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par Alain Lipietz | janvier 2004

Vert, n°4
Inde, Mumbai : le Forum Social Mondial les pieds sur terre
J’ai participé au Forum Social Mondial de Mumbai du 16 au 22 janvier. Le 16, j’ai ouvert le « Dialogue indo-européen sur l’écologie » (organisé par les Verts finlandais), le 19 j’ai participé à la table ronde « Qui peut contrer l’hégémonie US ? » organisé par la Fédération des jeunes verts européens, et à la seconde table ronde en séance plénière du Forum Parlementaire Mondial sur « A quoi peut servir le Réseau parlementaire mondial ? »

Le quatrième Forum social mondial, tenu à Mumbai (Bombay), fut pour tous les participants des trois premiers un véritable choc. On avait beau le savoir : l’Inde, la découverte de ce vertigineux chaos qui englobe la sixième partie du genre humain, ce plancher du monde d’où rampe une immense paysannerie famélique vers les bidonvilles infinis et de là vers les usines et les bureaux d’exportation, cette colossale puissance qui émerge à côté de la Chine comme atelier du monde et vient de s’affirmer dans la victoire du « Groupe des Vingt » contre l’OMC à Cancun, relativise tous nos discours des années précédentes.

Par la masse d’abord. L’Inde (un milliard d’habitants), c’est dix fois le Brésil, et Mumbai dix fois Porto Alegre. Il suffit que dix pour cent de l’Inde s’inscrive dans les rapports marchands globalisés pour constituer une économie moderne de cent millions de participants, une force d’exportation déjà capable de remplacer la vieille industrie d’Europe.

Par la qualité ensuite. L’Inde, c’est la réalité du gros de l’humanité, un bon morceau et un modèle réduit des deux tiers les plus pauvres de l’humanité. Pas cette sélection relativement riche qui constituait le public des premiers forums sociaux : les Européens, l’aristocratie salariée de l’Amérique Latine. L’Inde, c’est une fédération d’États trois fois plus peuplée que l’Union européenne et encore plus diversifiée, socialement, religieusement et politiquement. C’est un océan de bruit, d’activité industrieuse et de misère, une mosaïque de peuples, de castes, de religions. Et le plus extraordinaire, c’est qu’ils étaient tous là, toutes là.

L’immense parc d’exposition était planté de tentes de jute où avaient lieu les centaines de séminaires habituels, mais les allées poussiéreuses étaient sillonnées de troupes graves ou joyeuses qui dansaient, chantaient, dans leurs langues incompréhensibles pour nous, souvent incompréhensibles entre elles. Mais qui, enfin, devenaient visibles aux yeux du monde.

Mumbai ne fut pas un progrès dans le débat sur la riposte à la globalisation qui mûrissait à Porto Alegre. Ce fut beaucoup plus fort que ça : l’entrée de la grande masse du peuple des Terriens dans ce débat. L’effet Babel y jouait à plein, empêchait le vrai débat, mais cet empêchement même nous remettait les pieds sur terre.

Au meeting de clôture, l’Indienne parla en hindi et se traduisit elle même en anglais. Mais la suivante, une amérindienne équatorienne parla dans sa langue et se traduisit en espagnol, une interprète la traduisit seulement en hindi... Les Grands Intellectuels Blancs de la vieille Europe et de l’Amérique anglo-saxonne étaient hors-jeu.

À Porto Alegre, le quotidien TerraViva s’arrachait en quelques heures. Cette fois, il resta sur les bras des organisateurs. Seuls 5% des Indiens parlent une autre langue que la leur et moins de 35 % savent lire. Et ces illettrés, non anglophones, à l’image de la réalité des Terriens, étaient là, majoritaires dans le forum. Et d’abord une majorité de femmes, arborant bien entendu les « signes » de leur genre opprimé, foulards islamiques ou hindouistes, pour dénoncer leur propre domination. Et la plupart organisés dans ces structures de base de la société civile résistante : des ONG marxistes-léninistes ou spiritualistes, car chez les très pauvres la politique marche avec la foi en un rêve. Mais ici tous communiaient dans le même rêve, quasi-millénariste : « Un autre monde est possible : construisons le ! »

Les Verts finlandais avaient organisé un premier et difficile dialogue indo-européen sur l’écologie. Même le forum parlementaire mondial n’avançait qu’à pas hésitants sur le chemin des négociations constructivistes, tant étaient lourds les obstacles réels. « Jamais il n’y eut autant de Pakistanais en Inde en même temps depuis la déchirure de 1947 ! », clamaient avec émotion les députés de ces deux pays toujours au bord de la guerre nucléaire. « Combien exactement ? ¬- Nous avions demandé 7000 visas, nous en avons obtenu 460... » Et encore il fallut batailler contre nos hôtes du Parti Communiste Indien Marxiste (qui joue ici le rôle du PT au Brésil, mais n’est puissant que dans 3 États de l’Inde sur 25) pour qu’il laisse parler les parlementaires tibétains en exil, parce que leur pays n’est pas officiellement reconnu.

Tout était à réinventer. On ne parlait pas d’antimondialisation, de la peur de la mise en concurrence des paysans et des ouvriers du monde : ici , on est aussi au plancher mondial des salaires et des conditions de travail, ici on trouve des enfants de 3 ans dans les usines, ici on a peur du protectionnisme du Nord et des « clauses sociales », et en même temps on fustige l’impérialisme, le colonialisme, les multinationales qui ravagent l’environnement. On ne se bas pas contre « les autres » (les autres, c’est eux), mais contre la surexploitation.

Un autre monde est possible, mais il est dans celui-ci, disait Eluard. Le défi du Forum social mondial est bien de reprendre le débat sur les compromis transnationaux à dessiner pour sauver la planète et recoudre une humanité déchirée, et pour cela il faudra sans doute que des intellectuels parlant la même langue se retrouvent en plus petits comités. Mais ils ne pourront plus jamais laisser de côté cette humanité d’en bas qui s’est imposée à Mumbai.

Mumbai (Inde)

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Alain Lipietz et Per Garthon (eurodépeuté vert suèdois) à l’atelier "peut on contrer l’hégémonie américaine ?"




Sur le Web : Forum social européen 2004
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