lundi 25 septembre 2017

















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votre référence : 

[1984i] "Classe des femmes... oui, mais encore ?", intervention au colloque Les hommes contre le sexisme, St Cloud, Octobre 1984. Miméo.

(art. 792).


par Alain Lipietz | 27 octobre 1984

Octobre 1984
Classe des femmes... oui, mais encore ?
LANGUE ET TRADUCTIONS DE L’ARTICLE :
Langue de cet article : français
  • Deutsch  :

    [1984i-al] "Classe des femmes... oui, mais encore ?", in [1998b].

  • Español  :

    [1984i-es] "Clase de mujeres, si pero entonces ?", Relaciones 1994, n°9, Mexico.

  • 日本語  :

    [1984i-ja] "Classe des femmes... oui, mais encore ?", in [2000z]

En ce temps-là, il y avait encore un mouvement ouvrier et fier de l’être, et il y a avait de nouveaux mouvements sociaux. En ce temps-là, des intellectuel(le)s disputaient de l’essence de ces mouvements, de leurs fondements, de leurs principes et de leurs buts, mais aussi de leur hiérarchie.

En ce temps-là, on discutait encore de la légitimité respective des divers candidats à l’accouchement de l’Histoire. On était encore bien naïf en ce temps-là. Plein d’espérance-quand-même, on remettait en cause un marxisme figé, et on ignorait que viendrait un temps sans marxisme et sans cause. C’était vers la fin des années 70.

En fait, il était déjà bien tard. Les militants du mouvement ouvrier, les défenseurs du marxisme se sentaient en crise, sous le choc, entre autres (pensait-on), de l’émergence de ces nouveaux mouvements, comme le féminisme. Alors, " en-tant-qu’homme-et/ou-en-tant-que- marxistes", nous nous réunissions, et méditions de la pratique (et de la théorie) des féministes, et de l’articulation possible du féminisme avec ce que nous avions connu, le mouvement ouvrier (et le marxisme).

Beaucoup de ces dieux ont péri

C’est sur eux que pleurent les saules ...

Au risque de passer pour un gardien de musée légèrement dérangé, je persiste pourtant à penser qu’il s’agit là du genre de dieux qui, s’ils meurent un soir, le matin voit leur renaissance. Et que nous aurons avant peu à revenir sur ces vieux débats élimés : ceux de l’enracinement social des débats politiques, avec l’incontournable question des classes (en soi, pour soi, etc...), de leurs intérêts et de leurs alliances.

Or, en ce temps-là, quelques féministes très isolées (en l’occurrence, il s’agissait notamment de Colette Guillaumin et de certaines de ses camarades de la revue Questions Féministes) avaient hardiment porté le débat à l’incandescence, posant le rapport social homme/femme comme un rapport social d’exploitation, le sexage, la collectivité exploitée dans ce rapport formant tout naturellement une classe.

Je fus, je suis toujours, des hommes et des marxistes qui admirent (et admirèrent après bien des réticences) cette conceptualisation, tout en participant à un "groupe homme", en continuant à militer dans le mouvement syndical et à faire référence au marxisme. Or, à l’évidence, tout cela ne va pas sans problème. Comment peut-on vouloir "replâtrer le marxisme en y injectant le sexage" ? Comment peut-on participer à un groupe homme, si les hommes forment une classe d’exploiteurs ? Et (mais de cela je ne saurais être juge) comment peut-on, se demandait Emmanuelle de Lesseps, être (sans collaboration de classe) féministe et hétérosexuelle ? Débat qui agita, l’an de disgrâce 1979, La Revue d’En Face, Questions Féministes, et Partis-Pris. Au sein du débat général et international sur le rapport " marxisme/féminisme", il se cristallisa plus spécialement sur le concept tout particulièrement provocateur de "sexage", dont je voudrais ici rappeler l’intérêt (fut-il archéologique).

 LES SEXES UN RAPPORT SOCIAL

Rappelons brièvement le contenu du concept de sexage, tel du moins que je l’ai retenu.

D’abord c’est un rapport social, un rapport de domination, qui, sous couvert de l’évidente différence biologique, constitue les sexes dont on parle, en particulier le "second sexe". Ce que ne sont pas deux genres, ou deux natures, qui coopèrent ou s’affrontent, mais le rapport homme/femme, fruit d’une histoire, qui fait des hommes et des femmes ce qu’ils et elles sont : dominants et dominées, exploiteurs et exploitées dans ce rapport-là (même si par ailleurs ils peuvent être exploités, et elles exploiteuses). De ce fait, le rapport social de "sexage" peut voir des inversions de rôle pour des individus particuliers.

Ensuite, ce rapport social est global, et non la juxtaposition de millions de rapports de couple. Le travail domestique, l’oppression au sein des ménages constitués n’en est que l’un des aspects. Le sexage sévit dans la rue, dans les entreprises, entre toutes les femmes et tous les hommes. Paraphrasant ce que Marx dit des ouvriers, C. Guillaumin écrit que chaque femme appartient à toute la classe des hommes avant même d’être appropriée par un homme particulier. C’est donc toute une classe qui en domine une autre. De ce fait, dirais-je, la forme de la famille peut se transformer profondément sans que soit aboli le sexage : de même que s’efface aujourd’hui la figure de l’entreprise patronale avec "ses" ouvriers au profit de mille statuts juridiques (intérim, etc.), de même les avantages que les hommes tirent de la classe des femmes (sexualité, travail domestique, élevage des enfants ...) peuvent se reproduire à travers des formes non traditionnelles (communautés, familles "monoparentales", etc.).

Enfin, et cette fois à la différence des autres rapports de classe, le rapport de sexage ne connaît pas de limite déterminée, ni quantitative (à la différence du salariat), ni qualitative (à la différence de l’esclavage). Le temps des femmes, leur savoir-faire, leur attention, appartiennent totalement aux hommes. Exploitation et oppression se mêlent ainsi inextricablement (C. Guillaumin parle "d’appropriation"). Les seules limites à la "mise en disponibilité" des femmes pour les hommes ne peuvent apparaître que de la contradiction qui naît de leur appropriation privée par un homme particulier, vis-à-vis des autres hommes (et, bien sûr, de la guérilla individuelle et collective des femmes contre le sexage).

Ce n’est pas à moi de discuter de l’intérêt théorique de cette analyse pour le combat féministe (en ce qui concerne par exemple la famille, la "double journée", la spécificité de la place faite aux femmes dans les emplois salariés etc.). Quant à l’intérêt idéologique de l’usage du concept de classe de femmes, je renvoie à l’allègre défense de Francine Comte, qui évoque l’usage "ironique" du concept : force d’un outil qui conceptualise des pratiques réelles, critique d’un usage ossifié de ce même outil intellectuel.

Je voudrais simplement tâcher ici d’expliquer deux choses : l’apport au marxisme de la révolution féministe, et l’intérêt de cette analyse pour le participant d’un groupe hommes. Puis je voudrais évoquer les limites qui pourraient, je crois, résulter d’une interprétation un peu fruste de la notion de "classe de femmes".

 UNE REVOLUTION RADICALE

Le jeune Marx fondait sa conception de l’histoire et son espérance dans la révolution sur les rapports noués entre les êtres humains des deux sexes, dans la production matérielle de leur existence. Et si, par la suite, il a consacré tous ses efforts aux relations capitalistes caractéristiques de notre époque (et en ce sens "dominantes"), il avait signalé qu’à la racine de toutes ces relations, il y avait la relation hommes/femmes. Ce qu’on s’est empressé d’oublier.

Plus récemment, l’historien F. Braudel, mobilisant son immense érudition dans un livre merveilleux, a jeté un vif éclairage sur l’empilement des niveaux de ces "relations dans la production matérielle". Au-dessous et avant le capitalisme, il y a l’échange marchand courant. Et au-dessous encore, à la racine, cette partie cachée de l’iceberg : la production matérielle quotidienne, "extra-économique" en ce sens qu’elle ne fait pas l’objet d’une comptabilité marchande. Or, de la naissance à la mise en bière, son poids repose essentiellement sur les femmes. Et ce qui est vrai du XVe au XVIIIe siècle, l’est depuis la naissance de l’Histoire et reste vrai aujourd’hui. "L’économie souterraine" a toujours existé, et la classe productive de cette économie, c’est principalement les femmes.

Sans leur travail, il n’y aurait au service du capital ni " noyau central " dans la pétrochimie, ni "périphérie" d’immigrés, ni paysans exploités jusqu’à la corde dans les pays dominés. Et les immenses différences entre les conditions de vie d’une femme de technicien français, d’une "veuve blanche" de Tras-os-montes, produisant de la chair à émigration, ou d’une brésilienne retapant la force de travail pratiquement non payée d’une exploitation de canne à sucre, ne changent rien à l’affaire. La production matérielle de toute existence humaine repose avant tout sur les femmes.

Mais cet aspect matériel n’est pas tout. Le fait qu’une fraction majoritaire de l’humanité soit vouée de façon immémoriale à la production de l’existence de tous me semble avoir fourni le modèle idéologique et politique de toutes les autres formes de pouvoir et d’exploitation. Réalité tellement intériorisée que les femmes se voient généralement confier le soin de rappeler cette vérité éternelle : il en sera toujours ainsi, il est naturel que certain(e)s travaillent, soient à la disposition des autres, que les autres soient en droit d’exiger leur dû (tribut, rente, impôt, profit ... ) de la classe, des classes productrices.

C’est pourquoi la révolution féministe, dans sa force diffuse, capillaire, moléculaire, souterraine, même si elle ne peut pas acquérir le caractère spectaculaire de l’insurrection ouvrière (du fait même du caractère diffus, permanent, souterrain de l’appropriation dont les femmes sont globalement victimes) sera la plus radicale de toutes. Car ce sont les bases mêmes de toute la société qui en seront ébranlées.

Et là encore la thèse du "sexage", de la "classe des femmes", avec son caractère primaire, massif, ne faisant pas le détail, me parait très utile. Les considérations sur le cas de la "femme du grand bourgeois" et de son valet sont secondaires. Les théoriciennes pourront articuler les modes de production, montrer comment "l’appropriée" d’un super-exploiteur peut bénéficier des miettes de l’exploitation capitaliste. Les quelques centaines de milliers de cas particuliers (dus à l’interférence du sexage et du salariat) n’abolissent pas une vérité valable pour deux milliards. Mais cette vérité ne deviendra une force matérielle que lorsque ces milliards s’en empareront. Alors le capitalisme ne pourra plus compter sur la patience des exploités masculins qui ont encore des inférieures contre lesquels se retourner.

Alors "la vie entière devra changer". Dans une direction que les femmes elles-mêmes devront fixer, qu’elles fixent elles-mêmes déjà, à travers leurs résistances passives, individuelles, comme à travers leurs actions collectives, offensives.

 CONTRE LA FABRIQUE DES PETITS MECS

En attendant ces beaux jours, les hommes doivent-ils se contenter de préserver leurs privilèges dans le sexage ("après moi, le déluge"), tout en luttant contre l’exploitation dont ils sont victimes dans les rapports capitalistes, marchands ou féodaux ? C’est sans doute l’attitude de la majorité. Et pourtant, il y a bien des hommes qui, pas moins phallos que d’autres dans la vie courante, se sentent partie prenante de la lutte contre la phallocratie, et se réunissent même parfois entre eux pour en parler. Méfiance ! Ne s’agit-il pas là d’une forme subtile de "Trilatérale de mecs", préparant la contre-offensive sexiste ? Des exploiteurs, ça ne se concerte jamais que pour exploiter.

Là encore, la thèse du sexage me semble paradoxalement utile. Personnellement, el1e m’a en quelque sorte déculpabi1isé : si je suis phallo, ce n’est pas tant que je sois un sale type égoïste, brutal, élitiste, etc., c’est aussi que je suis moulé pour occuper une place dans un rapport social qui me dépasse de part en part, qui dépasse mes rapports avec mes compagnes. Or, ce rapport social, dont je tire moult avantages, puisque j’y suis du côté du manche, par ai11eurs i1 m’agace, i1 me piège. C’est un rô1e à tenir, et que je tiens par habitude et conformisme, souvent contre mes "bons penchants". Sartre dit que les hommes sont comiques, parce que, comme le garçon de café joue au garçon de café, les mecs jouent aux mecs. La première motivation des groupes hommes ? C’était que l’on se sentait pitre face au mouvement des femmes, incapable d’expliquer le fossé entre son idéal et son comportement. Or, dans mon groupe hommes (qui était essentiellement ce que les féministes appelleraient un groupe de parole), il m’apparut clairement, après un an de papotages, que les rapports hommes/femmes ne se nouent pas principalement dans le couple par rapport à sa compagne, mais socialement, globalement. On apprend à être un mec parmi les mecs, face aux femmes, toutes les femmes, dans la rue, au boulot, partout. Et on l’apprend dans sa famille d’origine, mais surtout à l’école, et dans ce véritable Appareil Idéologique d’État phallocrate : l’armée.

Tiens, l’armée. Un bel exemple du mécanisme social du sexage, de sa reproduction, de son articulation avec les autres rapports sociaux. "a a l’air d’une société d’hommes, bien close avec ses propres rapports hiérarchiques. Il y a les "bidasses" et leurs supérieurs. Ce rapport autoritaire ne marche pas, bien sûr, qu’à la répression. Il faut un ciment idéologique, un consensus. Face à quoi ? A la ligne bleue des Vosges ? aux Viets ? En temps de paix, durant mes classes, c’était "face aux gonzesses". Nous sommes tous des mecs, du général au bidasse. Et le bidasse qui ne claque pas les talons n’est qu’une "gonzesse". Et celui qui court moins vite n’est qu’une gonzesse (ou un pédé) . Et les mentons les plus carrés se taperont les gonzesses.

Bref, un schéma assez classique. Pour obtenir le consentement des dominés, les dominants ont un truc : la concurrence des dominés, entre eux, ou face à un tiers dominé, par rapport auquel il y a collision apparente des dominants et des dominés. C’est le coup des "petits blancs" face aux noirs aux USA. Petits blancs = petits mecs, autre façon de démontrer que "femmes et nègres, même combat" !

C’est ce que Rudolf Bahro appelle les "intérêts compensateurs", os à ronger jetés aux dominés pour qu’ils oublient leurs aspirations libératrices. L’intérêt immédiat des hommes à la perpétuation du sexage (en compensation de leur exploitation par d’autres "mecs", éventuellement de sexe biologique féminin) est évident. Mais au fait, quel intérêt historique pouvons-nous attendre, nous autres hommes, de l’émancipation des femmes ? Le vieux politicien léniniste répondra sagement : la réalisation de l’unité populaire face à l’ennemi principal. C’est bien vrai. Mais, pour les hommes, un peu cher payé. Et de fait, les révolutions populaires ne restent pas longtemps féministes.

Et dans un "groupe-mec ", que répond-on ? Le chœur : "ne plus être emmerdés par les autres mecs quand on ne joue pas au mec". Et surtout avoir des rapports "plus chouettes" avec les femmes. Et de replonger pour la énième fois dans la question de la drague, mixture des comportements et des motivations les plus diverses. C’est quoi des "rapports plus chouettes" ? Ben, la camaraderie, l’amitié, l’amour ... Mais ce sont des rapports qui existent déjà ! Et l’amour, n’est-ce pas justement le ciment des couples, ces " entreprises privées" de sexage ?

 LES PLAISIRS DU SEXAGE

Ici, la thèse du sexage atteint ses limites. Non par une contradiction interne : visiblement, elle ne peut épuiser la complexité des rapports hommes/femmes.

Le but de la révolution prolétarienne est (était ?) l’abolition des salariés et des capitalistes, et non d’établir des "rapports plus chouettes" entre eux. Le but de la révolution féministe ne peut être l’abolition des hommes, mais de briser les rapports de sexage, de libérer les femmes, et d’établir (ou de développer) avec les hommes d’autres rapports, en particulier (pour les hétéro-sexuelles) "d’amour". Or ces autres rapports (que le sexage) entre les sexes biologiques existent déjà. Serait-ce la raison pour laquelle la majorité des femmes est longtemps restée réfractaire au féminisme, conçu comme une lutte des exploitées contre les exploiteurs ? La vie de couple n’est pas immédiatement, ou pas simplement, vécue comme un "bagne domestique". Mais les "intérêts compensateurs" que les femmes trouvent à leur appropriation privée par un homme, ne seraient-ils pas l’idéologie propre à ce mode d’exploitation, un opium qui le rendrait supportable, et y ferait même trouver avantage ?

Creusons d’abord cette idée. Une contradiction du sexage consiste entre son essence sociale et sa réalisation privée. Les femmes appartiennent aux hommes en ce sens que chaque femme n’est rien tant qu’elle n’appartient pas à un homme particulier. Alors, elle sera exploitée, mais aussi elle sera " casée". Par un mécanisme classique dans le salariat (mieux vaut être exploité que chômeur), l’appropriation privée par un homme peut alors apparaître comme un avantage. Une camarade (qui militait avec des paysannes du Sud-Ouest) avait un jour fait remarquer dans un débat, à la stupéfaction générale, que c’est l’homme qui est en fait le "petit capital" de la femme. La preuve : son père l’a dotée pour trouver un mari, et si celui-là là plaque, elle perd tout. Là encore, on trouve dans le salariat une illusion semblable : c’est le patron qui "donne" du travail à l’ouvrier. Illusion certes, mais qu’il ne suffit pas de démonter pour abolir. Sécurité matérielle et affective, considération sociale vont de paire avec l’appropriation par un homme.

Mais il y a plus. Si le taylorisme et le fordisme ont effectivement (et encore !) dépossédé l’ouvrier de son savoir-faire, de telle sorte que le patronat et ses ingénieurs organisent son travail, rien de tel dans le ménage. L’homme s’approprie les avantages d’avoir une femme ... mais celle-ci reste l’intégrale détentrice des moyens de ces avantages : elle est la " maîtresse de maison", comme l’ouvrier de métier reste maître de ses outils.

Qu’on m’excuse de ces parallèles incessants. Mais il serait peut-être utile, avant de railler les difficultés du féminisme à se constituer en mouvement subversif, de se rappeler les doctes analyses marxistes sur les tendances ouvrières au réformisme, au corporatisme, etc. Or les "pièges de la collaboration de classe" tendus par le sexage sont infiniment plus forts et complexes. Chaque femme peut réellement espérer, en jouant le jeu, renverser partiellement, dans la sphère privée, le sexage à son avantage.

D’autant que, par rapport aux autres rapports sociaux, et en premier lieu le salariat, le ménage apparaît comme une défense, un bastion solidaire. Face aux patrons et à l’État, hommes et femmes des ménages ouvriers, employés ou paysans, appartiennent en général aux mêmes classes. Dans la lutte quotidienne pour les moyens de l’existence, la solidarité l’emporte le plus souvent sur l’antagonisme entre les deux classes de sexe.

Ainsi, la constitution même du rapport de sexage, ainsi que l’imbrication de ce rapport avec d’autres rapports sociaux (à l’Etat, au Capital), interdisent au féminisme, s’il veut devenir majoritaire, de déduire, de la réalité du sexage, la tactique... " classe contre classe". Celle-ci était déjà stupide et désastreuse pour le combat de la clase ouvrière. Il n’était pas nécessaire que le mouvement féministe reproduise mécaniquement les erreurs "infantilistes de gauche" du mouvement ouvrier. L’importance donnée par ce mouvement à l’analyse de son propre vécu l’en a gardé majoritairement .

 L’AMOUR N’EST PAS L’OPIUM DU SEXAGE

Si le "moindre mal " que constitue l’appropriation privée d’une femme par un homme (par rapport au phallocratisme social), et la solidarité des couples face à l’adversité, suffisent à expliquer que les femmes ne ressentent pas en général leur homme comme leur ennemi, faut-il pour autant tenir les 1iens qui relient homme et femme sous le nom d’amour pour une vaste fumisterie, "l’âme d’un monde sans cœur" ? Question délicate (celle des " rapports affectifs", du "désir hétérosexuel") sur laquelle les féministes glissent rapidement. Avec raison si, à l’étape actuelle, la tâche principale est plutôt d’affirmer : "Mon amour, toi-même, tu es aussi mon ennemi". Reste que, si le privé est politique, il importe d’aborder le problème, comme le faisait courageusement Emmanuelle de Lesseps. Pour les femmes, et pour les "hétéros" des groupes mecs. Car enfin, il y aurait un moyen simple de rompre un rapport d’oppression que nous réprouvons : rompre tout rapport avec nos compagnes. Pas question. Et que l’on veuille bien croire que ce n’est pas uniquement pour conserver nos femmes de ménage.

Il faut le reconnaître (et pour les hommes, c’est plutôt de là que l’on part) : il existe d’autres rapports entre hommes et femmes, irréductibles au sexage, et que, pour ne pas m’embarrasser de mots plus alambiqués mais pas plus clairs, j’appellerai "d’amour".

" Si des femmes désirent des hommes, c’est qu’un homme ne peut être défini dans tout son être comme oppresseur, pas plus qu’une femme ne peut être définie entièrement comme opprimée. L’oppression est un concept qui ne rend compte que d’un plan de la réalité des rapports humains", écrivait Emmanuelle de Lesseps. Je lui laisse la responsabilité des conclusions qu’elle en tirait pour le mouvement féministe : "Dans une théorie féministe des rapports entre les sexes, il est fondamental de faire la distinction entre le plan des rapports individuels, où s’expriment les contradictions (seul espoir de changement social) et la représentation sociale, normative, des rapports hétérosexuels. L’un ne se réduit pas à l’autre, et c’est dans cette marge, ce décalage, que se situe la possibilité de la prise de conscience, de la révolte, c’est de ce décalage que naît le féminisme. Une hétérosexuelle, actuellement, est forcément amenée à des compromis avec les hommes. Mais si le radicalisme féministe devait consister à refuser toute contradiction, à s’autosatisfaire de principes purs, durs, lisses et sans bavures, il serait incapable de rendre compte de la réalité, incapable de faire avec, de se servir de cette réalité, incapable de représenter, et donc d’aider, des femmes".

Pour ma part, je voudrais seulement souligner l’importance de cette contradiction pour un homme, par rapport au féminisme et par rapport au communisme.

Je pense qu’effectivement la conscience de cette contradiction (opprimer l’être aimé) est celle qui m’a le plus ouvert aux thèses féministes. Je crois que si un jour les hommes acceptent l’hégémonie du féminisme, c’est qu’ils y découvriront la possibilité de développer des rapports individuels et sociaux (dans la rue, au travail) avec les femmes qui ne seront pas d’emblée piégés par les rôles de la drague, du paternalisme ou de la manipulation. Mais bien sûr, ils ne lâcheront pas la proie pour l’ombre : seule la lutte des femmes leur fera découvrir ces nouveaux rapports.

Mais plus généralement je pense que les rapports d’amour (pas forcément hétéro bien sûr) sont en eux-mêmes une force anti-capitaliste, anti-étatiste, anti-élitiste, anti-productiviste, etc : en eux-mêmes une force subversive. ("Nous n’irons pas au but un par un mais par deux" chantait déjà le communiste surréaliste Eluard, qui avait peut-être une vision un peu limitative de la question...). D’où les réticences de nombreux hommes à la " non-mixité " qui l’a peu à peu emporté dans le Mouvement pour la Libération de l’Avortement et de la Contraception. Cet isolationisme féministe avait sans doute bien des justifications théoriques et tactiques. Sur le fond, je reste convaincu que la lutte pour l’émancipation des rapports amoureux des contraintes et déformations que leur imposent les rapports sociaux oppressifs peut être une tâche commune des femmes et des hommes.

Mais on ne peut faire abstraction aujourd’hui de la marque, des normes, que le phallocratisme imprime sur les rapports amoureux. La libération de ces rapports ne peut donc se mener que sous la "direction" des opprimées : les femmes (et les homosexuels). "Sous la direction", en ce sens que les opprimées ont le plus avantage à l’abolition de ces normes, et veilleront le plus efficacement à ce que la libération ne consiste pas en un réaménagement moderniste de l’ordre phallocratique existant.

Finalement, les hommes ne joueraient donc pas seulement vis-à-vis des femmes le rôle des "bourgeois" dans le rapport de sexage, c’est-à-dire le rôle des exploiteurs à combattre. Ils peuvent aussi jouer le rôle d’alliés inconstants, balançant d’un camp à l’autre, hésitant à renoncer à leurs avantages immédiats au profit de la libération des rapports amoureux, des alliés qui ne peuvent se mobiliser que sous la ferme direction de la classe fondamentalement exploitée, celle des femmes. Bref, ils jouent aussi le rôle des "petits bourgeois". Allons, camarades, vous voyez bien qu’en bricolant ferme on peut encore replâtrer le vieux marxisme !

NOTES

- Colette GUILLAUMIN, "Pratique du pouvoir et idée de nature : l’appropriation des femmes", Questions Féministes n°2.
- 2 -Emmanuelle de LESSEPS, Questions Féministes n°7.
- 3 - En reprenant mon intervention dans Partis Pris n°22, Sept. 1980.
- 4 - Et c’est pourquoi, en tant que marxiste, je considérerais effectivement le sexage comme un rapport social fondamental, marquant les diverses formations sociales où se sont succédées diverses formes de familles : comme un mode de production opposant deux classes, et qui s’articule à d’autres modes de production opposant différemment ses individus-supports.
- 5 - Francine COMTE, "Classe de femmes, tseu, tseu", Partis-Pris n°14, novembre 1979. Sur la " risibilité des universaux", voir le beau roman d’Umberto Eco, Le nom de la Rose. Il serait intéressant (et facile) de montrer que K. Marx n’aurait sans doute désapprouvé ni le nominalisme de Guillaume de Baskerville, ni celui de Francine Comte.
- 6 - Fernand BRAUDEL, Civilisation matérielle, économie et capitalisme, Armand Colin, 1978. On peut toutefois contester la définition braudelienne du " capitalisme ".
- 7 - D’où l’ambiguïté de films comme ceux de Mizoguchi ("Contes de la lune vague après la pluie") qui montrent si bien l’intériorisation qu’ils semblent confirmer cette morale du "chacun à sa place".
- 8 - Selon le titre d’un autre article de Francine COMTE (Partis-Pris, n°15, Décembre 1979) qui répondait ici à une exclamation d’Alain BIHR (Partis-Pris n°14) : "Classe de femmes, quelle ânerie ! pourquoi pas une classe de nègres ?". Justement, les deux situations sont assez semblables : un rapport d’exploitation (sexage ou esclavage) camouflé sous une différence de nature (le sexe biologique ou la couleur de la peau).
- 9 - On sait que les thèses à la C. Guillaumin ont conduit certaines féministes au "lesbianisme radical".
- 10 - Francine COMTE, Partis-Pris n°14.




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