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par Alain Lipietz | 11 novembre 2000

Libération
Quand l’agglomération n’agglomère plus
Les mégapoles… Immenses agglomérations, plus que dix-millionnaires en habitants, symboles d’un modèle, le nôtre, celui de l’artificialisation du monde, béton, acier ,verre et goudron, immenses accumulations d’activités humaines, administratives, commerçantes, intellectuelles, pompant nourritures et matières premières à des milliers de kilomètres…

Finalement, il n’y en pas tellement, dans notre monde développé ! Deux en Europe, Londres et Paris, deux aux États-Unis, New York et Los Angeles, une seule grande écharpe urbaine de Chiba à Hiroshima. Non, les mégapoles, c’est plutôt pour le tiers-monde, le symbole de ce qui n’est pas gérable, l’échec dégénéré du modèle : Mexico, Sao Paulo, Shanghai, Calcutta, Le Caire et tant d’autres.

Des métropoles, oui. " La grande ville ", on en rêve, on y reste si on aime, on y retourne pour le plaisir ou une affaire. Là triomphent les avantages de l’urbain. D’abord l’échange, l’émulation intellectuelle avant même l’échange marchand : l’agglomération est à l’espace ce que l’apprentissage est au temps. Puis les fameuses " économies d’échelle " : hôpitaux, universités, offrant à une vaste population des services bien supérieurs, parce que spécialisés, à ce qu’offriraient des établissements dispersés dans les bourgs. Mais il ne s’agit pas tant de taille que de rapports sociaux : l’avantage d’être rassemblé n’existe que lorsque l’accès est garanti à tous. La métropole est d’abord un immense entrelacs de réseaux, de relations stabilisées.

Comme les étoiles dégénèrent en supernova, les métropoles dégénèrent en mégapoles. Il y a une véritable discontinuité entre les métropoles millionnaires d’Europe (Milan et Munich restent de l’ordre de 4 millions, Francfort, c’est moins d’un million) et les mégapoles. Au-delà, commencent les " déséconomies externes ".

La première de toutes est la déconnexion d’une partie de la population. Pas l’exclusion qui naît de trajectoires individuelles dans un contexte social donné, non, l’exclusion de quartiers entiers des réseaux de relations urbains. L’agglomération n’agglomère plus : elle relègue ; la banlieue devient bannissement ; le mécanisme du prix du sol sélectionne les classes sociales qui conservent le droit à la ville. On peut multiplier les voies de communication, au prix de ruineuses trouées dans le bâti, rien n’y fait : embouteillages, temps perdu submergent tous les efforts.

En fait, c’est tout l’écosystème artificiel de la vie urbaine qui ne peut plus suivre. La nourriture et les salariés se frayent difficilement un chemin jusqu’au centre, mais les déchets, ordures ménagères, carcasses de machines ne parviennent plus à ressortir, à se recycler ; les friches apparaissent en centre-ville , et les taudis. L’immense effort pour faire circuler quand-même les flux de matières devient gouffre à énergie, volcan de pollutions, de gaz à effet de serre. Enfer de stress pour elle-même, la mégapole devient menace pour ses environs, pour l’écosystème planétaire. Paris dévore l’Ile de France et déjà la déborde de Montereau à Creil et de Meaux à Dreux.

Comment éviter le basculement de la métropole en mégapole ? Certes pas en limitant le droit à la ville. Mais en créant d’autres grandes villes. En redéployant les grands équipements publics (aéroports, grands équipements scientifiques) vers des métropoles pas encore saturées. En cherchant à ré-articuler les mégapoles existantes en un réseau de métropoles (à l’image de la Hollande). En cherchant surtout à tisser des réseaux de socialité attractifs dans les villes moyennes.

Ce n’est pas seulement une question d’urbanisme ou d’aménagement du territoire. Bien en amont, de l’effort que fait une société pour que chacun y trouve sa place dépend la taille, vivable ou invivable, de ses villes.




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