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votre référence : [1992b-ja] Phèdre : identification d’un crime, Fujiwara. (art. 656).

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によって Alain Lipietz | 2007年2月

Un mythe universel
Préface à l’edition japonaise de "Phèdre : identification d’un crime"
記事の言語と翻訳版 :
この記事の言語: 日本語
  • français  : [1992b] Livre Phèdre : identification d’un crime, Anne Marie Métailié, Paris.
[1992b-ja] Phèdre : identification d’un crime, Fujiwara.

Un mythe universel

Préface à l’édition japonaise

C’est un très grand honneur et un non moindre plaisir de voir mon livre, Phèdre: identification d’un crime, traduit en japonais par Senguku Reiko et publié par les éditions Fujiwara. Je remercie tout particulièrement M. Fujiwara, qui avait habitué ses lecteurs à d’autres de mes livres, d’une facture bien différente: des livres d’économie, d’écologie, de politique! Je remercie également Senguku Reiko d’avoir eu la longue patience de traduire et annoter le texte, ce qui demande une bonne connaissance de la littérature française du XVII° siècle, et des écrits psychanalytiques de Jacques Lacan...

Si M. Fujiwara a jugé ce livre intéressant, c’est que le mythe de Phèdre a une portée universelle qui ne peut manquer d’interpeller le public japonais, tout comme le mythe de Jocaste (la mère d’Œdipe) dont ma compagne, la féministe Francine Comte, avait donné une très belle analyse dans un livre également publié par M. Fujiwara, Jocaste délivrée.

À vrai dire, j’ai écrit mon livre sur Phèdre non seulement parce que j’aime, j’ai toujours aimé Phèdre (le mythe, la pièce et la femme), mais parce que j’avais pu suivre pas à pas la rédaction du livre de ma compagne, tout comme elle a suivi la rédaction du mien. Sa Jocaste et ma Phèdre, quoique de styles très différents, sont en quelque sorte issus du même atelier. Et pourtant une bonne part de mon livre vise à montrer que Phèdre n’est pas Jocaste, même si les deux mythes sont aussi universels l’un que l’autre.

Une femme japonaise ou française peut éprouver pour son fils ou pour le fils de son mari l’attirance évoquée par les deux mythes; un fils japonais peut éprouver de l’horreur pour les aspects sexuels des liens qui l’unissent à sa mère ou à sa belle-mère. On peut en dire autant en inversant les genres: bien des pères ou beaux-pères, bien des filles ou belle filles ont dû réprimer les ambiguïtés d’une affection «familiale». Ces sentiments ont été explorés depuis l’antiquité gréco-romaine à travers ces deux mythes, et ils ont été développés aussi bien par la littérature ou la filmographie françaises que japonaises. Ils sont consubstantiels à la structure multimillénaire de la famille.

La première difficulté de mon livre, pour des Japonais, tient sans doute à mon choix délibéré de m’appuyer sur le mythe occidental et sur sa version française la plus aboutie, la tragédie de Phèdre de Jean Racine, un auteur du XVII° siècle, sans doute aujourd’hui la pièce la plus jouée du théâtre français (elle a même été représentée à Paris par une troupe japonaise, en japonais!). Senguku Reiko a introduit de nombreuses notes explicatives, en sus des miennes. Mais la difficulté la plus profonde est de distinguer l’histoire d’Œdipe et Jocaste (entre un fils et sa mère) et celle d’Hippolyte et Phèdre (entre un jeune homme et la seconde femme de son père).

Une solution simple, et fréquemment adoptée, est de considérer le second mythe comme une variante «adoucie», moins choquante, du premier mythe. Je ne partage pas cette facilité. Dans la réalité des familles recomposées d’hier et d’aujourd’hui, le désir sexuel (réprimé) d’une femme pour le fils, jeune et beau, de son mari, image omniprésente d’une autre époque de la vie de son compagnon, comme l’attirance d’un fils (réprimée avec encore plus d’horreur) pour la nouvelle et souvent jeune compagne de son père, ressemble en effet au triangle œdipien «père-mère-fils», et en inclut certains aspects. Mais il s’en distingue nettement par d’autres aspects.

Le triangle oedipien renvoie profondément à l’enfance, à la formation initiale de la personnalité de l’enfant. Le triangle «Phèdre-Hippolyte-Thésée» est une histoire d’adolescents et d’adultes, une histoire de désir déjà pleinement sexuel. Francine Comte a montré comment vivre positivement le «triangle affectif» de l’enfance, comment l’amour de deux adultes penchés sur un enfant (pas forcément les deux parents biologiques, et par forcément de sexes opposés) pouvait aider l’enfant à se construire, sans l’étouffer, et sans trop de conflits avec et entre les adultes.

Le mythe de Phèdre, tel que je l’analyse, porte sur l’affrontement entre une norme sociale et la pulsion du désir (ce qui constitue le «crime»). En fait, selon moi, le mythe de Phèdre va même plus loin: il parle de la peur des (jeunes) hommes face à la «déclaration» du désir féminin, d’où qu’il vienne.

L’histoire est assez simple. Une jeune princesse, Phèdre, épouse un grand roi, Thésée. Elle fait alors la connaissance de son fils d’un premier lit, Hippolyte, et en tombe aussitôt amoureuse, secrètement et follement. Un jour, le roi disparaît. On le croit mort. Pressée par sa vieille gouvernante, Œnone, Phèdre avoue son amour pour Hippolyte. Celui-ci la repousse avec horreur. (Dans certaines versions françaises, dont celle de Racine, Hippolyte, jeune homme farouche, est de plus amoureux d’une autre jeune fille). Et voici que Thésée réapparaît ! La reine, malade de honte, se suicide, en accusant Hippolyte d’avoir tenté de la violer. (Dans la version de Racine, c’est Œnone qui commet ce mensonge, et ensuite l’une et l’autre se suicident). Le roi, fou de colère, demande aux dieux de tuer son fils. Quand, devinant son erreur, il se ravisera, il sera trop tard.

Ce qui est au cœur des tragédies, ou des œuvres plastiques, inspirées par ce mythe, c’est d’abord la force du désir féminin, brisant des obstacles terribles: la prohibition de l’inceste, la répression de l’adultère... Racine fait dire à Phèdre son désir dans une tirade extraordinaire que j’analyse sur des dizaines de pages, en m’appuyant, ligne à ligne, sur la psychanalyse lacanienne et la critique féministe de Lacan.

Mais tout aussi important est le refus horrifié du fils. Pourquoi tant d’horreur? La fidélité au Père? Oui. Mais, derrière cette «loi du Père», j’essaie de montrer la peur, la peur du désir féminin.

Car les hommes et les femmes n’ont pas été élevés dans le même moule, vis-à-vis du désir. Pour un jeune homme, la quête du plaisir est d’abord une conquête. Elle peut se porter sur l’objet sexuel féminin, mais elle implique trop souvent «la maîtrise de soi et de l’univers». Pour la jeune femme, le désir est bien d’être l’objet de ce désir «phallique». Mais en mûrissant, la femme adulte recherche un plaisir beaucoup plus profond, fondé sur l’abandon de soi et l’initiation de soi-même et de l’autre. Elle cherche à entraîner l’homme dans son labyrinthe, dans une merveilleuse «sexualité labyrinthique» où l’un et l’autre se perdent et se retrouvent ensemble.

Cet abandon, les jeunes hommes ne s’y hasardent pas volontiers, et les plus âgés non plus. Ils tendent à se réfugier derrière les lois sociales (le tabou de l’inceste, la révérence due au Père, les lois du mariage, l’ambition professionnelle...) pour s’en préserver, se réservant les plaisirs du sexe selon les circonstances et l’intensité qu’ils auront eux-mêmes décidées. C’est pourquoi, sans doute, toutes les cultures, la japonaise comme la française, répriment l’expression du désir féminin, allant jusqu’à s’en protéger, dans certaines cultures traditionnelles, par des mutilations comme l’excision. Mais, à l’échelle individuelle, cette peur masculine du désir féminin, désir beaucoup plus riche, généreux et profond que la sexualité masculine typique, continue à perturber les rapports entre les hommes et les femmes.

Puisse la réflexion sur ce mythe ancien aider les Japonais et les Japonaises, comme tous les humains, à dominer cette peur ! Alors, le mot d’ordre contemporain, «Faites l’amour, pas la guerre», aura-t-il quelque chance d’être, enfin, plus convaincant...



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