PE : Un groupe Vert efficace. Césaire.
par Alain Lipietz

samedi 19 avril 2008

« Semaine de groupe » à Bruxelles et de chimio pour Francine. Autant dire que Bruxelles n’est pas mon point de fixation principal…

En “semaine de groupe”, on discute essentiellement de ce qu’on va voter à la session suivante. En principe, les négociations dans le cadre des commissions sont quasiment terminées, et on connaît les enjeux.

L’Agence

En ce qui me concerne, c’est-à-dire mon rapport sur l’Agence européenne de l’énergie, ce n’est pas le cas. La difficulté tient à ce que la création de cette agence européenne est “révolutionnaire”, puisqu’il s’agit de créer un service public ayant un pouvoir de planification, mais au niveau européen. La carte politique de la commission Économique et monétaire en est toute chamboulée.

- Les libéraux démocrates : ils ont parfaitement assimilé, théoriquement, que la concurrence « non faussée » des producteurs européens d’énergie implique que le système de transport et de distribution de l’énergie soit un service public nationalisé, ou plutôt européanisé, admettant une planification à 10 ans ! Ils sont donc tout à fait d’accord avec mon rapport.

- La droite : elle est probablement divisée entre souverainistes qui veulent défendre les privilèges des monopoles nationaux, et européanistes, qui ne sont pas loin de notre position.

- Les socialistes : complètement divisés entre ceux qui restent nationalistes et ceux qui sont prêts à franchir le pas européen. Ils prendront leur décision lundi prochain, juste avant le vote de la commission Économique.

- Les communistes : silence radio. Ça fait trois fois que l’on discute en commission du « troisième paquet énergie ». Ils ne sont pas là. Ils n’ont déposé aucun amendement. Les communistes se fichent-ils du gaz et de l’électricité ? des services publics ? Évidemment non, mais ils sont dans un grand embarras : en tant que planistes, ils doivent être pour l’Agence, en tant qu’antieuropéens, ils sont contre.

Je profite de la semaine pour négocier des amendements de compromis avec certains socialistes et avec certains PPE (avec les libéraux, c’est fait depuis la semaine précédente), mais le résultat est totalement imprévisible.

À part ça, la mobilisation continue dans le groupe contre les agrocarburants

Rencontres

Comme vous l’avez compris, ces semaines de groupe sont en général peu denses, donc ce sont celles où l’on donne le plus de rendez-vous, entretiens, etc.

Lundi, discussion avec des jeunes qui s’interrogent à l’échelle européenne sur la crise des cités. Occasion de faire connaissance avec ceux d’AC le feu, qui sont de ma circonscription européenne (l’Ile-de-France), mais que paradoxalement je n’avais jamais rencontrés, même pour le colloque que j’avais organisé à ce sujet après les émeutes de 2005.

Mercredi, je rencontre un délégué de la représentation permanente française auprès de l’Union européenne, à Bruxelles, chargé des questions financières, à propos du projet de directive « Solvabilité 2 » (il s’agit essentiellement des exigences de liquidité des compagnies d’assurance). C’est le genre de directive hyper-technique, comme celle dont j’avais été une fois rapporteur (règles prudentielles et surveillance des conglomérats financiers), totalement incompréhensible pour le commun des mortels, et où, en ma qualité d’économiste du groupe, je suis « shadow rapporteur » (c’est-à-dire que je la suis au nom du groupe, même si je n’en suis pas rapporteur).

D’habitude, je ne reçois pas les gens de la représentation permanente française : je me considère comme un député européen, et non comme un député pour la France à l’Europe. Mais dans le cas de la finance, je me sens souvent de la même culture, et, en discutant avec eux, j’ai un aperçu de la discussion parallèle en Conseil européen.

Notre collaboratrice pour la commission Économique, Inès Trépant, a tenu à assister à la discussion. J’en profite pour dire ici un mot de nos collaboratrices.

Collaboratrices

J’ai souvent parlé sur ce blog de mes précieuses assistantes, Coralie Guillot, Natalie Gandais-Riollet, Perline Noisette.

Contrairement aux assistant-e-s qui sont salariés d’un-e député-e (même si c’est le Parlement qui paie), les collaborateurs/trices sont affectés par le groupe politique au suivi d’une commission particulière. Ils sont donc souvent beaucoup plus “calés” que leurs propres député-es, qui doivent zapper en permanence d’un thème à l’autre. Dans mon cas, ce n’est pas tout à fait vrai car, pour ce qui est des points traités en commission Économique ou dans celle du Commerce international, j’avais 20 à 30 ans d’études et de recherches derrière moi avant d’être élu au Parlement européen...

J’ai la chance d’avoir des collaboratrices excellentes. La plus proche de moi est Gaby Kueppers dont je parle souvent sur ce blog. C’est une Allemande, ayant fait sa thèse sur la poésie latino-américaine féminine du 19e siècle, de gauche et restée bien altermondialiste. Elle est à la fois collaboratrice pour la commission du Commerce international (INTA) et pour ma présidence de la délégation pour la Communauté andine. En outre, nous pouvons avoir d’agréables conversations sur la littérature, ce qui nous change un peu.

L’autre collaborateur du groupe pour la commission INTA est l’Allemand Martin Koehler. Il est extrêmement lié à toutes les ONG surveillant les institutions financières internationales, par exemple celles qui suivent la Banque européenne d’investissement, et nous organise d’excellentes auditions en la matière.

En commission juridique, je dois beaucoup compter sur notre collaboratrice italienne Francesca Beltrame, car à l’origine ce n’est pas du tout ma spécialité.

Inès Tépant, belge d’Ecolo, est une grande surprise. Elle m’avait été chaudement recommandée pour son inventivité et son acharnement par la déléguée du personnel du groupe (et elle-même remarquable collaboratrice, organisatrice de la bataille contre les brevets logiciels, Laurence Van de Walle). Inès est plutôt altermondialiste, et tout en ayant voté pour son embauche, je l’avais avertie qu’elle s’ennuierait dans cette commission extrêmement technique. C’était compter sans sa rage à “s’intéresser à ce qu’elle fait”. En quelques années, elle est devenue un des piliers de la commission Économique, butinant entre les autres collaborateurs pour forger des compromis, débloquer des incompréhensions, à l’admiration de la présidente, Pervenche Bérès. Vous pouvez trouver ici par exemple une note qu’elle a rédigée sur les nouveaux indicateurs de richesse.

Une anecdote à son sujet. C’était le week-end dernier à la réunion du Parti Vert européen (PVE) à Ljubljana. Le PVE est de culture politique assez hétérogène puisqu’il comprend des pays anciennement neutralistes, des pays de l’Europe centrale, des pays de l’Europe orientale non membres de l’Union européenne etc. Dans le PVE, la notion de droite et de gauche n’est donc pas spécialement claire, et d’ailleurs, plusieurs partis Verts de pays ex-neutralistes ou ex-communistes participent à des gouvernements de droite.

Par contraste, le groupe Vert au Parlement européen (GVPE, lui même regroupé avec les régionalistes de l’Alliance libre européenne dans le groupe parlementaire GV/ALE) est beaucoup plus homogène. Les discussions permanentes entre nous ont permis que se forge une véritable doctrine, disons “écolo de gauche réformatrice”.

À Ljubljana , dans la commission économique du PVE, un amendement avait été déposé, prévoyant une taxe d’ajustement aux frontières pour les produits venus de pays n’ayant pas ratifié le protocole de Kyoto ou de post-Kyoto (proposition que j’avais défendue dans mon rapport sur Commerce international et effet de serre, mais qui avait été repoussée par la droite et une partie des socialistes) . Les Verts allemands (beaucoup plus libéraux que les Français en ce qui concerne leur groupe parlementaire national, mais aussi beaucoup plus libéraux que leurs propres députés européens), montent immédiatement au créneau contre cet amendement, avec un discours violemment “anti-protectionniste” de son secrétaire général, Reinhard Bütikofer.

Inès, qui était là, riposte à la tribune, expliquant avec véhémence : “Il faudrait savoir ! Les Verts sont pour les circuits courts. Ils sont pour l’intégration de l’empreinte écologique dans le prix des produits. Ils sont donc pour une border tax intégrant le coût écologique des produits importés”. Tonnerre d’applaudissements. La position des Allemands est largement repoussée. Un collaborateur de Bütikofer vient alors engueuler Inès, qui lui répond tranquillement que la position qu’elle vient de défendre est celle du groupe Vert au Parlement européen, y compris les eurodéputés Verts allemands.

Mercredi soir, retour à Paris, visite à Francine. Jeudi matin, débat avec Corinne Lepage pour Alternatives économiques. Ca se passe très bien contre les OGM (on tape en choeur sur le gouvernement, on défend l’amendement 252), ça se passe un peu moins bien sur le nucléaire, elle est pour une sortie très molle et très tardive. Vous lirez ça quand Alter Eco sortira.

By the way, les actes de la Semaine sociale de France sur le développement soutenable sont sortis. Vous y trouverez mon débat avec Juppé et la discussion qui a suivi, ça vaut le coup, même si sur le site il y avait déjà le texte écrit préalable de mon intervention.

L’après-midi, nouveau crochet par l’hôpital, puis un débat avec les anciens élèves de l’École nationale supérieure des PTT sur le développement soutenable. Débat de bon ton. Tout le monde est aujourd’hui écologiste, en particulier l’un des directeurs de Rhodia.

Le soir, petit crochet par le dîner des anciens de la liste Rioual à Chevilly-Larue. Quoique battus de quelques centaines de voix et, en ce qui concerne les socialistes, exclus du PS, ils ont gardé le moral. Ça fait vraiment plaisir à voir.

Puis réunion de mon groupe Vert à Villejuif. On ne chôme pas : la municipalité communiste sortante, qui a collaboré à la délocalisation du siège national du Crédit Lyonnais pour attirer de la taxe professionnelle (1000 licenciements à cette occasion, et encore, ce n’est qu’une location pour 9 ans, sans doute pour préparer les 1000 licenciements suivants !) exige, à la demande de LCL qui trouve finalement ces bureaux trop petits, de nouvelles expropriations. Des élèves du lycée Darius Milhau en manif ont été réprimés à coups de flash-ball. Des sans papiers (mais parfaitement en règle coté cotisations sociales et impôts !) occupent le Fond d’Apprentissage du nettoyage. Etc..

Et ouf, dodo.

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PS. Aimé Césaire

Revenir en France c’est aussi apprendre la mort d’Aimé Césaire. Et se dire « encore un géant qui s’en va ». Pas seulement un géant du combat des Africains et de leurs descendants pour la reconnaissance de la splendeur de leur Négritude. Pas seulement de ceux qui ont fait de la Martinique une île où les afro-américains ont le pouvoir politique, à défaut du pouvoir économique. Mais surtout un des géants de notre poésie au XXe siècle.

Mallarmé, d’ordinaire plus inspiré, eut un mot moqueur pour les auteurs antillais le jour de l’enterrement de Dumas. Pouvait il imaginer qu’un siècle plus tard la poésie française serait dominée par des Antillais, créoles ou noirs, St John Perse, Aimé Césaire, Edouard Glissant ?

Lors de ma dernière visite, un ami, Louis-Léonce Lecurieux, vert martiniquais et maintenant élu au Carbet, m’avait proposé de rencontrer Césaire. J’avais refusé : trop peur d’être trop intimidé…

J’attends au bord du monde les voyageurs-qui –ne-viendront-pas…

Mes mains piquées aux buissons d’astres mais cueillies d’écume

Délacent avant temps

Le corsage des verrous


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