Fabulous Journées d’Été des Verts. Poissy.
par Alain Lipietz

lundi 24 août 2009

On s’y attendait, mais ce fut au-delà de toute espérance : les « Jd’E » des Verts à Nîmes furent fantastiques. Mais pas le temps de digérer : j’ai dû accepter de « candidater » à la législative partielle de Poissy.

Nîmes

Enormément de monde (plus de 1500 personnes).

Les plénières, dans des amphis limités à 600 places, étaient retransmises à l’extérieur. On apercevait parfois, sur les écrans géants, la Place d’Armes du vieux fort Vauban, reconverti en centre universitaire, noire de monde écoutant religieusement.

Énorme qualité de ces débats en plénière et dans les forums et ateliers. Mais ce n’est pas une nouveauté. Les Jd’E des Verts, c’est une sorte de FSM où tout le monde parle la même langue. Mais ce qui frappe cette année, c’est l’envie. Envie de la part des auditeurs : beaucoup sont des primo-votants écolos, ou ils viennent de s’encarter. Il y a même des Modem qui participent studieusement aux ateliers pour se former. La moyenne d’âge me semble brutalement rajeunie. Évidemment, c’est pas les jeunes des quartiers (faut payer le voyage et le séjour à Nîmes), mais plutôt la « jeune élite » qui descend sur le pavé, bac+++, mais toujours plutôt X ou ENS qu’ENA. Parfois cette jeunesse est si qualifiée que ça fait peur…

Envie aussi de la part des intervenants. Tous sont ravis d’avoir été invités, mais ensuite séduits par la qualité du débat. Par exemple : le forum organisé par Natalie Gandais-Riollet sur « Alimentation et santé », dans le prolongement du colloque qu’elle avait organisé pour moi en tant qu’eurodéputé sur « l’alimentation soutenable ». Un intervenant, nutritionniste à l’INRA, commence par se désoler que « aucun parti politique ne fasse de l’alimentation un sujet politique » (et qu’il y ait fort peu de chercheurs nutritionnistes en France). Il n’a pas réalisé tout de suite qu’il parle aux héritiers de René Dumont, pour qui la première question écologique est bien « À quelles conditions sociales et techniques la planète peut-elle nourrir tous ses habitants ? », et qui savent que c’est peut-être le tout premier thème sur lequel leurs électeurs les attendent. L’amphi est plein, et l’atelier qui suit est bourré de maires-adjoints chargés entre autres des cantines scolaires. Les Verts : le parti qui entre dans les institutions pour s’occuper de la qualité de la bouffe…

Pour ma part, j’interviens à la plénière sur la reconversion écologiste de l’économie (vous trouverez ici une interview sur Terranova à propos d’un aspect : la « revalorisation du travail »). Puis à un atelier sur l’Amérique latine : j’y résume ce que j’ai appris sur la gauche latino-américaine en tant que président de la délégation du PE pour la Communauté andine et vice-président du Parlement Euro-latino-américain. Puis un autre atelier sur « comment financer la conversion verte » : j’y résume ce que je dis dans mon dernier livre Face à la crise : l’urgence écologiste. Enfin j’interviens à la plénière de clôture sur « L’écologie, une politique de civilisation » (on peut retrouver la video de cette intervention en cliquant ici, et les autres interventions en cliquant là).

Mais il y a aussi les aspects plus « politiques » des débats, omniprésents (en plénière, par courants, autour d’un verre…)

Machin-Ecologie

Premier débat : comment structurer « Europe-Ecologie, suites ».

Je l’ai dit ailleurs : les non-Verts ne veulent pas se noyer avec nous dans un « Nouveau Parti Ecologiste ». Donc on doit en rester pour un certain temps à un « parti-réseau ».

En fait c’est un schéma assez naturel et pratiquement suffisant en période électorale : j’ai été tête de liste des Verts aux (tristes) élections de 1986 et j’ai fini par « régulariser » en entrant aux Verts deux ans plus tard. Cette trajectoire individuelle, beaucoup de gens vont la faire, mais décalés dans le temps les uns vis à vis des autres, dans les années qui viennent. Donc il y aura en permanence coexistence d’un parti et d’un « réseau », d’un « halo ».

Le problème c’est que ce halo a déjà besoin d’organisation et de démocratie. Prenons l’exemple des postes attribués aux non-verts dans les futures listes régionales autonomes au premier tour, de type « Région-Ecologie ». Il n’est pas exclu qu’il y ait plus de candidats que de postes non-verts éligibles. Qui va décider ? Les Verts ?

Déjà, les Verts sont de fait les seuls assez structurés pour décider démocratiquement de la stratégie : on fera alliance avec les gauches pour garder ou prendre les régions afin d’y mener des politiques publiques écologistes. Les Verts ont donc déjà pris sur eux (mais sans choquer du tout Europe-Ecologie) de décliner poliment l’offre de « l’Alliance Ecologiste Indépendante » d’Antoine Waechter : faire listes communes aux régionales à condition de ne pas s’engager à l’alliance à gauche. Si on va aux régionales, ce n’est pas pour être sur une affiche, mais pour sauver la planète et recoudre une société déchirée, donc avec un programme et… des alliés pour avoir la majorité et pouvoir en appliquer un bout. Quel bout ? Ca dépendra des électeurs qui nous donneront tel ou tel rapport de force au premier tour. C’est l’inconvénient de la démocratie…

La gauche

D’où seconde question : celle des alliances.

Elles ne peuvent être qu’à gauche, non « par essence », mais parce qu’on constate que la droite française est trop anti-sociale et trop anti-écologiste pour appuyer la « conversion verte », le « New Deal vert ».Il n’y a qu’à voir la loi TEPA et l’échec, non du Grenelle de l’Environnement, mais de sa mise en œuvre par Sarkozy et l’UMP.

L’écologie politique est stratégiquement de gauche en ce sens qu’elle est le parti du mouvement, approfondissant et élargissant les valeurs historiques de la gauche ancienne. Ce qui ne veut pas dire que la vieille gauche productiviste soit vraiment « écolo-compatible » : on l’a hélas mesuré sous la majorité plurielle jospinienne et on le mesure tous les jours dans le discours de Martine Aubry, de Marie-Georges Buffet ou de Jean-Luc Mélenchon. Or si cette vieille gauche ne s’écologise pas, même un peu, elle ne peut plus gagner contre la droite.

C’est ce que traduit le succès de Europe-Ecologie, faisant jeu égal avec la sociale-démocratie et dépassant la vieille gauche (NPA compris) dans les couches populaires. On aurait pu penser à un autre schéma : un PS vert-pâle à 25% et des Verts « vert foncé » à 15%. Ben non, il semble que la sociale-démocratie française ne puisse changer qu’à la condition que l’écologie politique prenne le pas sur elle y compris numériquement. Le PS comme le PCF resteront des partis de gouvernement progressistes mais ne deviendront écolo-compatibles que sous la pression des électeurs donnant la préférence aux écologistes.

Les Verts et « X-Ecologie » se trouvent ainsi chargés d’énormes responsabilités : ils n’ont plus de « grand frère » dont ils seraient l’aiguillon un peu râleur. D’où un « complexe du petit frère » auquel j’ai consacré un précédent blog. Complexe non pas régressif, mais plutôt immmobiliste : peur de grandir, et dénégation du devoir de grandir.

Incroyables les stratégies d’évitement des Verts pour fuir ces nouvelles responsabilités. Certains y vont tout de go : « On n’a pas de cadre chez nous pour présider la région : Alain, veux-tu être notre tête de liste ? » Question posée par des responsables de régions où brillent d’excellents vice-présidents verts, ou qui sont eux-mêmes haut fonctionnaires, etc…

Autre variante : la dénégation de notre progression. « Ce n’est pas linéaire, la sociale-démocratie n’est pas morte, il n’y a pas remplacement de l’hégémonie sociale-démocrate à gauche par le paradigme écologiste, on a déjà eu des poussées comme ça et après ça retombe, etc ». Eh oui. Quand les Verts doivent expliquer que la « montée continue de l’effet de serre » ne produit pas chaque année des canicules plus longues et des tempêtes plus fortes, ils expliquent fort bien que les effets ne sont que statistiques (« il y aura de plus en plus souvent des accidents climatiques de plus en plus graves »). Mais ils ont du mal à comprendre que la conquête de l’hégémonie culturelle sur la gauche française par l’écologie politique prend aussi longtemps (plusieurs décennies, avec des hauts et des bas) que, dans les années 1920-1930, le dépassement des radicaux-socialistes par la SFIO, ou, dans les années 1970, du PCF par la sociale-démocratie rénovée.

Et, en politique, il est évident que les électeurs, qui sont de plus en plus « désaffiliés », votent au cas par cas, mais ont de la mémoire (de l’hystérésis). Ils ont donné 2% a Dominique Voynet en 2007, bien qu’elle ait fait une excellente campagne présidentielle, et lui ont donné l’année suivante la première ville de plus de 100 000 habitants, conquise par une sorte de « Montreuil-Ecologie » (Verts+associatifs+dissidents socialistes), contre la vieille droite au premier tour et contre la vieille gauche au second tour.

Les régionales sont un excellent terrain pour l’écologie politique. Même dans les « creux », comme en 2004, les listes vertes ont partout largement passé la barre des 5% qui permet de voir sa campagne remboursée et surtout de participer à la liste majoritaire pour le second tour. En 2010, les listes « Région-Ecologie » peuvent raisonnablement espérer partout passer la barre des 10% qui permet de se maintenir donc de négocier la fusion dans un excellent rapport de force. Mais faudra s’arracher, comme en 2009.

Modem

Mais même avec les X-Ecologie à 16 % et, disons, la gauche de la gauche à 10 %, on n’a une majorité contre la droite que si le PS fait 24 %.

Or il en est loin. Et on n’en est pas encore à pouvoir formuler un accord d’alliance à gauche sur un « bout » conséquent de la conversion verte. On a plutôt bien travaillé dans les régions avec les majorités sortantes PS-Vertes, mais la Crise a travaillé beaucoup plus vite que nous et le PS est très loin de s’en être aperçu !

Donc, selon la formule consacrée, « nous ne pouvons nous désintéresser de la refondation de toute la gauche, et ne nous intéresser qu’à un bon résultat des écologistes au premier tour ». Certes. Mais ça ne sert à rien de le répéter sans dire comment, toute modestie à part, on refonde « les autres ». Par le dialogue, une. Mais la meilleure façon de refonder la gauche et d’écologiser nos partenaires est encore de faire des résultats canons au premier tour. Donc y aller en liste autonome et… s’arracher les tripes pour faire un score encore plus magnifique qu’aux européennes. Ils deviendront alors tous écolos !

Ah oui, et le Modem ? Pareil. Mais quand Dany le dit, ça agace. J’aurais pourtant bien aimé voir , entre les deux tours de la présidentielle 2007 ou de la campagne législative de Martine Billard, qui, dans la gauche de la gauche de la gauche des verts, souhaitait voir le candidat Modem du premier tour appeler à voter pour la droite au second !!

Il est évident que, depuis la réunification par Sarkozy de la droite UMP avec la droite de la droite (qui s’est consolidée cet été avec le ralliement de Libertas et de CPNT), depuis la scission consécutive de l’UDF entre Modem et Nouveau Centre, le Modem est devenu de facto un réservoir de voix de centre gauche au même titre que le PRG, et Marielle de Sarnez, qui fut une des plus féroces porte-paroles du positionnement de l’UDF à droite, en 2004-2005, vient de le reconnaître avec plaisir.

La question de la convergence avec le Modem au second tour (et même parfois au premier) n’est donc pas une question de principe mais une question relative : ce qu’elle signifie dans un champ d’oppositions donné, en un lieu et une conjoncture donnés. Quand le PS préfère s’allier avec le Modem au premier tour, comme à Aix, « contre » Aix-Ecologie et le Front de Gauche, il est assuré de l’emporter sur eux au premier tour et de perdre au second tour face à la droite. C’est ça le vrai problème politiquement signifiant, le reste est enfantillage, comme dirait Lénine.

Poissy

Exercice pratique.

Début Juillet, les responsables Verts des Yvelines me téléphonent.

- Une législative partielle va avoir lieu dans la 12è circonscription Plaisir-Poissy. Le député UMP vient d’être déchu pour 5 ans pour corruption. C’est la première élection législative après le 7 juin qui va se faire sur les thèmes d’Europe-Ecologie : contre la corruption, pour la reconversion verte de l’industrie automobile, pour le maintien d’une zone agricole aux portes de la mégapole. Faut pas rater l’expérience : montrer qu’on peut être en tête de la gauche au premier tour pour tenter de reprendre la circonscription à la droite. On a demandé à Cécile, parce que les autres candidats sont tous des mecs, elle s’est récusée. C’est une circonscription assez à droite depuis 25 ans : on a pensé à toi.

-  ? Euh… ?

- Oui, pour que l’écologie prenne une circonscription à la droite, faut miser sur la compétence.

- Ah…

Tout l’été j’ai résisté. J’ai rappelé que j’avais fait mes adieux au Zénith, qu’il n’était pas question que je fasse comme Francine qui s’est fait bouffer sa retraite, que j’écrivais un livre sur Mallarmé. Ils m’ont dit qu’au pire si j’étais élu, ce qui était fort possible, je n’en aurai que pour 2 ans et demi. J’ai dit « C’est ça, et vous me demanderez de rempiler en 2012 ! Je veux une suppléante femme, Europe-Ecologie non verte, compétente, travaillant chez Peugeot et participant en associative à la vie municipale, prête à être candidate en 2012 ». Ils me l’ont trouvée.

Coup de grâce : mon amie Jacqueline Lorthiois, qui est du coin, me dit : « Tu n’as pas le droit de refuser. C’est une circonscription bourgeoise masquant une population ouvrière désespérée, un exemple de reconversion ratée de SIMCA-Talbot-Peugeot-Poissy, laissant les travailleurs usés et peu qualifiés sur le bas-côté. Tu as travaillé toute ta vie, comme économiste et comme politique, à rendre l’espoir à ces gens-là ».

Bon, bon, pfff. À Nîmes, j’ai capitulé. Demain , je suis sur le terrain.



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