Rozsda, Meschonnic, Benko, Pagat


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Lundi 20 avril 2009

La semaine dernière, vacances de Pâques pour tout le monde. Pas de campagne électorale, juste quelques réunions à Bruxelles. J’en profite pour une légère décompression de l’économie et de l’écologie politiques (quoique notre article sur le rôle possible de l’Europe dans la conversion écologique soit paru dans La Tribune, et mon entretien sur le New deal vert soit paru dans le numérao spécial d’Alternatives économiques). J’avale un petit bouquin d’Henri Meschonnic, récemment décédé, sur la poétique et le postmodernisme (Pour sortir du postmoderne), et me rends à Budapest pour le lancement d’une expositions rétrospective du peintre Endre Rozsda, exposition que je soutiens en tant qu’europarlementaire Vert. J’en profite ici pour rendre hommage à deux amis disparus, Maurice Pagat et surtout George Benko.

Rozsda

Ça peut vous sembler bizarre qu’en tant qu’eurodéputé, je sponsorise l’exposition d’un peintre ?

C’est vrai que je fais partie de l’Association des Amis d’Endre Rozsda, que je l’ai connu par un ami commun, José Mangani, qu’Endre était également l’ami du poète François Lescun, frère de Francine Comte Ségeste, et que (j’y reviens plus loin), au delà de mon goût pour sa peinture, la réflexion de Rozsda sur sa propre activité artistique alimente ma réflexion sur Mallarmé.

Avec José Mangani après la conférence de presse
Avec José Mangani

Ce n’est pourtant pas à ces titres que je soutenais cette exposition, mais pour le rôle exemplaire de Rozsda dans la culture européenne du 20e siècle. Endre fut à la fois au coeur de ce que l’Europe a produit de meilleur (son extraordinaire unité artistique et créatrice) et de ce qu’elle a connu de pire (le double totalitarisme hitléro-stalinien).

Né en 1913 à Mohács (la petite ville où, en 1526, les Ottomans ont vaincu les Hongrois, s’affirmant ainsi comme l’un des trois empires centraux de l’Europe), il commence à peindre dans le style postimpressionniste, avec des références explicites à Matisse. Bouleversé lors d’un concert de Béla Bartók, et convaincu qu’il n’est pas allé au bout de lui-même, il file à Paris en 1938 et découvre « l’École de Paris », foyer de ralliement de la fine fleur de l’art européen de l’époque. Il sera notamment le professeur de peinture de Françoise Gilot, future compagne de Picasso. C’est elle qui, en 1942, l’aide à échapper aux persécutions antisémites en France : il regagne la Hongrie via Berlin avec ses toiles roulées sous le bras. C’est qu’à l’époque, la Hongrie, tout en étant (comme l’Italie) alliée à l’Allemagne nazie, répugne à persécuter ses Juifs. En fait, le régent Horthy hésite entre une politique antisémite, pour faire plaisir aux Allemands, et une politique de protection de leur ancienne et nombreuse communauté, pour rester autonome et pouvoir négocier avec les Alliés. Finalement, sous la pression allemande, les mesures antisémites s’aggravent, jusqu’au déchaînement de la Shoah en 1944 : sur cette période, voir le terrible chef d’oeuvre du prix Nobel Imre Kertész, Être sans destin. Roszda parvient à survivre entre prisons, expositions, évasions, clandestinité.

L’Armée Rouge écrase les Allemands début 45. Dans une Hongrie dévastée et honteuse, Endre ranime la flamme de l’espérance en la création artistique. Il adhère au Parti communiste et en même temps lance « l’École européenne ». Mais sa propre peinture, de plus en plus magnifique et personnelle, est marquée par le surréalisme qui l’a profondément impressionné à Paris. Les staliniens ne peuvent accepter cela. Roszda déchire alors sa carte du Parti communiste. Au Café Japon, l’École européenne proclame sa dissolution. Rozsda a ces mots : « Un Européen est mort au Japon ».

Comme le héros de L’insoutenable légèreté de l’être de Milan Kundera, Endre Rozsda vit alors de petits travaux insignifiants. Mais en 1956, il expose ses oeuvres dans la capitale historique de la Hongrie, Esztergom. Des milliers de Hongrois se déplacent pour voir cette exposition qui annonce l’éclatement de la révolution de 56, écrasée dans le sang par les Soviétiques. Endre Rozsda doit fuir à nouveau et trouve définitivement asile en France. Son art se développe alors en toute liberté. Il a trouvé son public d’amateurs et de mécènes, ce qui le dispense de jouer le jeu de la concurrence artistique (galeries etc.). Contrepartie : quoique promu de son temps par toutes les têtes du mouvement surréaliste, il reste assez mal connu en France, en Hongrie, en Europe et dans le reste du monde.

++++ Meschonnic

Cette exposition m’amène à revisiter les écrits de et sur Endre Roszda.

Or, au même moment, la mort du poète, traducteur et philosophe Henri Meschonnic me pousse aussi à mieux lire ce dernier, et notamment son dernier livre (assez polémique, mais avec des éclairs propositionnels), Pour sortir du postmoderne, éditions Hourvari-Klincksieck).

J’avais découvert Meschonnic, non seulement pour ses lumineuses traductions de la Bible, s’appuyant sur le rythme de la poésie hébraïque, mais pour ses réflexions sur Mallarmé. Meschonnic s’est en effet particulièrement intéressé au problème de la modernité poétique, cet état d’esprit dans lequel le poète réfléchit son propre processus de création, mais en même temps admet qu’il n’en est pas entièrement le sujet. C’est l’un des grands débats sur Mallarmé : faut-il prendre au sérieux sa phrase « Laisser l’initiative aux mots » ? La réflexion de Meschonnic sur le « sujet du poème » - très différent du sujet psychologique, du sujet philosophique (celui du cogito de Descartes) ou du sujet de droit – est ici particulièrement éclairante. Mais justement, on trouve chez Rozsda une réflexion recoupant presque mot pour mot celle de Meschonnic, dans son article Méditations (publié dans Rozsda, L’oeil en fête sous la direction de David Rosenberg, éditions Somogy). Il écrit :

« De toute évidence, je n’oublie pas que je peints. Ou plus exactement, je l’oublie sans que cela s’oublie. Je cherche sans cesse des rapports de couleurs, des corrélations de formes qui font un tableau.

On me dit souvent que je battis mes tableaux. Il n’en est pas question car le tableau me battit. Il me transpose de telle manière que je suis différent en terminant une toile de ce que j’étais en la commençant. Je suis la Parque qui tresse le fil du temps, qui crée les choses, mais non celle qui les achève. »

Si vous découvrez la peinture de Rozsda, vous devinerez l’extraordinaire minutie, la somme de travail qu’implique cette « transposition ». A Budapest, José Mangani me raconte comment Endre Rozsda travaillait, ayant toujours plusieurs tableaux en cours, travaillant une heure par ci sur l’un, une heure par là sur un autre, au fur et à mesure que les idées lui venaient. Et quand le tableau est-il fini ? « Quand le tableau me sourit. »

++++Pagat

Et puisque j’en suis aux hommages à mes amis ou références intellectuelles disparus, j’en profite pour dire quelques mots (trop peu) sur deux disparitions qui m’avaient échappées lors de ma « rupture d’Internet » : celles de Maurice Pagat et de Georges Benko.

Maurice Pagat avait fondé dans les années 80 le Syndicat des chômeurs. Dans la période Mitterrand, qui marqua la transition entre la crise du fordisme et l’établissement du modèle néo-libéral en France, il fut l’un des très rares à garder la conscience de la tragédie des chômeurs. Pendant que s’éteignaient toutes les structures autonomes des chômeurs, le journal qu’il animait, Partage, devint (reste toujours...) une sorte de Documentation française du chômage, où se retrouvent les articles les plus intéressants sur l’emploi et plus généralement sur les problèmes sociaux et économiques du pays.

A l’heure où le modèle néo-libéral entre à son tour en crise et où le chômage revient dans l’actualité, souhaitons que de nouveaux Maurice se lèvent ! Souhaitons une bonne continuation à Partage, et au partage !

++++Benko

La mort, à 56 ans, du géographe Georges Benko me touche plus intimement. Deux mots résument l’engagement professionnel de Georges : générosité et désintéressement. Il a dédié sa vie à faire connaître celles et ceux qu’il aimait. J’ai eu le plaisir de réaliser avec lui et sous son impulsion deux recueils d’articles de géographie importants : Les régions qui gagnent, et La richesse des régions.

Dans le premier, Georges Benko souhaitait regrouper les textes les plus fondamentaux de la nouvelle approche du développement local endogène, qui, par le biais de Danièle Leborgne d’abord (que Georges a largement contribué à faire reconnaître) , puis de Pierre Judet et Claude Courlet, nous arrivaient d’Italie.

Convaincus que la richesse de cette approche allait bien au-delà du cas particulier des « districts industriels à l’italienne », nous réalisâmes un peu plus tard le second recueil, pour illustrer ce que Georges appelait, dans le sous-titre, « la nouvelle géographie socio-économique ». C’est à dire une géographie humaine bâtie sur l’idée que les rapports économiques et sociaux se matérialisent dans l’espace produit, et que celui ci à son tour conditionne les pratiques humaines. On n’est pas très loin de la définition de l’écologie politique... Fort de ses liens avec la géographie critique anglo-saxonne, italienne, allemande ou grecque, Georges poursuivit cette activité de « faire connaître, faire réfléchir », en créant et faisant vivre la revue Géographie, économie, société (GES).

Comme Francine animant jusqu’à sa dernière année la Coordination nationale pour les droits des femmes avant de consacrer ses dernières forces au « bouclage » de ses livres, Georges lutta jusqu’au bout contre la maladie en animant GES. C’est d’ailleurs par un mail où, à bout de forces, il annonçait sa démission, que nous apprîmes que la fin était proche.

Mais la générosité de Georges ne s’arrêtait pas au domaine professionnel. Lors de mon cinquantième anniversaire, nous avions organisé (avec Francine et José Mangani...) une grande fête avec des centaines de convives. Georges fût le seul à revenir, le lendemain, pour nous aider à ranger...

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