixante ans. La tranquille beauté de la cathédrale accompagnait la Seine et mes amours, faut-il qu’il m’en souvienne. Encore hier. J’aurais pu y marcher cet après-midi, jusqu’à ce terrible six heures du soir. Deux heures plus tard c’était foutu.

Demain, je marcherai le long d’un squelette noirci, d’une carcasse d’épouvante. Bien sûr qu’on la reconstruira, comme on a reconstruit les cathédrales de Reims ou de Rouen, comme les Polonais ont reconstruit, pierre à pierre, Nowy Swiat. Mais pour moi c’est trop tard, je ne la reverrai plus.

Jamais plus. De ma vie.

On devrait toujours regarder les choses avec les yeux de qui ne les reverra plus.
Arrachée à moi, à nous, sans qu’on ait rien pu faire, devant nos yeux, alors que "toutes les précautions étaient prises" , alors que les pompiers sont accourus de toute l’Ile de France.

Elle avait survécu à toutes les horreurs. A la guerre de 70, à la Commune de Paris, à deux guerres mondiales (et on recouvrait ses vitraux de sacs de sable, et on préféra déclarer Paris ville ouverte, pour la sauver). Et elle meurt par accident, parce qu’on a voulu rénover ses charpentes desséchées par le temps et le réchauffement climatique. Acharnement thérapeutique. Les cathédrales meurent aussi.

Inépuisables sont les symboles de cette catastrophe.

C’est de son parvis qu’on mesurait les « distances à la Capitale » de toute la France, et Mallarmé, l’athée, s’en désolait. Oui, cette église était le centre de la France, restée propriété de l’État en 1905, mais que la République prêtait à l’Église catholique qui l’avait conçue, s’y réservant le droit d’y célébrer ses moments les plus solennels.

La France brûle, les incendies mortels éclatent chaque semaine dans Paris, accidents de la pauvreté, des inégalités, des services publics asphyxiés, et quelque part il est logique que les Français perdent aussi cela, qu’ils avaient au cœur.

L’Église, qui l’avait conçue, l’avait gavée de symboles, proclamant la Sainte Trinité dans les nervures de ses piliers, dans la montée de ses lumières, du porche obscur jusqu’au chevet sacré. L’Église de France brûle, de ses péchés, et sa cathédrale brûle avec elle. Qui seront ses pompiers ?

Et bien sûr la Planète brûle, et cette fois nous ne regardons plus ailleurs. Dernier avertissement.

 Secondes pensées, à froid

Vers 21 h 30 personne n’en menait large, sur place, quand le feu s’est propagé dans la tour nord. Les pompiers l’ont combattu « d’homme à flamme », laissant un petit robot continuer le combat sous la voute où déjà s’était déjà effondrée la flèche. Mais vers trois-quatre heures du matin on était plus rassurés : le feu maitrisé, on voyait les premières photos de l’intérieur, révélant l’incroyable génie des architectes du XIIe siècle qui inventèrent la croisée d’ogives. La voute n’était percée qu’en deux endroits. La flèche s’est effondrée, sans toucher aux autres travées !

Je ne me réjouissais pas trop vite de cette étonnante stabilité. Une cathédrale gothique, c’est des rangées de piliers réunis par des croisées d’ogives ; le reste , voute comprise, c’est du remplissage, il n’y a pas de mur porteur. Donc la croisée d’ogives d’une travée peut s’effondrer sans toucher les autres.

Mais les arcs-boutants qu’on voit à l’extérieur servent à contrebalancer le poids de la voute et du toit qui appuient vers l’extérieur sur le haut des colonnes. Si le toit disparait, les piliers peuvent être déséquilibrés (vers l’intérieur). Il faudra donc des années pour les ausculter avant d’envisager de reconstruire un toit.
D’où l’ inévitable sottise de Trump, qui proposait d’utiliser des bombardiers d’eau. Des tonnes d’eau se transformant brutalement en vapeur aurait pu faire éclater l’édifice. Ce n’est pas une forêt !

Au contraire il faut saluer la sagesse et l’héroïsme des pompiers, qui sont intervenus chirugicalement "à la main", au plus près des flammes gigantesques. On en a vu combattre le feu depuis des plateformes du toit, ou de l’intérieur... Ils savaient que tout pouvait s’effondrer sous leurs pieds ou sur leur tête.

Le lendemain, le débat reprenait sur Facebook : "Mais comment a-t-on pu laisser le feu se développer, une fois qu’on l’a repéré ?"

D’abord, le feu est une chose terrible. La charpente qui soutenait le toit, au-dessus de la voute de pierres, était appelée "la Forêt" par les spécialistes : plus de 100 km de poutres, chacune extraite d’un arbre particulier, certaines peut-être d’origine (posées vers 1177, achèvement du chevet) . Tout cela archi-sec.
Nous étions en train de diner vers 19h30 quand nos smartphones ont affiché "incendie à Notre Dame", on ne s’est pas affolé. A 20 heures c’était l’horreur. A la télévision, un journaliste disait " ça se propage de seconde en seconde ! " et en effet on voyait à l’œil nu la base des flammes s’approcher des tours.

Ensuite la France n’a jamais eu, contrairement aux Anglais qui payèrent cher pour l’acquérir, la culture préventive des grands incendies. Quand on va à une réunion militante ou une conférence, même un petit séminaire, en Angleterre, la présidence de séance commence, obligatoirement, par rappeler les consignes en cas d’incendie et indiquer les sorties. On nous expliquait la semaine précédente, dans un reportage sur les travaux de réfection de la cathédrale, qu’il y avait des détecteurs partout pendant les travaux de la charpente. Et ils ont bien fonctionné, sauf que personne n’était entraîné à aller voir à quoi correspondaient les alarmes ! Pas de tuyaux d’arrosage pré-positionnés au débit suffisant, avec un réservoir d’eau (pour les premières minutes) et une pompe-relai dans les tours, au niveau du toit..

Or le toit de Notre Dame, c’est très, très haut. De l’eau, il y en a plein la Seine (c’était déjà ça), le problème est d’avoir des pompes pour la projeter jusqu’au toit, jusqu’à la flèche. Ces pompes surpuissantes, on ne les a pas eu tout de suite sur place, et c’est l’erreur la plus grave.

Parce que la maladresse humaine que la police va rechercher (un ouvrier qui aura laisser gicler une étincelle) est inévitable, un jour ou l’autre.

 Réparer…

Je suis allé voir la Grande Brûlée, le surlendemain. Contrairement à ce que je craignais vers 2 heures du matin de la noche triste, avant de me coucher un peu rassuré deux heures plus tard, quand les pompiers ont déclaré avoir vaincu l’incendie, elle n’a pas l’air d’un squelette noirci. Toute la structure de pierre a encore fière allure, à peine noircie (je l’ai connue toute noire dans mon enfance, avant que Malraux la fasse nettoyer). Grâce à la fantastique résilience de sa construction en croisées d’ogives. Et grâce à l’héroïsme et au professionnalisme des pompiers.

Vous l’avez compris : je ne suis pas un grand usager de l’intérieur de Notre Dame. Ce n’est pour moi ni un lieu de culte ni un musée. C’est un morceau du visage de mon pays. Paysage. Pour moi, presque chaque semaine, Notre-Dame + la Seine = mon Paris.

Alors, vue des quais, de quoi elle a l’air aujourd’hui ? D’une cathédrale à toit terrasse. Comme il y a en a partout dans le sud de la France, la péninsule ibérique et l’Amérique latine, d’Albi à Séville ou Mexico. On se retrouve avec une cathédrale espagnole en plein coeur de l’Ile de France.

Ce n’est pas moche, on a presque envie d’exiger un simple toit végétalisé, avec des capteurs solaires à la place de la flèche. Mais non. On est en Ile de France, entre Reims, Chartre et Beauvais. Un pays où il pleut. Il lui faut un toit en pentes fortes. La flèche n’est pas indispensable, il n’y en a pas à Saint-Denis, mais elle est sur tous les tableaux impressionnistes, c’est comme l’olivier (devenu trop grand) dans le jardin de Van Gogh à Saint-Rémy, on aurait toujours l’impression, si on ne la remet pas, qu’il manque quelque chose.

Sinon ce n’est plus Paris. Ce n’est plus l’Art de France.

Ce qui m’a foutu les jetons, c’est la déclaration de Macron, « la reconstruire en 5 ans », sous les ordres d’un général, faites-moi ça vite fait, veux pas le savoir. Macho-restauration à but commercial : les touristes des JO de 2024. D’ailleurs le Comité olympique international a dicté ses conditions en faisant un gros chèque.

Soyons sérieux. On sera infichu d’avoir à temps les métros nécessaires pour 2024. Quand je pense que Los Angeles est indemnisé pour n’avoir eu « que » 2028, date qui aurait mis la France un peu plus à l’aise, si on tenait à engloutir notre argent dans des JO ! Et on s’obligerait, en plus, à reconstruire la cathédrale en 5 ans ??? Sans prendre le temps d’ausculter, sécuriser ce qui est resté debout, laisser passer un hiver de gel, pour voir si ça tient ? Une réaction de jeune mec qui bâcle le changement d’un pneu crevé pour éblouir sa belle en deux temps trois mouvements, et perd sa roue 50 km plus loin…

J’ai écrit « Je ne la reverrai jamais plus de ma vie ». Certes, dans 5 ans j’espère bien que je serai vivant ! Mais je préfère mille fois que la reconstruction prenne tout le temps nécessaire, 15 ans s’il le faut, mais sans prendre aucun risque, dussé-je ne plus la revoir (et après tout pourquoi ne pas vivre encore 15 ans ? )

 Un bien commun

L’Église est aux anges. Oubliés Barbarin, les religieuses violées par leurs aumôniers et l’article de Ratzinger. La République se mobilise pour elle, le monde condoléance avec la même ardeur que pour Charlie, ce journal de Cabu qui n’a jamais représenté un curé qu’avec un enfant sur les genoux (sauf l’abbé Pierre).

Un lecteur marocain m’écrit : « Je cours prier pour elle à la mosquée ».

Eh oui, la Cathédrale est comme on dit un « bien patrimonial universel ». Les évêques les plus intelligents la jouent modestie et spiritualité (façon saint Augustin lors du sac de Rome) : « Le Christ est dans l’hostie, pas dans le bâtiment qui l’entoure ». Ce sont les tradi de la droite indentitaire qui saluent la reconnaissance des « racines chrétiennes de la France ».

Aucun problème à me reconnaître des racines chrétiennes et même judéo-chrétiennes : j’ai versé une larme en montant à Jérusalem. Je verserais les mêmes larmes si mon smartphone m’alarmait : « Le Parthénon est en train de s’effondrer ! » ou « La mosquée de Cordoue est en flammes », ou « Le Dôme du Rocher vient d’être détruit par une bombe », je passerais les mêmes nuits, à la télé, à leur chevet. Je ne crois pourtant ni en Athéna, ni en Allah, ni en la Virginité de Marie.

Mais je suis gréco-romain comme je suis judéo-chrétien, et je remercie les Omeyyades comme les Abbassides et les Ottomans pour avoir transmis ces merveilles et nous en avoir offert tant d’autres. J’appartiens à une civilisation, née avec L’Épopée de Gilgamesh entre Golfe Persique, Mer Noire et Mont du Liban, qui s’étend de Marrakech à Samarcande, de Galway à Louxor, et c’est de cette plateforme, mon passé collectif, que j’apprends à aimer les autres civilisations, et à revenir vers la mienne avec l’œil d’un étranger, comme le recommandait, à deux pas de Notre-Dame, Hubert de Saint-Victor.

Non, ce n’est pas tout-à-fait vrai. J’ai fait mille fois le tour de Notre-Dame avec des amies que j’aimais. Et je ne lis ni l’arabe ni le persan. Mais en matière de « racines », je sais ce que je dois à chacun.

J’habite Villejuif. Nous avons notre petite église gothique, c’est à dire art-de-France, petit monument historique, petite sœur de Notre-Dame au nom à coucher dehors (Saint-Cyr-Sainte-Julitte), dont le curé mesure parfaitement qu’elle appartient à la République et la lui remet à toutes les grandes occasions (Nuit Blanche comprise). Un djihadiste aux pieds nickelés a voulu la mitrailler, a tenté de voler une voiture pour commettre son forfait, a tué sa propriétaire, une jolie jeune femme du Nord, Aurèlie Chatelain, qui venait suivre des cours de danse chez nous.

Toute la République, ministre, député, conseil municipal, population, s’est réunie dans l’église pour lui rendre hommage. C’est une représentante de la mosquée de Villejuif, tête nue, qui a dit le premier discours. Suivie du juif, sous notre crucifix du XVIIe, en ce jour du Shabbat. Suivi du copte, qui a évoqué tout le malheur des Hommes, sans oublier les naufragés de Méditerranée. Suivi du bouddhiste… Et bien sûr de l’évêque, Mgr Santier.

Il était chez lui, il aurait pu faire un sermon chrétien. Mais non. Il a cherché les racines à la fois religieuses et républicaines de notre bien commun, et il a trouvé la forme laïque de la spiritualité : l’Art. « Ce terroriste visait la France, c’est pourquoi il a choisi cet édifice, cette belle église gothique, et ce qu’il détestait le plus : l’Art. Cette église, que le catholicisme a donné à la France, c’est l’art-de-France. Et il a tué celle qui était venue ici pour perfectionner son art, ce qu’elle avait de mieux à offrir à ceux qu’elle aimait, à la communauté : la danse. »




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