mercredi 22 novembre 2017

















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26 février 2000

Six heures de l’Écologie Politique
Qu’est-ce que l’écologie politique ?
Saint-Denis (92)
Jacques Robin m’a demandé de vous dire ce qu’était l’écologie politique ! Je pense que vous êtes tous au courant, puisque vous êtes là. Mais il peut être utile, pour cadrer la suite de la discussion, de le rappeler. En quelques minutes, ce n’est pas très facile. Le plus simple est de partir des mots eux-mêmes : "écologie politique".

Qu’est ce que l’écologie ? " Eco " - pour les Grecs, oikos - c’est le domaine, le jardin, la maison (la maison au sens méditerranéen du terme, avec derrière la vigne, les champs, etc.). " Logie ", logos, c’est le sens, le " pourquoi ? ", le " qu’est-ce que cela veut dire ? pour quoi faire ; ? ". Et puis "politique", c’est polis, la cité, l’endroit où l’on discute, où l’on délibère. Ainsi, l’écologie politique, c’est le lieu où l’on délibère du sens de ce qu’on fait, dans la maison, dans les champs, etc. Autrement dit : l’écologie politique, c’est le débat sur la question : " qu’est ce qu’on fout [1] là ? " (Logos, qu’est ce qu’on fait ? ; oikos, là, chez nous)

Les Grecs avaient une façon un peu plus sophistiquée d’approfondir cette question. Il y a d’ailleurs une très belle légende à ce sujet. Homère, devenu vieux, se promenait sur les bords de l’île de Chios, où il était né. Et il rencontre des pêcheurs en train de s’épouiller. Il leur demande : "Qu’est ce que vous faites là ? La pêche a été bonne ?" Et les pécheurs de lui répondre  : "Ce que nous avons pris, nous l’avons laissé sur place, et ce que nous n’avons pas pris, nous l’emportons avec nous". Alors Homère s’est gratté le crâne pour comprendre ce que voulait dire cette énigme. Et n’ayant pas trouver la solution, il s’est suicidé… dit-on. Les livres disent que la solution, c’est : les poux. Les pêcheurs sont en train de s’épouiller, donc ceux qu’ils prennent, ils les laissent sur place, et puis ceux qu’ils ne prennent pas, ils les emportent avec eux. Je racontais cette histoire à un poète de l’ex-Yougoslavie, à la fin de la guerre de Bosnie. Il me dit : "Attendez, ce n’est pas possible. Les Grecs n’ont pas pu donner un sens aussi vulgaire à une énigme portant sur la mort d’Homère. Ils devaient plutôt penser à la question de la mort, du sens de la vie. Et, en fait, la solution, c’est plutôt quelque chose comme : les biens matériels". Ce que nous aurons pris, nous le laisserons sur place, et ce que nous n’aurons pas pris, nous l’emporterons avec nous.

Je crois que ce poète avait trouvé effectivement la solution de l’énigme. Pour nous, écologistes, dans une société mondialisée et ravagée par le libéralisme, la première partie de la phrase apporte, sur la question du sens de notre activité, une réponse lumineuse. Ce que nous aurons pris sur cette terre, sur cette planète, nous le laisserons sur place. Cela nous dit à nous, à la fois en tant qu’individus, dans notre destin personnel, et en tant qu’humanité, dans notre destin collectif et historique, que ce que nous aurons " pris ", c’est ce que nous laisserons sur place, c’est ce qui n’a pas de sens véritable pour nous, mais qui peut, au contraire, ravager la vie des autres. Ce qu’auront pris les Bill Gates, les Desmaret, et tous les barons de la new economy ou de la old economy, que ce soit l’économie du pétrole ou celle de l’internet, ce qu’ils auront pris, c’est-à-dire les stock options, ils ne les emporteront pas au paradis. En revanche, ce qu’ils laisseront sur place, ce sont des galettes de fioul cancérigène qui souillent nos plages, et des giga-octets totalement inutiles, vérolés de virus et de bugs, qui encombrent déjà nos ordinateurs.

Plus difficile à comprendre est la seconde partie de la phrase. Ce que nous n’aurons pas pris ? ce que nous aurons donc donné, laissé en commun à tous, le réseau de relations que nous aurons pu construire, c’est cela que nous emportons avec nous, à la fois en tant que souvenir de notre personne individuelle, notre personne mortelle, mais également en tant que destin collectif de l’humanité. Ce que nous n’aurons pas pris, c’est-à-dire ce que nous aurons construit ensemble, les uns pour les autres, pour vivre mieux ensemble, pour apporter à tous, donc aux autres et donc à nous-mêmes, plus d’occasions de bonheur, c’est cela que nous emporterons avec nous, c’est cela qui donne sens à l’activité de l’humanité dans sa " maison ".

Or nous vivons aujourd’hui justement dans une économie " mondialisée ", nous sommes dans cette " nouvelle ère " dont nous a parlé Jacques Robin, où la relation, la communication, l’information seront au cœur de l’économie du XXIè siècle. L’économie : la mesure de la façon dont on vit dans la maison, dans le jardin. La différence entre l’économie et l’écologie, c’est que l’économie parle du nomos, de la mesure, tandis que l’écologie parle du logos, du sens, de " ce qu’on fout là ". L’économie nous dit combien on arrive à prendre de ce qui est là. L’économie du XXIè, c’est vrai, nous donne cet avantage, à nous écologistes, qu’elle va être précisément basée sur la relation.

Je suis un peu désespéré de voir comment, dans tout ce qui se prépare cette année à Bruxelles ou à Lisbonne, il n’y en a que pour la e-conomy, l’économie de l’informatique, l’e-Europe, le e-business, les e-qualifications professionnelles, la e-démocratie. Mais la communication, mais l’information, mais la qualification, ce n’est pac essentiellement la capacité de maîtriser Internet. Demain on utilisera Internet comme on utilise une voiture ou un vélo. Personne n’est capable et n’a d’ailleurs besoin, aujourd’hui, à part quelques professionnels, de dire comment marche une voiture, ni même de faire la théorie du vélo ? On a besoin en revanche d’une immense qualification pour s’occuper les uns des autres, pour créer du bonheur dans sa cité. Et pour empêcher que le libre échange ne provoque à la fois la pauvreté dans le Tiers-monde et le chômage dans les pays du Nord, ça demande énormément de communication, ça demande énormément de qualifications.

Il n’y a pas de plus beau métier, aujourd’hui, que ces clowns qui vont dans les hôpitaux pour faire rire les enfants cancéreux pendant que des médecins les soignent. Ceux-là sont considérés comme les héros du XXIè siècle, et avec raison. Mais cette qualification professionnelle - être capable d’aider un enfant à affronter le risque de sa mort - représente le type même des qualifications qui seront exigées au XXIè siècle : ce que Roger Sue appelle " l’économie quaternaire ", c’est-à-dire l’économie de la relation, l’économie de l’information, l’économie du " s’occuper les uns des autres ". Ce qui est effectivement l’économie du sens, l’économie du "qu’est-ce-qu’on-fout-là". Je pense qu’il y a un énorme piège à réduire l’information et la globalisation à la circulation mondiale des messages sur Internet. C’est exactement ce que Hitchcock appelait un red herring, un hareng saur, qui sert de leurre que l’on vous agite sous le nez, alors que la réalité importante est ailleurs.

La révolution de la mondialisation signifie que chaque chose sur la planète retentit sur la vie de quelqu’un, à l’autre bout de la planète. Prendre sa voiture plutôt que de prendre le métro, c’est déjà d’une certaine façon arbitrer sur le niveau des eaux autour du Bangladesh en 2050. C’est vrai. Et nous en sommes informés. C’est vrai. Et nous pouvons utiliser d’autres solutions. C’est vrai. Et c’est de cela que parle l’écologie politique. Mais cela n’a rien à voir avec un problème technologique. C’est un débat sur le sens, et le vrai problème est de se mettre d’accord sur des montages politico-institutionnels, pour arriver à contrôler les problèmes que nous pose la mondialisation.

Et là, l’écologie apparaît comme une force politique, une force dans la " cité ". La cité, mais, attention, quelle cité ? Ce qui m’a le plus impressionné dans la manifestation, l’autre jour, à Nantes, sur le naufrage de l’Erika, c’est qu’elle était couverte à la fois des banderoles rouges et jaunes d’ATTAC, l’association des citoyens pour la taxation des capitaux spéculatifs, et par des banderoles bretonnes. Les gens qui étaient là, ils étaient là en tant que citoyens du monde. Ils n’avaient plus peur de la mondialisation. Ils n’avaient plus peur de la financiarisation. Pendant 15 ans, on leur avait dit qu’on ne pouvait plus rien faire en France, parce qu’il y avait la mondialisation, parce qu’il y avait la financiarisation ; et bien là, ils disaient : " Maintenant, nous allons faire des lois mondiales, pour contrôler la finance et les pétroliers ". Mais ils ne le faisaient pas en tant que citoyens du monde abstraits, ils étaient citoyens du monde en tant que bretons ! Et ils mélangeaient les banderoles bretonnes et les banderoles d’ATTAC. Et c’est cela, je crois, la nouveauté fondamentale de la façon de faire de la politique au XXIè siècle.

Nous sommes tenus d’être globalistes, à force de l’avoir dit ! Depuis 25 ans, les écologistes ont au moins fait passer ce message : "penser globalement, agir localement". Nous nous apercevons aussi maintenant qu’il faut commencer à agir globalement, c’est-à-dire à fixer des lois, des règles du jeu, pour essayer de dompter le capitalisme, le productivisme, à l’échelle globale. Mais, en même temps, il faut penser localement la façon de convaincre nos voisins, nos voisines, nos collègues, de cette nécessité d’agir au niveau global. Car on ne peut le faire que s’ils comprennent que leur destin global s’articule avec leur destin local. On ne peut le faire que si l’on est capable de leur faire comprendre que la transformation sociale ne passe ni par le marché globalisé ni par l’Etat national qui dicterait des lois, mais par une nouvelle dynamique de l’association, de la coopération au niveau local, qui sert de base et de pédagogie, de propédeutique à une association au niveau planétaire.

Il y a 17, 18 ans, dans un vieux bouquin, l’Audace ou l’Enlisement, qui était déjà une critique de la première tentative d’union de la gauche ? la quelle se faisait à l’époque sans les Verts, puisqu’ils n’étaient pas nés - je concluais : Face à la " première gauche ", qui ne compte que sur l’Etat et la répartition de l’argent pour assurer la solidarité, et face à la " deuxième gauche " qui ne compte que sur l’entreprise et sur le marché pour assurer la liberté, l’autonomie, il faut inventer une " troisième gauche ", qui permette la fusion des valeurs individualitaires de liberté, d’autonomie (le " prendre ses affaires en mains ") et des valeurs de solidarité, héritées de Spartacus en passant par Jaurès (" ne laisser personne sur le bas-côté, aller tous ensemble vers l’avenir "). Je crois que l’écologie politique peut être le point de rencontre de cette troisième gauche, de cette nouvelle volonté de changement qui n’est assise ni sur le goût du productivisme, de l’étatisme, de la technocratie, ni sur la confiance dans la libre initiative, devenue liberté d’entreprendre sans se préoccuper le moins du monde de ce qu’il en résulte pour le voisin.

L’écologie politique apporte en quelque sorte un creuset unificateur, à toutes ces aspirations féministes, régionalistes, autogestionnaires, solidaires, qui, depuis 25 ans, balayent ce pays, balayent l’Europe et balayent la planète, et qui n’arrivent pas, jusqu’à présent, à se trouver, pour le XXIè siècle, une idéologie unificatrice équivalente à ce qu’ont pu être les grands espoirs du XIXè et du XXè siècles : la démocratie et le socialisme. Je crois que l’écologie politique, transcroissance de ces espoirs démocratiques et sociaux, représente le lieu où pourront s’unifier ces volontés de combiner à la fois les valeurs d’autonomie et les valeurs de solidarité, autour des valeurs de responsabilité : avoir dans sa propre tête le souci des autres , pour donner précisément un sens à la façon dont nous habitons la planète. Mais l’écologie politique telle qu’elle est aujourd’hui n’est qu’un projet, et je compte sur tous celles et ceux qui ne sont pas chez les Verts pour aider à le remplir.




NOTES


[1De " phytô ", je plante.

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