mercredi 29 mars 2017

















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votre référence : [1992b] Livre Phèdre : identification d’un crime, Anne Marie Métailié, Paris. (art. 655).

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par Alain Lipietz | 1992

Phèdre : identification d’un crime
LANGUE ET TRADUCTIONS DE L'ARTICLE :
Langue de cet article : français
  • 日本語  : [1992b-ja] Phèdre : identification d’un crime, Fujiwara.
[1992b] Livre Phèdre : identification d’un crime, Anne Marie Métailié, Paris.

Pour une introduction rapide, voir la préface à la traduction japonaise , "Un mythe universel"

 Prologue

Arrière.

Ne me touche pas.

Ne me touche pas de tes bras pâles, de ton corps sans vigueur. N’enlace pas mes genoux, ne tends pas ta main vers mon menton. Ne frôle pas de ton sein inutile mon corps sculpté pour la chasse, mon bras habile au javelot, mes muscles noués aux rênes de mon char.

Ne me touche pas. Recule. Paupière perlée de larmes sous le khôl, lèvres humides sous le fard, muqueuse ourlée de peau fine, matrice ornée de pourpre et d’or, épargne moi ton contact impudique. Dieux célestes ! Pourquoi, comment nos corps de bronze furent-ils nourris dans ces pots de miel ! Cette fadeur, cette tiédeur, ces parfums d’aisselle sous la pourpre, qui piègent les désirs des hoplites mortels !

Moi, jamais. Ne me touche pas. Je suis le fils de la fière Amazone qui s’unit jadis au héros de l’Attique. Et leurs cuisses hâlées par les soleils des batailles se sont mêlées, une fois, pour m’enfanter. Mon père s’est choisi ce corps de souplesse et de muscle, ce souffle de montagne et de forêts, ce cœur de sentiers et d’embuscades, il a dompté le corps sauvage, pareil au cavales blanches qui hantent sous la lune les rives de l’Ixion, il a dompté le corps de la guerrière farouche, pour y déposer sa semence et me nommer : moi, Hippolyte, celui qui délie les Cavales.

Arrière.

Ne me touche pas, fille sucrée des palais d’Orient, fille du tyran cupide, fille de l’Ile aux cent villes, fille des palais aux mille dômes, fille de la folle, de l’immonde matrice labourée par le Taureau. Ah ! glèbe humide marquée par le soc de mon père, sillon creusé par le héros las des guerres et des mers, faut-il donc que tu t’ouvres, impudique, à d’autres qu’à ton Roi ? Le monde n’a-t-il plus de centre ? Le Péloponnèse va-t-il tanguer parmi les îles ? Va-t-il obstruer l’Hellespont, ébranler les colonnes d’Héraklès ? O Zeus, fut-ce donc pour semer la folie chez nos montagnes, pour arracher au continent la ronde des îles folles, que tu posas la Crète au centre de la mer ?

Ne me touche pas. Ne me parle pas d’amour. Non, l’amour n’est pas ce bâillement de muqueuses. Je suis jeune, il est vrai, mais un jour déjà l’amour infini est monté dans mon âme, bien au-dessus de toi. Femme, tu ne connais rien de l’amour. Moi je le connais, l’amour infini, l’amour divin, et je suis son féal. A la chasse je l’ai rencontré, je l’ai rattrapé : il m’a foudroyé, il m’a ravi dans la pureté.

C’était avant l’aube, une nuit, l’autre été. Rien ne bougeait encore au front du palais de Pithée et la mer se taisait, morte, devant Trézène. J’ai vêtu la tunique noire, chaussé la sandale unique à mon pied gauche, comme il sied aux éphèbes, bons arpenteurs des lisières. Vers les pentes abruptes j’ai marché, réveillant l’haleine des sentiers, picoté par les ronces, foulant l’herbe des bois. Rêveur, j’ai senti sa fraîcheur à mon pied, et j’ai tourné mes yeux vers la cime des pins. Dans les derniers rayons de la lune j’ai reconnu la Déesse.

Le front ceint du croissant fin et clair, souriante et magnanime, elle m’attendait, parmi les monts, loin des villes, des troupeaux, des villageoises, elle m’attendait pour sa chasse, la Vierge Divine, Artémis. Alors je l’ai poursuivie comme un chien fou, comme un jeune étalon emballé, par les sentiers de chèvres et les vallons sauvages. Et quand s’effondrèrent fourbus les chevaux écumants du char de Séléné, j’ai basculé dans sa chute et j’ai senti un peu son immense corps. J’ai roulé au bas de la clairière, parmi les narcisses et les crocus, j’ai planté mes doigts dans la vaste terre, ah ! j’ai embrassé de mes bras agiles à tendre l’arc le flanc de la vaste terre.

Et c’est pourquoi, Reine venue de Crète, chaque matin tu m’as vu partir pour les hautes clairières, pour les bois de lauriers, par les champs détrempés où pousse le narcisse sauvage. Loin des palais et des troupeaux, des reines, des villageoises. Je partais pour la chasse, les noces, les épousailles, avec la grande déesse, la Vierge Sainte, Artémis. Pour elle, la déesse, la Divine Chasseresse, je tressais des couronnes de fleurs que je cueillais, pour elle je faisais fumer la chair des sangliers et des cerfs aux bois immenses.

Ne me touche pas. Je ne t’en veux pas. Phèdre, je ne te veux pas. Je ne veux pas de tes yeux rougis par les larmes. Tu es à mon père, à mon père. Et moi je suis voué à la Vierge Artémis. Et pour les enfants que je ferai, la Vierge Sainte m’a choisi une jeune fille, que n’a jamais encore touchée le doigt d’un homme, car mon père l’interdit. Mon père dit en riant que toutes les femmes sont pour lui (et je n’aime pas son rire) mais qu’elle, Aricie, ne sera jamais à personne. Aricie, la prisonnière, le gui de chêne sur le tronc de mon père, Aricie qui ne songe pas à orner ses yeux, à rougir ses lèvres, Aricie que tu ne connais même pas, que tu ne regardes même pas, Aricie que je fuyais, sans comprendre que la Déesse, magnanime, l’avait choisie pour moi, pour célébrer avec elle l’amour virginal, le chaste et pur amour.

Va t en, Phèdre. Ne me regarde pas ainsi. Ne quête pas mon regard de tes yeux fous. Je n’ai rien à te donner. Tu es à mon père, je suis à la Déesse, Aricie est pour moi. Mais lâche mon épée ! Je ne te veux pas, mais je ne veux pas de ta mort. Non, je ne saisirai pas ton poignet, ta chevelure je ne la tordrai pas de ma dextre, je ne serrerai pas ta taille rebelle de mon bras tremblant. Phèdre, arrête ! Tu es comme ma mère, tu es dans la maison de mon père, tu es une sœur pour moi, comme le fut jadis Aricie.

O Vierge Sainte, aide-la ! Par les aubes que je t’ai vouées, par les fumets de mes chasses, par les couronnes de fleurs, je te supplie, aide la reine à ne pas m’aimer. Mon arc, mes javelots, mon char, tout, j’y renonce. Et Aricie, si tu le veux. Je t’en prie, Vierge Sainte : qu’elle ne m’aime pas. Eteins la folie de son amour, éteins ce vertige qui fige mon sang.

Théramène, fuyons...

 Introduction

LES MOTS DE LA TRAGEDIE

Phèdre est la tragédie de la passion criminelle.

De la plume du Grand Arnauld à celle de François Mauriac et jusqu’à Lucien Goldmann, des flots d’encre ont coulé sur la pièce de Jean Racine. Sur ce chef d’œuvre de notre théâtre, sur ce conflit de la Conscience et de la Passion, du Caractère et du Destin. "Chrétienne à qui la grâce a manqué" : toute la tradition scolaire, catholique ou laïque, ressasse ce dilemme authentiquement tragique. Petit lycéen, je dissertais du parallèle entre Phèdre et Thérèse Desqueyroux, ces deux criminelles, sans trop me soucier de l’identification du crime.

Cette identification pourtant fait problème. Car enfin, que peut-on vraiment imputer à Phèdre de si monstrueux ? Adultère ? Inceste ? Jalousie ? Calomnie ? Un peu de tout cela, mais pas vraiment, et pas de quoi sur son front faire dresser ses cheveux (v.1268). Sa passion pour Hippolyte, elle ne l’a pas choisie. Honnêtement, elle l’a combattue, jusqu’au jour où elle s’est crue veuve. La mort d’Hippolyte, ce n’est pas elle qui en a décidé. Elle a menti, elle l’a calomnié, d’un souffle, d’un aveu trop tardif. C’est tout. Il ne s’agit pas seulement d’un manque de responsabilité subjective. Ce manque-là est voulu : "Ni tout à fait coupable, ni tout à fait innocente", écrit Racine dans sa préface, mais c’est justement la définition du héros tragique. Et l’auteur de souligner comme il a pris soin d’adoucir chacun des crimes imputables à Phèdre. Pourtant, crime il y a, objectivement, même s’il est involontaire. Mais voilà. Lequel, lesquels ? Thérèse Desqueyroux, du moins, goutte à goutte, assassinait son mari...

Il leur faut bien des années, aux petits lycéens, pour comprendre la peur de tous les Hippolyte face à toutes les Phèdre. Encore plus difficile à comprendre est la honte des Phèdre devant la peur des Hippolyte. Je voudrais saisir ici l’occasion que nous offrit hier la poussée libératrice du féminisme pour comprendre un peu cette peur et cette honte, cette condamnation en tout cas, aussi évidente que malaisément formulée. C’est donc le mythe de Phèdre, à travers la pièce de Racine, que nous allons interroger.

Et pourquoi donc Racine ? Parce que je suis français ? Parce que mon histoire d’amour est avec la Phèdre de Racine, non celle d’Euripide ou de Sénèque ? Sans doute. Mais la Phèdre de Racine bénéficie, je crois, d’une supériorité certaine. Ni l’Hippolyte Porte-Couronne d’Euripide (version édulcorée d’une pièce antérieure plus provocatrice, malheureusement perdue), ni la Phaedra de Sénèque, ne sont des chefs-d’oeuvre de la littérature antique, encore moins de la littérature occidentale. La Phèdre de Racine est à coup sûr un sommet de notre langue, et ne doit son déficit de renommée universelle (par rapport à Oedipe Roi, au Roi Lear) qu’à la subtilité, à la finesse trop spécifiquement française de sa force poétique.

La pièce de Racine est l’aboutissement d’une lente construction de la culture occidentale, elle porte le mythe à sa perfection. Enfin sertie de tous les personnages secondaires, de toutes les scènes clés, s’éclaire, comme un diamant sur un bouquet de saphirs, la figure étrange de la Reine, encore mineure dans la pièce d’Euripide. Phèdre n’existe vraiment qu’entourée d’Aricie, d’Oenone et de Théramène, comme Don Giovanni ne donne sa pleine mesure qu’une fois distinguées Elvira et Anna, qu’une fois donné chair à Zerlina, à Masetto.

Pourtant Phèdre est déjà toute entière, à sa "place", dans la pièce d’Euripide. Dans notre enquête sur un crime indéfinissable, nous ne partons pas les mains vides. Le crime est constitué dès l’Age Classique des Grecs, sans doute dès les Siècles Obscurs (XIIè-VIIIè siècles) qui séparent les classiques de l’âge mythique, de cet Age de Bronze de Mycènes et de Minos où la fable fait évoluer les personnages. L’anthropologie historique, revisitée par le féminisme, sera donc notre première clé. Avons nous le droit de l’utiliser, partant de la pièce de Racine ? Je m’en justifierai, chemin faisant.

La place de Phèdre dans le mythe ainsi fixée de toute antiquité, il nous faudra pourtant polémiquer contre les interprètes qui ont cédé trop vite à la tentation de "déplacer" le problème. Il nous faudra rappeler sans cesse la règle du jeu, le thème à explorer : Phèdre n’est pas la mère d’Hippolyte. Elle aime un homme auquel ne l’oppose aucun lien de sang. Les "liens de sang" concernent Hippolyte, fils de son époux Thésée. Et pourtant, par delà les arguties juridiques, classificatoires, l’un et l’autre réprouvent ce désir comme d’un crime, d’un inceste. Pour identifier le crime, nous devrons donc nous tourner vers la psychanalyse. Et pas n’importe laquelle : la psychanalyse des "êtres de parole", celle de l’École Française, de Lacan. Et aussi de la critique féministe de Lacan.

Ici peut-être se justifie au plus près le privilège de Racine. Racine et Lacan appartiennent au même monde : celui des Êtres-Parlant-le-Français. Des êtres où "ça parle" en français. Phèdre est la pure réalisation d’un fantasme de Jacques Lacan. Une chaîne de signifiants. Un flot de paroles. Même pas : un "rôle", c’est-à-dire un enchaînement de vers, un texte imprimé. Des kilomètres d’encre sur des pages en papier. Un rôle imposé par la place qu’elle occupe dans le mythe, mais qui donne corps à cette place, à ce mythe, sous la forme d’un enchaînement de mots à dire en quelques heures.

Tous les dramaturges écrivent des rôles pour donner corps à une structure narrative. Ils le font chacun avec leur style, et le metteur en scène ajoute son style, et l’actrice ajoute le sien : leur façon à eux, à elle, d’interpréter, de produire des signes (des mots, des poses, des intonations) pour donner sens à d’autres signes1. Plus que toute autre au sein du massif occidental, la littérature française a vénéré cette production de signes. Plus que tout autre, Lacan a identifié le Sujet à un processus d’engendrement de signes, de mots. Mieux que tout autre, Racine a créé des êtres de langage. "Les caractères de Corneille, disait Vauvenargues, parlent pour se faire connaître. Les caractères de Racine se font connaître parce qu’ils parlent"2. Et cette tradition constante imprègne à ce point notre culture que Michel Rivegauche et Charles Dumont ont pu, d’un manifeste linguistico-analytique, faire l’une des plus populaires chansons d’Edith Piaf :

Au fond c’n’était pas toi
Comme ce n’est même pas moi
Qui dit ces mots d’amour
Car chaque jour ta voix
Ma voix ou d’autres voix
C’est la voix de l’amour
Qui dit des mots
Encore des mots
Toujours des mots
Les mots d’amour
C’est fou c’que j’peux t’aimer...
Si jamais tu partais...
C’est sûr que j’en mourrais...

À entendre les mots de Phèdre, qui donc interrogerons-nous ? L’auteur anonyme des Siècles Obscurs ? Euripide ? Racine ? Phèdre ? Ou nous-mêmes ? "Les textes, le texte, tout simplement !", répond la critique moderne. Oui, bien sûr. Dans ma recherche du coupable implicite d’un crime évanescent, j’ai eu bien du mal à m’en convaincre. Un inconscient de papier n’est pas un vrai inconscient. C’est un inconscient artificiel, une "imitation", comme dit Aristote. Créé de toute pièce par un auteur qui écrit consciemment, réinterprète d’autres textes, laisse filtrer son propre inconscient en imitant l’inconscient prêté à ses personnages, pour des lecteurs conscients et inconscients.

A titre expérimental, j’ai tenté en prologue et en épilogue de donner la parole à Hippolyte. De fabriquer les mots d’un Hippolyte. J’ai lourdement souligné ce que je devais à Arthur Rimbaud pour la restitution de l’âme d’un adolescent aux tendances homosexuelles, à Empédocle pour l’âme d’un vieux sage. Il n’y a rien de moi dans cet Hippolyte : j’ai tout importé. D’Eschyle, d’Hugo, de Saint-John Perse ou de Gabriel Garcia Marquez, et de tant d’autres que j’ai oubliés. Et pourtant, à ce qu’on m’a dit, cet Hippolyte, c’est aussi moi. Et c’est un Hippolyte aussi probable qu’un autre.

Il n’y a rien de Racine dans sa Phèdre : les autres l’avaient déjà toute inventée. Jamais Racine n’aura suivi ses sources d’aussi près. Il adapte, parfois même il traduit (et jusqu’en ses plus beaux vers). Et pourtant, Phèdre, c’est lui. Certains n’y verront même plus que lui. Phèdre comme projection d’une facette de l’inconscient de Racine. Nous tâcherons de ne pas l’oublier : cette femme n’est qu’une créature artificielle, porte-parole, porte-inconscient, d’un individu particulier (un homme, en plus !), cette confession est un poème qui obéit à une métrique académique, ces actes furent fixés par des idéologues porteurs d’une vision du monde historiquement datée...

Et pourtant il faudra bien s’y résoudre : l’artifice dépasse en vérité la réalité elle-même. L’inconscient de papier nous émeut comme la plus sourde des déclarations qui nous fût adressée. Ces signifiants représentent un vrai sujet pour nous autres sujets. Ce texte : les mots d’amour. La voix de l’amour.

Si jamais tu partais

C’est sûr que j’en mourrais...

Hippolyte partira, chassé par Phèdre pourtant, et il en mourra, et elle en mourra. Les mots d’amour, mots de la tragédie.




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