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[2009b] Préface à la traduction française de Giovanni Arrighi : Adam Smith in Beijing, 2007, éditions Max Milo, Paris.

(art. 2462).


par Alain Lipietz | 25 juillet 2009

La seconde bifurcation asiatique et l’avenir de la crise

Attention : ouvrage majeur. Le livre de Giovanni Arrighi, quoique publié à Londres et New York en 2007, à l’aube de la crise mondiale déchaînée par la faillite de la banque Lehman Brothers (septembre 2008), reste à ce jour la plus ample et pénétrante analyse de ce qui a préparé cette crise et du monde sur lequel elle peut déboucher. Cela seul justifierait sa lecture. Mais ce livre est encore autre chose. C’est, comme son nom l’indique, une extraordinaire introduction à la lecture d’Adam Smith, et à la compréhension du stupéfiant "décollage" de la Chine. Mais c’est aussi une magnifique introduction à la lecture d’Arrighi lui-même et de l’école à laquelle il se rattache.

Commençons par là. Né en 1937 en Italie, mort en juin 2009, Giovanni Arrighi appartenait à une école de chercheurs au confluent de l’histoire, de la sociologie, de l’économie. Point de rencontre qu’aux Etats-Unis on appelle encore « économie politique ». Il se rattachait plus particulièrement un centre créé et dirigé par son ami Immanuel Wallerstein, le Fernand Braudel Center de l’Université de l’Etat de New York, à Binghamton.

Ce nom, Fernand Braudel, le grand historien français à l’origine des Annales, fera déjà entrevoir aux lecteurs d’où parle Giovanni Arrighi. Un homme du Nord de la planète, imprégné de la lecture de Marx, de Gramsci, de Karl Polanyi (et bien sûr de Braudel), qui aime et connaît intimement le Sud. Giovanni a vécu six ans en Afrique sub-saharienne, non en amateur d’exotisme, de l’« Autre » de la division Nord/Sud, mais au contraire à l’écoute de l’histoire locale inscrite dans l’histoire globale.

Pour Braudel, pour Wallerstein [1] , pour Arrighi, il y a bien des structures socio-économiques globales, mais ce ne sont pas elles qui déterminent le destin du local. Au contraire, la structure du monde, à un moment donné, est pour eux le produit de centres structurants. Des « économies-mondes », rayonnant d’un centre qui construit sa périphérie, dans la fécondation de sa propre dynamique et de celle des territoires absorbés dans son champ de gravité, par la force des armes ou l’influence économique. Ces historiens travaillent sur la longue période, ces économistes enracinent l’économie dans le social et le culturel.

Prolongeant l’intuition qui structure Civilisation matérielle, économie et capitalisme de Braudel [2], les théoriciens des économies–mondes lisent l’Histoire comme la succession, la juxtaposition, l’interaction, la rivalité de ces cercles organisés autour de cités comme Amalfi, Gênes, Venise, Anvers, Amsterdam, Londres, New-York, Los Angeles, Tokyo, Shanghai… Cercles ou réseaux qui se forment, prospèrent, parviennent à l’hégémonie, déclinent. L’Histoire du monde est pour eux une géographie mouvante, un lent kaléidoscope. La globalisation y a toujours existé, les territoires dominés y poursuivent leur histoire propre, histoire de sujétion, de collaboration, de résistances, de révoltes, préparant le perpétuel renversement de la carte des puissances du monde. Et chaque puissance émergente s’appuie sur une socio-géographie tissée de rapports de classes locaux, de traditions, de savoir-faire, base de sa croissance jusqu’à la suprématie transitoire.

Le vecteur de cette suprématie, plus que la canonnière, est le commerce. Comme le disait Fernand Braudel en parlant du « miracle italien » [3], pour relativiser l’importance des condottieri, « À long terme, seuls comptent les marchands ». Ces marchands, comme les canons, hier et encore aujourd’hui, vont par mer. Les mers sont parfois de sable : les caravanes du Croissant Fertile que se disputaient les premiers empires mésopotamiens, égyptiens ou indo-européens, celles qui, de l’Arabie, remontaient vers Petra et la Méditerranée, celles qui, par le col de Kachgar, parcouraient d’un bout à l’autre de l’Ancien monde la Route de la Soie, celles qui garantissaient l’unité de l’empire hispano-africain des Almohades, étaient portées par des « vaisseaux du désert ». Peu importe. Cette différence entre « le marché » au sein des communautés contiguës, même fractionnées en fiefs, et même fractionnées en Etats-Nations, et le « commerce à longue distance » constitue vraiment pour Braudel le saut de la « production marchande » au « capitalisme » [4]. Pour ce commerce à longue distance, les Anglais et la Commission européenne disent trade, et Adam Smith dit « navigation ». Aujourd’hui encore, l’avion n’a pas supplanté le navire.

Quelle différence avec le marché intérieur ? Evidemment que ce dernier résulte de la division du travail au sein d’une société, d’une communauté. Il n’est que la trace, au verso, de certains rapports sociaux où, par exemple, on construit, ou pas, sa maison soi-même, on a de grandes exploitations agricoles autosuffisantes, avec des travailleurs en métayage ou salariés, ou des petites exploitations familiales, on mange « dehors » ou à la maison. Le trade met au contraire en contact des sociétés, voire des civilisations différentes qui auraient aussi bien pu, qui auraient peut-être préféré s’ignorer, il est le vecteur des rapports transformateurs centre-périphérie.

Adam Smith, le premier grand économiste classique, et son œuvre fameuse Recherche sur la nature et les causes de la richesse des nations (1776), restent connus des uns pour avoir théorisé le libéralisme économique et le dogme du pouvoir auto-régulateur du marché, sa « main invisible ». Ce qui est injuste : Adam Smith a tout aussi bien écrit une Théorie des sentiments moraux (1759), qui critique radicalement le principe de base du libéralisme, le no-bridge, c’est-à-dire l’absence de prise en compte du bonheur des uns dans la satisfaction des autres. Pour d’autres, Adam Smith, en réduisant la richesse monétaire à un signe représentant du travail humain, serait l’inventeur de la théorie de la valeur-travail, dont David Ricardo et surtout Karl Marx donneront la forme achevée. Cette représentation-là de l’apport de Smith est plus pertinente, mais contestée par les historiens de la pensée économique (aussi bien quant à l’originalité que quant à la clarté des conceptions de Smith au sujet de la valeur).

On fera sans doute l’unanimité en résumant l’apport économique d’Adam Smith au lien entre le trade, la « navigation », et le développement de la division manufacturière du travail, et donc de la productivité de l’ économie exportatrice. Autrement dit : Adam Smith est avant tout le socio-économiste du rapport entre le « développement » d’une communauté (Smith dit « Nation » , mais on pourrait aussi bien parler de « région » ou de « civilisation ») et sa participation au commerce inter-communautaire, pour ne pas dire international. L’idée, illustrée par l’apologue de la manufacture d’aiguilles, est simple : si une organisation industrielle doit se contenter de son « marché intérieur », elle n’a pas de raison de se développer au delà d’une certaine limite. Mais si elle commerce avec des marchés complètement exogènes, au delà des mers et des déserts, alors ce surcroît de demande l’amènera à perfectionner son organisation (par exemple par division plus poussée du travail dans la manufacture), et donc sa richesse. Au contraire, une société qui importe les produits manufacturés qu’elle pourrait produire elle-même, parce qu’ils sont déjà moins chers ailleurs (c’est-à-dire fabriqués de façon plus productive), entre dans une spirale infernale de sous-développement.

C’est ce qu’on a appelé de façon peut-être abusive la « théorie de l’avantage absolu de Smith », en matière de commerce international. Mais insistons encore : la théorie de Smith n’est pas principalement une théorie du commerce international, mais du rapport entre celui-ci et la dynamique du développement interne de la nation qui y participe. Et, encore une fois, le mot « nation » peut être remplacé par une communauté territoriale quelconque, caractérisée par une certaine homogénéité. Ce fut le grand apport d’Antonio Gramsci que de comprendre qu’on peut considérer deux régions à la sociologie différente d’un même État-nation comme deux nations smithiennes commerçant entre elles [5]. Gramsci s’appuyait sur l’exemple de son pays, fortement divisé entre un Piémont-Lombardie industriel et un Mezzogiorno féodal… Mais il aurait aussi bien s’appuyer sur l’exemple du Nord et du Sud des Etats-Unis d’Amérique à l’époque de la Guerre de Sécession, etc. Et, en fait, cette intuition de Smith (dont plus simple expression économétrique est la « loi de Kaldor-Verdoon » sur le lien positif entre le taux de la croissance des débouchés et le taux de croissance de la productivité) est le fondement même de la théorie des économies-mondes : ces centres qui croissent et s’enrichissent d’avoir transformé leur périphérie en débouchés.

Tel est l’unique objet de la réflexion de Giovanni Arrighi, s’agissant de Smith, dans les trois premier chapitre de son livre, et s’appliquant au cas particulier de la Chine : Adam Smith comme penseur du développement et de son lien avec le commerce à longue distance. Un détour théorique qui semble nous éloigner de l’objet immédiat de notre curiosité : le « miracle chinois » ? Non, car ce détour par la lecture critique de Smith nous fait redécouvrir qu’à l’époque où celui-ci écrivait, la fin du XVIIIè siècle, on admettait que le niveau de développement du delta de la Rivière des Perles était équivalent, voire supérieur, à celui de l’économie-monde dominante en occident : les Pays Bas centrés sur Amsterdam. Aujourd’hui, cette région du delta de la Rivière des Perles est le Guangdong (capitale : Canton ou Guangzhou), première région manufacturière exportatrice de la Chine, 12 % de son produit intérieur brut, avec, à une trentaine de kilomètres l’un de l’autre, deux des quatre plus grands ports du monde, Hong-Kong (ex-aequo avec Singapour, autre pôle du monde chinois) et Shenzhen…

Le but d’une préface n’est pas de déflorer les thèses d’un livre au point de dispenser de la lecture de l’auteur original, mais d’en présenter et contextualiser les enjeux, les apports, peut-être les limites. Ce qui oblige tout de même à dire un mot de ce que G. Arrighi pense d’Adam Smith. Essentiellement du bien, justement pour avoir établi ce lien entre « développement » et commerce.

Balayant les injustes critiques au « libéralisme » de Smith (dont Marx ne fut pas innocent), il rend à Smith son intuition essentielle, et entre dans le détail : pourquoi la Chine des Quing n’a-t-elle pas fait avant, et plus vite, ce qu’a fait la Hollande et qu’allait faire l’Angleterre ? Je laisse au lecteur le plaisir de découvrir son argumentation aussi serrée que complexe, où interfèrent la sociologie et la géographie.Ce n’est pas faute de charbon (il y en a, il en reste hélas beaucoup plus en Chine qu’en Angleterre, et il n’y en avait pas en Hollande). Sans doute faut-il chercher plutôt du côté des conditions sociales d’accès à la terre. Et aussi — et c’est extrêmement intéressant — parce que la culture productive chinoise était déjà plus « industrieuse » qu’ « industrielle ». Autrement dit, elle privilégiait les technologies intensives en travail et économes en intrants (énergie et matière premières) [6], au contraire du modèle de développement qui sera imposé au monde par la Grande-Bretagne de Manchester et Liverpool, puis par les Etats-Unis de New-York et de Detroit.

Je viens d’introduire l’expression « modèle de développement ». Il est évident, à lire Arrighi, que plusieurs modèles de développement capitalistes sont possibles. Il partage cette conviction avec les théoriciens de « l’approche de la régulation », école d’économistes née en France (Michel Aglietta, Robert Boyer, Benjamin Coriat…), mais qui a profondément influencé l’économie politique et la géographie « radicales » anglo-saxonnes [7]. Un « modèle de développement » décrit comment, pendant un certain temps et en un certain lieu, fonctionne le capitalisme, malgré ses contradictions. L’approche de la régulation analyse la cohérence d’un modèle de développement en examinant d’abord ses diverses composantes, dont la toute première est le « comment on produit ? », comment s’organisent les opérations et la coopération des producteurs directs : le paradigme technologique. Et d’emblée Giovanni Arrighi souligne que la Chine (plus généralement : l’Asie) s’en est tenue à un paradigme « industrieux » par opposition au modèle industriel occidental (ce que Marx appelait « la grande industrie »). Telle serait l’origine de la première bifurcation entre l’Orient et l’Occident, qui en un siècle fera apparaitre le premier comme « sous-développé » par rapport au second. Et, comme on le constatera à la lecture du livre, cette tradition industrieuse serait à la foi la base du grand retour en force de la Chine dans la « seconde bifurcation Orient-Occident » qui se déroule sous nos yeux, la marque qu’elle s’apprête à imprimer sur le capitalisme mondial tel qu’il sortira demain de sa crise, et peut-être même la possibilité théorique d’un « développement écologiquement soutenable » ! Rien moins.

Nous discuterons plus loin ces prophéties optimistes de Giovanni Arrighi, mais soulignons d’abord comment son analyse rétrospective converge avec d’autres écoles d’interprétation de l’Histoire.

C’est donc dès la fin du XVIIIè siècle, rappelle Arrighi, que la Chine, et plus particulièrement le delta de la Rivière des Perles, aurait « bifurqué » du delta Rhin-Meuse-Escaut et du bipole Manchester-Liverpool, en persévérant dans les techniques, les savoir-faire et traditions artisanales. Or c’est à la même époque que les économistes américains Michael Piore et C. Sabel identifient la « première bifurcation du capitalisme » entre la production artisanale (craft production) et la production de masse. Selon eux, la production de masse avait alors l’avantage absolu et allait écraser toute concurrence fondée sur le paradigme antérieur, que ce soit les vieux districts industrieux de l’Occident (la coutellerie de Thiers comme la dentelle de Calais) puis l’artisanat de l’Inde et la Chine. Et, dès 1984, dans leur grand œuvre, The Second Industrial Divide [8] , ils pronostiquent une nouvelle bifurcation et le retour en force du paradigme industrieux qu’ils appellent « spécialisation flexible ».

Pour Piore et Sabel, les premiers germes de cette « seconde bifurcation » se repéraient dans la « Troisième Italie » (Vénétie, Emilie, Toscane), dans le modèle alpin et rhénan, et même dans la Silicon Valley. Vingt ans de débats sur le « post-fordisme » (le fordisme ayant été le modèle le plus achevé du paradigme industriel de la production de masse) n’ont pas entièrement confirmé le pronostic de Piore et Sabel. Ce qui semble « avoir gagné », en matière d’organisation du travail, dans le dernier quart du XXè siècle, est bien le « toyotisme », le modèle prêché par Ohno Taiichi [9], né à Dalian (autre capitale industrielle de la nouvelle Chine). Il mérite certes le qualificatif d’ « industrieux », si par là on évoque le travailleur qualifié capable de s’affranchir du travail standardisé, répétitif, en un mot « taylorisé », base du paradigme technologique fordien. Mais les Nouveaux pays industrialisés de cette période, du Mexique des maquilladoras aux zones franches de la Corée du Sud semblaient bien se « spécialiser » dans un tout autre sens, comme on dit en français « ouvrier spécialisé » pour : ouvrier sans qualification !

Mon livre Mirages et Miracles. Problèmes de l’industrialisation du tiers monde [10], paru à la même date que The Second Industrial Divide, s’inscrivait plutôt dans la perspective d’une industrialisation du Sud par diffusion d’un « fordisme périphérique », et même d’une « taylorisation sanguinaire », avec une nouvelle division du travail Nord-Sud. Non plus la division activités manufacturières / activités primaires qui avait résulté de quatre siècles de « navigation », avec avantage absolu pour l’Europe et ses extensions de peuplement comme les États-Unis, mais selon un partage : conception qualifiée/ assemblage déqualifié. À l’époque, la simple idée d’une industrialisation possible du tiers monde au delà de micro-États-ateliers, fût-ce sous cette forme un peu fruste, fut critiquée avec ironie par la plus grande partie de la gauche marxisante…

Non seulement l’industrialisation de l’Asie du Sud-Est s’est-elle pourtant réalisée sous sa forme « taylorienne » originale, mais ceux des Nouveaux pays industrialisés dont les gouvernements se montrèrent les plus volontaristes, en affectant une part énorme du budget à l’éducation de base et à la formation professionnelle, parvinrent à « remonter l’échelle technologique ». Les bureaux d’études et les centres de recherche de la Corée du Sud et de Singapour rattrapèrent et dépassèrent ceux de l’Occident, jusqu’à se trouver en position d’avantage absolu dans plusieurs branches des nouvelles technologies de la communication : mémoires de masse, écrans plats… Et clairement se constituait un modèle oriental de production, le plus souvent aussi oppressif que le taylorisme, mais parfois impliquant le savoir-faire ouvrier, selon les méthodes du toyotisme d’Ohno. Les « Quatre tigres asiatiques », la Corée, Taïwan, Singapour, Hong-Kong, devenaient de petits Japons et relayaient la domination de l’économie-monde nipponne sur la Chine post-maoïste. Et d’autres pays (la Thaïlande, la Malaisie) se bousculaient en une seconde vague de « nouvelle industrialisation ».

Dès les années 1990, il devint évident que la carte des économies-mondes était bouleversée par l’évolution du capitalisme historique. J’eus l’honneur d’avoir à réaliser la synthèse d’une recherche internationale sur les rapports capital-travail à l’aube du XXIe siècle, pour le compte du World Institute for Development Economics Research, branche de l’Université des Nations Unies [11]. La grande incertitude était bien entendu : comment la Chine et l’Inde s’inscriraient-elles dans le nouvel ordre mondial ? Pour Carl Riskin [12], chargé du rapport sur la Chine, la chose était déjà claire : la Chine était engagée dans une révolution qui en ferait rapidement l’atelier absolu du monde. Et l’origine de cette révolution était à chercher dans… les campagnes d’injonctions paradoxales lancées par le dirigeant communiste Mao Zedong, appelant les masses chinoises à s’emparer directement des questions de la production, dans les ateliers et dans les « communes populaires » des villes et des villages ! Le désastreux Grand Bond en Avant, la Grande Révolution Culturelle Prolétarienne, la critique par Mao de la charte de Magnitogorsk et de l’imitation servile par l’Union soviétique de la révolution industrielle occidentale, n’auraient fait que préparer le triomphe du capitalisme chinois, une fois celui-ci rétabli par Deng Xiaoping.

La « Bande des Quatre » (théoriciens de la révolution culturelle, originaires de Shanghai, notamment l’ouvrier Wang Honwen, et Ni Chefu, inventeur du « foret des masses ») se retourneront sans doute dans leur tombe devant cette ruse de l’Histoire. Mais Riskin comme Arrighi attribuent bien le réveil de la Chine au retour de sa tradition industrieuse et entreprenante, à l’age de la « seconde bifurcation industrielle », retour que Riskin rapproche de la critique du productivisme et du centralisme staliniens par la Chine de Mao ! Et c’est bien, selon Arrighi, cet héritage de la période maoïste que le capital étranger est d’abord venu chercher en Chine, plus que les bas salaires et l’absence de résistance syndicale.

Laissons le lecteur découvrir l’analyse par Arrighi de l’origine et de la dynamique de la pacifique (ré-)émergence de la Chine, et des fondements du « Nouvel Age asiatique ». Elle est largement cohérente avec les intuitions de l’approche de la régulation et de l’école de Piore et Sabel. Mais si ces deux dernières travaillèrent ensemble au point de parfois se confondre dès le début de l’après – fordisme, l’école des économies-mondes du Fernand Braudel Center n’échangea avec elles que des clins d’œil sympathisants. On se lut, on s’invita en colloques, on chemina séparément. C’est un peu dommage, car les débats sur le « second industrial devide » auraient pu utilement inspirer Arrighi, et les régulationnistes auraient eu bien des choses à lui suggérer.

Et d’abord, leurs réflexions sur la seconde composante d’un modèle de développement : « pour qui travaille-t-on ? », la question de la demande effective, du « régime d’accumulation ». Car l’analyse régulationniste du fordisme montrait justement que, sous la pression de lois sociales vigoureuses (produits du New Deal rooseveltien et de la reconstruction de l’Europe par les socio-démocrates ou les chrétiens sociaux, sous le contrôle du général Marshall, et du Japon sous le contrôle du général Mc Arthur), la demande sociale intérieure pouvait croitre à une vitesse suffisante pour entrainer à son tour de nouveaux gains de productivité. Gains de productivité micro-économiquement déterminés par la recherche d’économie de main d’œuvre, et macro-économiquement autorisés par la croissance d’un marché intérieur et non plus extérieur. Le rôle conféré par Adam Smith au commerce extérieur comme conquête des débouchés n’était donc pas, en toute rigueur, indispensable. Or, en épilogue, nous le verrons, Giovanni Arrighi compte justement sur une révolution de ce genre (une sorte de New Deal vert) dans le régime d’accumulation de la Chine pour éviter que la croissance de ce « tigre asiatique » géant ne finisse pas dévorer tout le marché mondial… et les ressources de la planète.

Mais ce relatif désintérêt de l’école de Wallerstein et Arrighi pour les questions de cohérence macroéconomique s’explique par une certaine défiance envers le réductionnisme économiste, et un bien plus grand intérêt envers les deux dernières composante d’un modèle de développement : le mode de régulation et surtout la « configuration internationale », c’est-à-dire le rôle du politique et notamment de la politique internationale. L’école des économies-mondes est aussi une école de géopolitique. C’est pourquoi le livre ne s’appelle pas Adam Smith à Canton (ou à Shanghai).

Dans le monde, en effet, ne s’affrontent pas seulement les classes sociales, les capitaux et les firmes transnationales, mais d’abord des territoires, États-nations ou empires, certains continentaux, d’autres thalassocratiques (comme la Ligue de Délos, Venise ou l’empire maritime indonésien de Sriwijaya). Il y a une logique territoriale du capitalisme historique. Le fordisme (1945-1975) et son successeur depuis les années quatre-vingt, aujourd’hui en crise, le « néo-libéralisme » ou « libéral-productivisme », constituent deux phases d’une seule période d’hégémonie des Etats-Unis d’Amérique. Le livre d’Arrighi consacre plusieurs chapitres passionnants à cette « territorialité » de l’hégémonie, à l’établissement de l’hégémonie américaine, à son déclin. On pourra chipoter les détails de ce « grand récit », mais sa lecture est roborative. En gros : la Chine est le vainqueur de la « guerre contre le terrorisme » perdue par les Etat-Unis enlisés en Asie occidentale, comme l’URSS avait perdu, au même endroit, la Guerre froide. [13]

Qu’est ce que l’hégémonie ? Un concept hérité de Gramsci, qui la définit, s’agissant des rapports entre classe dominante et classes subordonnées, comme un « consentement cuirassé de coercition ». Transposé à la géopolitique (qui a sa propre tradition d’usage de ce concept) : l’hégémonie d’un centre d’économie-monde résulte de la prééminence de son modèle économique, cuirassée par sa domination militaire. Au moment du réveil de la Chine, la suprématie Américaine n’est plus qu’une domination sans hégémonie. C’est-à-dire que les autres centres de l’économie mondiale ne « consentent plus » à la prévalence de ses marchandises, de sa monnaie. Mais parler d’une domination mondiale de l’Asie centrée sur la Chine relève encore de la politique-fiction.

« Quand la Chine s’éveillera, le monde entier tremblera » disait Napoléon. Nous y sommes. Que faut-il espérer ou craindre de ce réveil ? Une ère d’hégémonie de la Chine redevenue Empire du milieu ? L’épilogue du livre de Giovanni Arrighi est consacré à cette question brûlante.

D’abord, c’en est probablement fini de l’hégémonie de l’Occident. Arrighi s’en réjouit, appelle de ses veux un « nouveau Bandung [14] », une nouvelle alliance du Sud pour se libérer du Nord en s’adossant aux nouvelles puissances d’Asie, Chine et Inde mais aussi puissances pétrolières de l’Asie occidentale. Il consacre quelques paragraphes aux stratégies possibles des Etats-Unis pour contrer la montée en puissance de la Chine et de l’Asie en général : susciter des guerres entre la Chine et l’Inde ? les coopter dans le concert des grandes puissances ? isoler la Chine par une nouvelle Guerre froide ?

À mon avis, les jeux sont déjà largement faits : depuis la conférence de l’OMC à Hong-Kong en 2005, les grandes puissances émergentes (les BRINCs : Brésil, Russie, Inde, Chine) ont rompu avec « le Sud » qui, en tant qu’acteur géopolitique, n’existe plus que dans la nostalgie d’Arrighi et de quelques autres [15]. Elles sont entrées dans le concert des rivalités entre grandes puissances économiques. Ce monde multipolaire est dangereux, mais vaut mieux que la domination « hobbesienne » d’une seule hyper puissance, en ce qu’il permet théoriquement un monde « kantien », régi par la négociation [16]. Mais cette possibilité est bien théorique. La Chine et l’Inde, hélas, nouveaux convives au festin du monde, recherchent sans le moindre scrupule à conquérir la part de ressources naturelles que réclame leur économie rugissante et que semble avoir à peine ralentie la crise actuelle. Arrighi souligne qu’elles « offrent au Sud des conditions plus généreuses d’accès à leurs richesses naturelles ». Plus avantageuses financièrement et moins « conditionnelles » que le Nord ? En effet, de la mine Mutun en Bolivie à la mine Majaz au Pérou, l’Inde et la Chine n’hésitent pas, contre la volonté des populations locales, à risquer des catastrophes écologiques qui ont fait reculer les Occidentaux ! [17]

Car ce que le monde, et l’Occident en particulier, ont à craindre de la nouvelle Chine super-puissance, ce n’est pas tant une agression, comme en 751, lorsque l’armée chinoise, suivant la Route de la soie, déboula, pour la seconde et dernière fois dans l’Histoire de l’Eurasie, sur le versant occidental du Pamir (elle fut arrêtée à Talas, à l’entrée de l’actuel Kazakhstan, par les Arabes Abassides et leurs alliés Turcs). Le vrai danger, et Arrighi le montre très bien, en cette année 2007 où commence à se développer la première crise à la fois écologique, économique et financière du capitalisme historique [18], est écologique. Désastres écologiques provoqués en Chine même par cette industrialisation « rugissante » ; désastres planétaires surtout.

Ici Giovanni Arrighi opère un flash-back lumineux sur le décollage de la Grande Bretagne à l’époque d’Adam Smith. La révolution industrielle n’a été possible que parce que la Grande Bretagne… était toute petite. Sa ponction, son empreinte écologique sur les richesses minières et agricoles du monde était négligeable, et la généralisation de ce modèle de développement ne commencera à poser de véritables problèmes que lorsqu’il s’étendra aux Etats-Unis. Mais qu’en eut-il été si la Chine et l’Inde avaient adopté ce modèle en même temps que la Grande Bretagne ? Les ressources naturelles exploitables par le monde de l’époque n’y auraient pas suffi. Elles n’y peuvent pas plus suffire aujourd’hui. L’adoption par la Chine ou l’Inde du modèle « industriel » occidental serait la réalisation du cauchemar du Mahatma Ghandi, que cite Arrighi : « Puisse Dieu empêcher l’Inde de s’industrialiser jamais à la manière de l’Occident. Si toute une nation de cette taille se mettait à exercer une exploitation économique du même type, elle dévasterait le monde comme un nuage de sauterelles ».

Éviter le cauchemar de Gandhi suppose bien des conditions. Que la Chine sache se démocratiser, respecter ses minorités, renoncer à un modèle tourné vers l’exportation et orienter son « industriosité » vers un développement économe en énergie et matières premières. Qu’en contrepartie, l’Occident renonce à son modèle industriel tourné vers la consommation de masse et accepte une décroissance de son empreinte écologique, une convergence vers l’empreinte écologique asiatique (encore faible par habitant)…

C’est beaucoup ? Ce sont les conditions minimales pour que le réveil de la Chine, dont Giovanni Arrighi montre qu’il vient de loin, mais avec quelques atouts pour tenir ces exigences, puisse ne pas virer au cauchemar mondial.



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NOTES


[1Lire son : Comprendre le monde. Introduction à l’analyse des systèmes-mondes, Editions La Découverte, 2006. Réédité en poche en 2009

[2Civilisation matérielle, économie et capitalisme (XVe-XVIIIe siècles), Paris, Armand Colin, 3 volumes, 1979

[3Le modèle italien, Paris, Arthaud, 1989

[4Cette possibilité de maintenir une démarcation entre « petite production marchande » pour la communauté et « capitalisme » à vocation globale et financière est à la base du liberalism politique américain de Jefferson (contre Hamilton), mais aussi de toute une tradition française, incarnée ici par Braudel, mais en fait par toute la gauche non « guesdiste », des radicaux-socialistes aux partisans de l’autogestion. Lénine n’y croyait pas (« La petite production engendre le capitalisme à chaque heure et dans de vastes proportions »), mais Arrighi en rêve pour la Chine.

[5Toute une école d’analyse « socio-géographique » s’est développée en prenant la région comme société de base. Ce courant s’appuie souvent sur l’apport d’Antonio Gramsci et sur les thèses de M. Piore et C. Sabel dont il sera question plus loin. Voir les deux recueils d’articles coordonnés par G. Benko et A. Lipietz aux Presses Universitaires de France : Les régions qui gagnent. Districts et réseaux : les nouveaux paradigmes de la géographie industrielle (1992) et La richesse des régions. Pour une géographie socio-économique (2000).

[6Le souci des Chinois pour le recyclage, y compris celui des déjections humaines en engrais, n’a pas attendu la Commune de Tachaï pour frapper les Occidentaux. Victor Hugo y consacre tout un chapitre des Misérables (à l’entrée de Jean Valjean dans les égouts parisiens), ébauchant le calcul du gaspillage occidental par rapport à l’industriosité chinoise.

[7Voir R.Boyer, Théorie de la régulation. Une analyse critique, Paris, La Découverte,1986, et R. Boyer et Y. Saillard (eds), Théorie de la régulation. L’état des savoirs, Paris, La Découverte, 2002.

[8The Second Industrial Divide : Possibilities For Prosperity, Basic Books. En français : Les chemins de la prospérité, Hachette, 1989.

[9T a i i c h i Oh n o , T o y o t a P r o d u c t i o n S y s t e m : b e y o n d l a r g e - s c a l e p r o d u c t i o n , P r o d u c t i v i t y P r e s s , 1 9 8 8 .

[10La Découverte, 1984. Les thèses essentielles en avaient été exposées dans "Vers une mondialisation du fordisme ?", Symposium International de Sfax, avril 1981.

[11"Les rapports capital-travail à l’aube du XXIe siècle", UNU/WIDER Project dirigé par Stephen Marglin et Juliet Schor Changing Productions relations : a Global Perspective. Publié en français dans JM Chaumont et P Van Parijs (eds), Les limites de l’inéluctable. Penser la liberté au seuil du 3ème millénaire, De Boeck Université, Bruxelles,1991

[12Voir China’s Political Economy : The Quest for Development since 1949, New York and Oxford, Oxford University Press, 1987, et sa contribution au Projet WIDER « Reform and System Change in China ».

[13Selon moi l’hégémonie américaine s’était dégradée en simple domination dès le début des années 1990. Voir mon livre Berlin, Bagdad, Rio : le XXIe siècle est commencé, Quai Voltaire, 1992.

[14En 1955 se réunirent à Bandung, autour de l’Indonésien Sukarno, les leaders du Tiers Monde, dont l’Egyptien Nasser, l’Indien Nehru, le Chinois Zhou Enlai…

[15Voir sur cette rupture mon blog http://lipietz.net/?breve117, et pour les négociations écologiques en cours mon article « De Rio à Copenhague : peut-on toujours parler d’affrontement Nord-Sud ? », La Jaune et la Rouge n°647, septembre 2009.

[16Pour parler comme le néo-conservateur Robert Kagan (« Power and Weakness" , Policy Review, juin 2002). Kagan oppose le modèle de domination « hobbesien » des Etats –Unis (qui cherchent à organiser le monde sous leur hyper-puissance, selon la philosophie de Hobbes) à la tentative de l’Union européenne de projeter sur les rapports mondiaux son propre modèle d’intégration, fondé sur la négociation perpétuelle (conformément à la philosophie de Kant).

[17Sur la mine Majaz, voir l’intervention des eurodéputés au Pérou. Depuis, le propriétaire britannique a abandonné sa concession à la Chine. Sur la mine Mutun, voir http://lipietz.net/?breve191, onglet Choquehuanca.

[18Voir mon livre Face à la crise : l’urgence écologique, ed. Textuel, 2009.

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