mardi 19 février 2019

















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par Alain Lipietz | 28 décembre 1999

Refusé par Le Monde
La ministre, la catastrophe et le symbolique
Donc voici la ministre Verte convaincue d’insouciance, d’insensibilité face aux catastrophes écologiques, pire, de lèse-catastrophe nationale. Lancée par l’opposition, l’accusation enfle dans la presse, alimentée par un refus têtu du sensationnalisme, une impavidité agacée de médecin de bloc de réanimation. La Bretagne est tétanisée, elle part à la Réunion et ne revient qu’à l’heure H ?

La dynamique d’une telle " faute politique " est complexe à reconstituer. Elle nous en apprend beaucoup cependant sur la politique française, ou plutôt métropolitaine, la place qu’y tiennent les femmes, la demie-conversion des élites à l’écologie, le prisme des médias.

Ah, les médias ! " Toujours leur faute ! " Je connais. Au lendemain de sa nomination, j’avais répondu, agacé, à un journaliste qui me félicitait de l’arrivée d’une Verte au gouvernement, : " Mais le PRG en a 3, on ne tient aucun compte de notre représentativité, nous sommes humiliés ? " Ce qui se retrouva dans une dépêche AFP sous la forme " La nomination de Voynet : une humiliation pour les Verts ". Malgré un rectificatif dont seul Le Monde tiendra compte, et France 2 qui téléphona pour vérifier, je dus subir la douche de tous les quotidiens du lendemain, du surlendemain, puis des hebdos, sur le thème shakespearien " drame de la jalousie ".

Dure leçon. Un : contrairement à ce que croit Bourdieu, la télé recoupe parfois mieux ses sources que la presse écrite. Deux : il faut toujours considérer que le journaliste connaît son métier. Il sait ce que le public veut entendre à tel moment, inutile d’ergoter à contretemps. Trois : le journaliste a l’oreille fine. Derrière notre rationalité politique, il entend la fibre personnelle ?

Le comportement de Dominique Voynet et de son ministère fut, dans cette affaire, impeccablement professionnel, quasi-clinique. Le diagnostic posé (par elle, sur place, dès le 15 décembre), il n’y avait plus qu’à laisser les préfets organiser les moyens du bord ? et prier les vents. À l’âge du portable et de l’Internet, la ministre n’avait rien à faire sur place, sinon préparer la contre-offensive : s’attaquer aux causes.

J’ai eu le privilège de suivre ce débat sur la liste Internet improvisée entre les responsables écologistes (dont le cabinet, les élus Verts de l’Ouest, les porte-parole nationaux, un spécialiste de la marine marchande, etc.) Pour nous, la cible était Total, et, au delà, le principe même du pavillon de complaisance, des certifications de complaisance ? Que faire, quand Total-Fina était déjà sous le coup de l’appel à boycott pour sa complicité avec la junte esclavagiste de Birmanie, quand la globalisation s’accompagne (comme pour la surveillance vétérinaire britannique) d’une privatisation de la fonction de contrôle ? La catastrophe plongeait encore plus loin ses racines, en amont du naufrage de l’Erika, avec le choix du tout-auto, donc du tout-pétrole et donc aussi de l’effet de serre, qui n’est sans doute pas étranger aux terribles tempêtes qui commencent à ravager l’Europe tempérée ? et tuent les coraux tropicaux.

Vers ces coraux menacés, avec la pêche et ceux qui en vivent, s’envola donc la ministre, pour un voyage organisé de longue date. Erreur gravissime. Quelque part, dans l’inconscient français, un ministre de la République est davantage ministre de la Bretagne que de la Réunion. On ne l’oubliera pas dans les DOM-TOM. Et puis, me dit une amie peu suspecte de racisme, une marée noire appelle plus la présence qu’un phénomène équivalent (la mort de la faune, de la flore marine et de la pêche) mais de longue durée. Car " la fonction du politique, c’est le symbolique ".

Or, c’est bien justement cette conception du politique qui exaspère les écologistes, et particulièrement Dominique Voynet. S’agiter devant l’image, au lieu d’agir sur le pernicieux. Et, quitte à juger des paroxysmes, à la question " Est-ce la plus grande catastrophe écologiste du siècle ? ", pourquoi fallait-il qu’elle répondît : " Non, la tragédie du Venezuela est bien plus grave " ! La sanction fut immédiate : " Voynet dit que ce n’est pas une catastrophe écologique. "

Les journalistes savaient, eux, ce dont le public avait besoin : de compassion nationale, pas de cours sur les malheurs du monde. Et surtout ils avaient l’oreille fine : ils avaient deviné la colère de la mère qui avait fait la promesse à sa fille de passer trois jours avec elle, pour elle, tant que rien ? si ce n’est le symbolique ? ne la retenait au loin. On vous l’avait bien dit ! Et l’Église, dans sa sagesse, a cent fois raison d’interdire le " ministère de l’universel " aux femmes, ces êtres trop dédiés à des êtres particuliers : leurs enfants. Face aux vents déchaînés, il fallait un homme, droit dans ses bottes. La parité, ça ne marche pas, sauf pour les femmes qui sont comme les hommes, pas celles qui pleurent de rage quand on les nomme ministres.

Sauf que ces hommes, les gestionnaires du symbolique, ont conduit le monde là où il est. Et que ce monde a aujourd’hui besoin de femmes, masquant leur souci intime de l’autre derrière le détachement professionnel et l’ironie du médecin.




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