lundi 19 août 2019

















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par Alain Lipietz , Denis Baupin | 1er septembre 1998

La Tribune des Verts N°4
Valeurs et bases sociales pour le parti Vert du 3e millénaire
Redevenus "le" parti de l’écologie politique, reconnus comme parti de lutte et de gouvernement, les Verts doivent dorénavant se fixer un objectif ambitieux : devenir le parti d’une nouvelle idée du progrès.

Au long des derniers siècles, d’autres forces incarnèrent le progrès : les démocrates, les socialistes ? Ils se sont affirmés d’abord sur des valeurs, et se sont construit une base sociale privilégiée en s’enracinant dans les couches sociales transformatrices de leur époque : le "Tiers état", les instituteurs, les syndicalistes, etc. Il en sera de même des écologistes.

Historiens et journalistes ont catalogué "à gauche" ces partis du changement ? tel que ces forces cherchaient à le redéfinir ! Les Verts sont sortis de leur phase infantile en cessant de se définir de façon identitaire, soit en se situant dans l’opposition droite-gauche héritée du passé, soit en refusant d’affronter le problème de leur rapport avec les vieilles forces progressistes. Ils ont affirmé leurs valeurs et leurs objectifs, puis, avec exigence, ils ont cherché des alliés là où ils se trouvaient : plutôt dans la vieille gauche. On nous classera sans doute comme "la gauche du début du XXIe siècle", mais pour l’heure notre problème est de redéfinir le progrès et de commencer à lui donner forme.

Retravaillant les vieilles idées démocratiques de "liberté, égalité, fraternité", les Verts ont avancé de nouvelles valeurs : autonomie, solidarité, responsabilité. Que chacun soit, autant que faire se peut, maître de sa vie et de son action, que, par le partage des richesses et des pouvoirs, personne ne soit laissé sur le bas-côté, et surtout (c’est l’apport le plus novateur de l’écologie) que la société tout entière ait le souci de la vie sur la planète et des droits des générations futures.

Objectif ambitieux : il s’agit de retisser des liens sociaux, de les faire exister à travers des comportements, des institutions qui restent largement à inventer. Sur les décombres des formes autoritaires ou hiérarchiques du lien social (l’étatisme, le patriarcat), contre l’égoïsme, l’injustice et l’irresponsabilité du Marché capitaliste, les Verts devront œuvrer à un tissu social nouveau, à une société de personnes autonomes, solidaires et responsables, tout en étendant les libertés individuelles qu’a cru conquérir la modernité.

Quelles initiatives sociales appuyer, sur quelles bases sociales s’appuyer pour cela ?

D’abord sur toutes les forces qui résistent à l’oppression, à l’exclusion sociale et à la destruction de l’environnement. Mais les Verts ne seraient pas un parti politique, porteur d’un projet d’avenir, s’ils se contentaient d’être aux côtés des victimes, de celles et ceux qui "résistent" : ils doivent les aider à passer du "Non à l’horreur économique" à "Oui à un autre monde convivial", par une transformation sociale, une révolution lente, instaurant dans le dialogue une nouvelle qualité de vie.

Ainsi, les Verts ne sont pas le "parti des exclus", mais de celles et ceux qui luttent contre l’exclusion et pour des rapports solidaires. Ils ne sont pas le "parti des pollués", mais de ceux qui luttent pour la qualité de la vie et un développement soutenable. Ils ne sont pas le " parti des minorités " mais de ceux qui luttent pour conquérir de nouvelles libertés.

Cela implique de faire une différence entre les millions de personnes de notre aire d’influence et les dizaines de milliers d’acteurs sociaux de l’écologie politique. Les premières sont la justification et la cible de notre action : exclus, précaires, travailleurs épuisés, femmes exaspérées par le machisme, jeunesse sans espoir, immigrés traités comme des pions, usagers bousculés par la mégalomanie des technocrates. Les seconds sont celles et ceux qui se battent pour transformer la situation : militants de l’environnement ou de solidarité avec le tiers-monde, proposant de nouveaux modes de vie et de la consommation, syndicalistes se battant pour le temps libre et des formes de travail moins aliénantes, innovateurs sociaux inventant de nouvelles façons de vivre et de travailler. C’est avec ceux-là que nous devons chercher à construire en une décennie un parti de plusieurs dizaines de milliers de militants, enracinés dans les couches populaires, capables de changer leur vie.

Les Verts ne peuvent espérer faire adhérer tous les habitants d’un quartier en déshérence. Mais ils ne rempliront leur rôle que si les animateurs de la régie de ce quartier, les femmes prenant l’initiative de groupes d’échanges de savoir, les jeunes se lançant dans des projets culturels, les agents les plus imaginatifs des services publics, se retrouvent chez les Verts ou proches des Verts.

Les Radicaux de Gambetta ont eu leurs instituteurs ("les hussards noirs de la République"), les socialistes de Jaurés ont eu leurs syndicalistes. Les "hussards verts de l’écologie" seront les innovateurs sociaux.

Rallier les innovateurs sociaux de l’écologie, négocier des compromis majoritaires

Cherchons à regrouper dans un grand parti Vert ces innovateurs sociaux qui sont les "tisserands" de la société conviviale pour laquelle nous nous battons. Ils sont dans le monde du travail, chez les syndicalistes innovants, mais aussi chez les créateurs de coopératives et de petites entreprises, et surtout dans le "tiers secteur" qui offre à la fois de nouveaux services à la communauté et invente de nouvelles manières de rendre ces services.

Mais ils sont aussi du côté des "inventeurs de bonheur", du côté du temps libre, de la vie de voisinage, chez les animateurs d’associations de protection de la nature, d’activités culturelles ou sportives, de quartiers, de crèches parentales, de Systèmes d’échanges Locaux, des mouvements d’éducation populaire qui, mobilisés dans une résistance à une oppression contre leur identité et leur mode de vie (féministes, antiracistes, homosexuels, concubins, etc.), cherchent à inventer de nouvelles manières d’être ensemble.

Les Verts ne doivent pas privilégier exclusivement parmi leurs alliés le "radicalisme de résistance", qui n’a parfois d’autre imaginaire alternatif que le retour aux compromis d’avant la crise, ou le rêve d’un mythique socialisme purifié des erreurs tragiques de ce siècle. Le mouvement social, le vrai, celui de la société, est fait de myriades de petites initiatives, ponctuées par de grandes mobilisations, consolidées pas à pas au travers des lois, des institutions. Radicaux dans leur critique de l’existant et dans leurs ambitions, les Verts le sont ! Mais forts de l’expérience historique et de leurs principes de non-violence, ils savent qu’on ne balaiera le vieux monde que par une succession de petites et grandes conquêtes, à tous les niveaux. Ils sont des "réformistes radicaux".

Mais s’appuyer sur une base sociale ne saurait suffire à garantir les victoires de demain. En accédant à l’Assemblée Nationale et au gouvernement, Les Verts ont capitalisé les victoires préparées depuis une dizaine d’années dans les luttes ; ils ont concrétisé les premières étapes du processus de transformation sociale qu’ils promeuvent.

Nous affrontons aujourd’hui de nouvelles résistances. Les rapports de force sociaux ne cessent d’évoluer et nos alliés dans certaines luttes peuvent être nos adversaires dans d’autres. Ainsi, des syndicats qui sont nos alliés pour la réduction du temps de travail s’opposent à nous sur le nucléaire.

Une stratégie pour de nouvelles conquêtes, c’est identifier les victoires que nous voulons atteindre, mais aussi les forces avec lesquelles nous voulons nous associer pour les obtenir, les compromis ? au sens noble du terme ? que nous estimons devoir passer avec d’autres forces sociales pour les atteindre, et la forme que nous voulons donner à notre parti pour atteindre ces objectifs.

Passer des alliances avec les parents d’élèves qui commencent aujourd’hui à se mobiliser contre la pollution de l’air ou avec les organisations de consommateurs en faveur d’une alimentation plus saine, nous savons déjà le faire. Mais il faut aller plus loin. Sans rien renier quant à nos objectifs, mais en sachant que la société n’évolue que par étapes, il nous faudra, sur la base de la légitimité et de la crédibilité aujourd’hui acquises, ouvrir le dialogue avec les forces sociales dont les intérêts immédiats vont à l’encontre de nos objectifs.

Ainsi, serions-nous prêts à passer des compromis avec les agriculteurs, avec les chasseurs, avec les constructeurs automobiles, avec les routiers pour franchir de nouvelles étapes dans l’élaboration d’une société plus écologique ? Serions-nous prêts à négocier avec les syndicats de l’énergie pour que la sortie du nucléaire ne signifie pas systématiquement affrontements doctrinaires, mais recherche de solutions conciliant promotion des énergies renouvelables et préservation des emplois ?

Ces questions, nous devons nous les poser, si nous voulons que nos intuitions ne restent pas de belles idées, si nous voulons les faire passer dans la réalité. Cela signifie une évolution importante de nos modes d’action, un saut qualitatif important dans notre capacité de dialogue, dans notre recherche d’interlocuteurs. Cela implique de privilégier la recherche de convergences : promouvoir une agriculture durable, c’est préserver l’outil de travail de l’agriculteur ; protéger les espaces naturels constitue un objectif commun des écologistes et des promoteurs d’une chasse responsable ; défendre les droits sociaux des routiers, c’est allier protection sociale et préservation de l’environnement, etc.

Ouvrir de tels chantiers suppose une évolution de notre organisation. Cela peut passer par des états généraux de l’écologie politique, comme l’ont fait nos amis belges d’écolo. En associant réflexion programmatique, discussion avec des partenaires, et élaboration pragmatiques, ils pourraient contribuer à cette nouvelle étape de l’histoire des Verts, à la construction du parti Vert du 3e millénaire.




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