Europe-Écologie sur les chapeaux de roue
par Alain Lipietz

dimanche 5 avril 2009

Dès mon retour de vacances, je reprends sur les chapeaux de roues mon soutien à la campagne d’Europe Écologie : réunion-débat lundi soir à Torcy (Seine et Marne) avec Eva Joly, mardi soir à Arcueil (Val de Marne) avec Daniel Cohn-Bendit, vendredi soir à Vannes (Morbihan) avec Yannick Jadot... Mais mon activité elle-même de député européen, qui reste intense, est de plus en plus orientée vers le « bilan », et donc, de fait, participe à la campagne.

CJE

Lundi matin, le Congrès juif européen se réunit au Parlement européen à Bruxelles en symposium sur les valeurs antiracistes.

Il a invité les différents partis. Bien sûr, « les autres » font assaut d’absence de critique envers le gouvernement israélien, mais, vous me connaissez, je n’aime pas faire dans la démagogie... Mon intervention, que vous trouverez ici, insiste sur l’universalité de la lutte contre le racisme et l’antisémitisme, et que l’on peut très bien reconnaître le droit d’Israël à l’existence sans pour autant approuver tous les actes de ses gouvernements successifs. Cette intervention est accueillie sans hostilité, et bien sûr les représentants des communautés musulmanes, qui sont également invités, viennent m’en remercier avec chaleur.

Andins

Mardi midi, en compagnie de mon collègue Willy Meyer de la GUE, je reçois à Bruxelles une délégation d’indigènes de la Communauté andine, qui viennent clamer leur amertume contre la position extrêmement dure de l’Union européenne dans la négociation avec la CAN.

Sur le fond, je ne peux que leur donner raison : moi-même, j’ai écrit à plusieurs reprises au président de la Commission, Barroso, et aux Commissaires aux relations extérieures et au commerce international, pour tenter de redresser la barre. Il est clair pourtant que, non seulement la Commission a renoncé à discuter avec la Bolivie, mais qu’elle ne fait aucun cadeau à l’Équateur, et cherche visiblement un simple accord de libre-échange avec le Pérou et la Colombie. Et dans cet accord, elle fixe la barre très haut : elle exige par exemple de repousser le droit de propriété intellectuelle sur les médicaments de 20 ans à 25 ans !

Bref, un total tête-à-queue par rapport au point de départ de la négociation, que j’avais tant vantée au début. Par opposition aux États-Unis qui négociaient en divisant la Communauté andine et ne négociaient que des accords de libre-échange, l’Europe se présentait comme voulant aider la constitution d’un bloc latino-américain et se déclarait très ouverte à reconnaître les asymétries entre elle-même et ces pays du tiers monde. La question de la propriété intellectuelle était a priori emblématique : allait-on jouer le rôle du méchant qui ne respecte pas la propriété indigène, et cherche à faire payer le plus lourdement possible les produits des laboratoires européens ? Ou allait-on jouer au contraire la carte « Doha-plus », c’est-à-dire généreuse en matière de transferts des connaissances sur la manière de soigner les humains, y compris les plus pauvres ? Tout se passe comme si, les États-Unis ayant, grâce à Obama, endossé le rôle du « gentil », l’Europe se sentait autorisée à endosser le rôle du « méchant » joué pendant 8 ans par les États-Unis de George Bush !

Rapidement, le député Willy Meyer doit partir à une autre réunion, laissant la parole au collaborateur de la GUE, Paul-Emile Dupret, dont j’ai déjà parlé. Lui ne mâche pas ses mots : « Il faut refuser un accord d’association, nouvelle manoeuvre impérialiste, et en rester à la situation actuelle : régime « SPG+ » et aide au développement ». Pour ma part, j’explique la position des Verts : tant qu’une négociation n’est pas finie, il faut rester en posture de vouloir la gagner. Il y a clairement une lutte en Europe entre ceux qui veulent un accord d’association « de bloc à bloc et à trois piliers : dialogue politiuqe et droits de l’Homme, coopération pour le développement, accord commercial », et ceux qui veulent un pur accord de libre-échange. Je rappelle que, au sommet de Vienne des chefs d’État latino-américains, le président Evo Morales lui-même demandait cet accord d’association et la Bolivie, comme l’Eqiuateur, restent sur cette position. Il faut choisir si l’on se bat pour avoir un bel accord d’association, ou si l’on considère que l’on a déjà perdu et alors, on attaque l’idée même d’accord d’association. Bien entendu, si la négociation aboutit à un simple (et léonin) accord de libre-échange, les Verts voteront contre. Mais on ne gagne que les batailles que l’on mène jusqu’au bout.

Crise

Trois débats cette semaine me permettent de préciser la position des Verts pour une Europe écologique et sociale, face à la crise.

Dans le même temps, je passe mes nuits et mes nombreux trajets en train à mettre au point mon livre Face à la crise : l’urgence écologiste, à paraître bientôt aux éditions Textuel.

Mardi après midi, débat avec le Club Stratégies, qui réunit principalement des responsables de la formation professionnelle au niveau français. J’insiste sur le mauvais choix de la « flexibilité » des travailleurs, qui a été fait par la France dans les années 80, à la sortie du fordisme, ce qui ferme la voie de la compétitivité par la qualification professionnelle, option poursuivie par des pays comme la Scandinavie. Or, la révolution Verte, qui est la seule option réaliste pour une relance de l’activité face à la crise, demande un haut niveau de qualification, ne serait-ce que des artisans qui seront appelés à isoler massivement les logements en Europe, à y installer des sources d’énergies renouvelables autonomes, etc. En somme, la révolution écologiste appelle une révolution « industrieuse ».

Mes interlocuteurs sont évidemment bien d’accord (c’est leur métier), mais me demandent avec angoisse pourquoi la France s’obstine à si mal traiter la formation professionnelle. C’est parfaitement exact, et c’est une des difficulté. Les entrepreneurs français ont depuis toujours l’habitude de traiter leurs apprentis comme des manoeuvres corvéables, et cette attitude s’est généralisée aux stagiaires pourtant hautement qualifiés universitairement. Symétriquement, cette attitude de manque de respect pour le travail qualifié a entraîné chez les jeunes et leurs parents une résistance aux métiers manuels qualifiés. Même la Confédération européenne des syndicats, qui partage note orientation d’une reconversion vers les industries vertes, note avec inquiétude que dans beaucoup de cas, cela voudra dire une diminution du poids des grande entreprises aux rapports salariaux relativement bien protégés, et un renforcement des toutes petites entreprise où le droit social est peu respecté et les salaires à l’avenant.

La révolution verte n’est donc possible que par une revalorisation réelle des statuts et des salaires des travailleurs manuels qualifiés, il faut le savoir, le dire et en donner l’exemple, sinon, cette étape sera ratée.

Mercredi soir, à nouveau à Bruxelles, un pot réunit, autour de Nicole Fontaine, les députés socialistes Pervenche Beres, Gilles Savary, et moi, avec le comité d’entreprise du réseau de transport d’électricité RTE (en charge des lignes électriques, et autonome par rapport à EDF). Nouvelle occasion pour moi de saluer la qualification de ces travailleurs qui représentent bien, dans l’imagerie populaire, l’idéal du service public rétablissant les lignes après une tempête, et assurant l’équilibrage vers les ménages des sources d’électricité les plus diverse (pas seulement l’électricité nucléaire, mais de plus en plus des myriades de petites sources d’électricité renouvelable qui se développent avec la révolution verte).

Et vendredi matin, à Paris, au Conseil économique et social, les différents partis doivent s’explique sur le sujet « L’Europe des territoires et les services sociaux d’intérêt général ». J’explique notre interminable bataille pour les Services publics : comment nous nous sommes battus pour le TCE et le traité de Lisbonne, qui plaçaient l’ensemble des services d’intérêt général en dehors de la directive Services (dite Bolkestein), comment, au moment du vote de cette directive, nous ne nous sommes pas satisfaits de ce que seuls les services sociaux d’intérêt général aient été plus ou moins protégés de la directive Services (et je promets que nous continuerons le combat dès que le traité de Lisbonne aura changé la donne et rendu obligatoire le vote d’une loi portant sur l’ensemble des services publics, et l’obligation pour les Etats « de les fournir et de les financer »), comment nous nous battrons à l’intérieur de cette loi pour que les services sociaux soient particulièrement bien protégés, comment nous nous battrons pour la reconnaissance d’un tiers secteur d’économie sociale et solidaire labellisé, pour délivrer ces services sans avoir à demander l’autorisation de la Commission européenne.

Je rappelle par ailleurs que la Cour de justice européenne a pris plusieurs arrêts plutôt favorables à la liberté de subventionner les services publics, et surtout qu’elle a reconnu que, dans les marchés publics, le « mieux disant financier » devait s’entendre dans l’intérêt de la communauté bénéficiaire du service, et non pas comme le moins cher pour l’institution qui la finance. Ce qui évidemment change tout. Car, par exemple, une mairie qui contracte avec une régie de quartier résidant sur son propre territoire crée ipso facto un plus grand surplus de bien-être pour la communauté qu’elle administre.

Europe Écologie

Je reprends au vol, dès lundi en rentrant de vacances, la campagne d’Europe Ecologie. Ça a manifestement bien démarré.

Que ce soit à Torcy, dans une salle impossible à trouver du quartier Val Maubué de la ville nouvelle de Marne la Vallée, avec Eva Joly (70 personnes), que ce soit à Arcueil avec Dany Cohn-Bendit (la salle est pleine, 250 personnes et il y a du monde dehors), mes amis Verts sont unanimes : il y a dans la salle quelques Verts, quelques associatifs connus, mais la majorité des gens, on ne les connaissait pas. Donc le principe de cette liste, rassemblant les écologistes politiques, associatifs ou syndicaux, semble « bien marcher ». Quant au fond, je m’apercevrai à Vannes que nous sommes les seuls à avoir vraiment quelque chose à proposer face à la crise mondiale.

À l’issue de ces débats, deux points intéressants à approfondir.

A Torcy, on interpelle Eva Joly, qui explique très bien la question des paradis fiscaux et fraudes financières : « Mais qu’est-ce que ça a à voir avec l’écologie ? » Elle répond du tac au tac : « Mais tous ces poissons pêchés illégalement en dehors des quotas, et qui sont revendus jusqu’au Japon, comme les thons rouges, ils sont débarqués et transférés dans des ports clandestins. Et où croyez-vous que passe l’argent ? Dans les paradis fiscaux, bien sûr… » Je fais la même expérience avec le problème du commerce des bois illégaux.

A Arcueil, comme j’explique l’importance d’une Europe fédérale pour répondre avec autant de puissance que les Etats-Unis à la crise, quelqu’un se lève pour dire : « Mais il y a parmi nous des gens qui ont voté Non ! » Je réponds que le problème n’est pas de savoir si on a voté Oui ou Non, mais pourquoi. Parmi ceux qui ont voté Oui, les Verts auraient été satisfaits d’avoir plus d’Europe. Parmi ceux qui ont voté Non, les uns trouvaient que cela ferait trop d’Europe, et ceux-là ne sont pas avec nous, mais certains de ceux qui (comme moi !) trouvaient qu’il n’y avait pas assez d’Europe fédérale dans le TCE, ont aussi voté Non. Avec ceux-là, nous n’avons plus de divergences en l’état actuel des choses. Ce que confirme Dany en rapportant ses conversations avec José Bové : « On peut refaire à l’infini des interprétations talmudiques du TCE. Ça ne sert à rien. Le problème est de savoir si, ensemble, nous nous battrons pour plus d’Europe politique de façon à mener des politiques écologiques et sociales ».

Vendredi, je gagne Vannes en train, aux côtés de notre tête de liste pour le Grand Ouest, Yannick Jadot. Nous discutons du G-20 qui vient de pondre son communiqué : j’y reviendrai dans mon blog de la semaine prochaine. L’invitation est venue de la Maison de l’Europe du Sud-Bretagne et du journal Ouest-France. Sont là des représentants de toutes les listes qui ont bien voulu venir, et trois députés sortants ne se représentant pas (un socialiste, un UMP et moi).

En toute objectivité, je dois dire que Yannick Jadot a des propositions beaucoup plus articulées et européennes, entre la représentante du PS qui veut faire concret et la représentante du Modem qui en appelle aux pères fondateurs de l’Europe. Encore une fois, il se confirme que seule une analyse de la crise mondiale comme à la fois sociale et écologique permet de dire des choses opérationnelles sur les tâches de la prochaine mandature du Parlement et de la Commission européenne.

Mais le débat dans la salle (également bondée) finit par tourner autour d’un point qui n’est pas de détail : la contestation de la tête de liste UMP qui cumulerait avec une lourde responsabilité exécutive locale. J’explique (soutenu par les autres députés sortants) la tâche écrasante que représente celle du député européen qui veut vraiment faire son boulot, et je regrette que les Français, du fait des habitudes de cumul, soient si peu présents au Parlement européen.

Celles et ceux qui, à la lecture de l’ensemble de ce blog, auront cherché à comprendre quel aura été exactement mon itinéraire et mon emploi du temps de cette semaine se rendront compte du problème.

Et en plus on a eu une séance plénière avec vote à Bruxelles, dont une importante directive contre les discriminations de toutes natures, remarquablement amendée sous la responsabilité de la verte hollandaise
Kathalijne Buitenweg ! Ça passe, malgré une assez vive résistance à droite.

Mais le clou de la semaine, c’est évidemment le colloque pour une « Alimentation soutenable – Bien manger, manger tous ».

Pour la dernière de mes initiatives en tant que député européen, j’ai été gâté ! Ce colloque, organisé par mon assistante Natalie, qui est elle-même porte parole des Verts Ile de France, responsable des acteurs sociaux, rassemble en effet à la fois des ONG et des spécialistes, sur toute la chaîne qui va de la crise de la faim dans le tiers monde jusqu’à la situation alimentaire des exclus français, et comment introduire une nourriture saine, suffisante pour l’être humain et à faible empreinte écologique dans les cantines de nos écoles. La mise en page en est assurée comme d’habitude par la fée Perline, et Vincent Berville est même arrivé à organiser la participation d’un géographe spécialiste de l’agriculture brésilienne, depuis le Brésil, tout simplement en utilisant Skype, grâce à l’excellence de la ligne en fibre optique qui dessert le 2e arrondissement. Le maire Vert, Jacques Boutault, qui nous accueille d’habitude, cette fois participe à l’ensemble du colloque, en expliquant très concrètement comment il introduit la nourriture bio, et même, une fois par semaine, végétarienne, dans les cantines de l’arrondissement, avec les problème que ça lui pose vis-à-vis des parents et vis-à-vis des fournisseurs. Un colloque tout à fait remarquable, dont je vous invite à lire les compte-rendu, que je vous invite à découvrir sur mon site, ainsi que dans Politis en kiosque à partir du 9 avril.



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