dimanche 26 mars 2017

















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par Alain Lipietz | 2 décembre 2016

La révolution écologiste
Politis, hors-série n°65 "Révolution(s)", déc 2017
La « révolution écologique » concentre toutes les ambiguïtés du mot « révolution ». Changement de cap ou accélération dans la continuité du « sens de l’Histoire » ? Opposée à « réformisme », ou réformisme plus radical ? Évènement politique ponctuel, ou profonde maturation dans la société civile ?

Certainement la « révolution écologiste » appelle au changement de cap. Les Grands Textes, depuis la dénonciation du « temps des fins » par Gunther Anders (à propos d’Hiroshima) et du « Printemps silencieux » par Rachel Carson (contre les pesticides) posent le constat que « ça » ne peut plus continuer. « Ça » ? ce que l’on a considéré jusqu’ici (Marx compris) comme « le Progrès ». Et les programmes écologistes s’énoncent comme des « Au lieu de… » : au lieu d’accroitre la consommation matérielle, réduisons le temps de travail ; moins de biens, plus de liens, etc. Une remise en cause radicale de la direction du progrès humain.

 Rupture ou continuité ?

Mais il y eut d’autres révolutions écologiques, et les « au lieu de… » se présentent souvent comme des adaptations, des « révolutions dans la révolution ».

La toute première fut la révolution néolithique : au lieu de chasser et cueillir ce que le reste de la nature offrait à notre espèce, comme l’avaient fait jusqu’ici tous les êtres vivants, créer une nature transformée, plus maniable et plus productive, en domestiquant plantes et animaux. L’anthropocène, l’ère de la modification de la planète par l’activité humaine commence là, avec l’agriculture et l’élevage, le défrichement des forêts et l’anéantissement des grands prédateurs.

La seconde grande révolution écologique, la révolution agricole à la fois technique et sociale des Temps modernes, avec l’enclosure des biens communaux pour garantir l’assolement triennal et l’association rationnelle polyculture-élevage, est un approfondissement de la première (imagine t-on que les cultures protohistoriques qui stationnaient pendant des siècles sur le même terroir n’aient pas inventé la fumure ?) Au sortir de la Grande Peste, les Hommes accélèrent la hausse de la « capacité de charge » de leurs territoires (le nombre d’humains que peut soutenir un hectare.)

La révolutions suivantes, dites « industrielles » (en fait une révolution permanente !), qui mettent des grappes successives de techniques nouvelles au service de la l’accroissement de la capacité de charge, ne sont encore que des « amendements »… jusqu’à ce que, avec le nucléaire, l’excès de pesticides, l’effet de serre, surgissent tant d’effets pervers que se pose la question d’un « retournement » : une révolution, de la racine indo-européenne « vol » qui veut dire boucle, virage.

Véritable tournant ou nouvelle adaptation ? Tournant plutôt : désormais il s’agit de « lever le pied », se faire plus léger sur la Terre, au lieu de lui faire « rendre plus », tendance générale depuis la révolution néolithique. On sera plus sobre (on consommera moins de matière et d’énergie), d’une sobriété que nous voudrons joyeuse.

Mais on sera aussi plus efficace : on isolera mieux les logements, on prendra des transports en commun plutôt que des voitures individuelles, et on cherchera des sources nouvelles d’énergie, inépuisables parce que renouvelables. On reviendra en arrière par rapport à la chimisation de l’agriculture, on reviendra aux techniques « bio » qui étaient la norme avant 1950, à l’association céréales-légumineuses (le cycle du carbone renouant avec le cycle de l’azote). C’est à dire que l’on approfondira encore la révolution néolithique.

La révolution de l’énergie qui s’annonce, la révolution des transports déjà largement engagée, la révolution de la permaculture, ne seront en fait que de nouvelles adaptations. Et elles joueront un rôle majeur face à la double crise actuelle : énergie-climat et alimentation-santé. Mais elles marquent avant tout une accélération de l’évolution, dans la recherche d’un développement soutenable. C’est pourquoi peut-être les farouches défenseurs de la Décroissance n’y voient qu’un mirage (« l’impossible découplage ») ou une trahison (le greenwashing, le « capitalisme vert »). La réalité sera... vert pâle.

 Prise du pouvoir ou conversion culturelle ?

Comme la Révolution Française ne fut que le dramatique point d’orgue du Siècle des Lumières, la révolution écologiste, sourdement, est commencée depuis longtemps, depuis qu’il y a des hippies et des néo ruraux, des médecines douces et des initiateurs de l’économie sociale et solidaire, des cyclistes et des locavores. La révolution écologiste exige une « conversion » individuelle comme le fit la montée du protestantisme, une mutation culturelle dans notre perception du beau et du bon, du juste, du progrès.

Mais pour réorienter l’économie vers l’écologie, oui, il faut « prendre le pouvoir » et pas seulement le contourner. On peut bloquer un grand projet inutile par des manifestations. On ne peut lancer des grands projets utiles (comme le recul de l’effet de serre) que par un vaste accord politique, mutualisant leurs efforts et sanctionnant les récalcitrants. Seulement, cette victoire ne prendra pas la forme d’une prise de la Bastille ou du Palais d’Hiver. Le Peuple souverain ne peut exercer son pouvoir qu’à des échelles adaptées aux problèmes : parfois les Villes en transition, parfois l’Union européenne, parfois la planète entière.

Renoncer à la magie de la « souveraineté nationale » pour arrêter le nuage de Tchernobyl ou imposer des normes écologiques sur le commerce mondial sera peut-être l’une des « révolutions » les plus difficiles pour la culture politique française. Mais le problème n’est pas seulement la multiplicité des échelles d’espaces politiques et des centres de pouvoir. La révolution écologique qui vient est contrainte aussi (et c’est la première fois dans l’Histoire humaine) par l’impératif du temps.

 L’urgence

Les Révolutions démocratiques ratées dans les années 1790 pouvaient reprendre en 1848, en 1871… On a même dit que la Révolution d’octobre 1917 avait eu lieu « trop tôt », avant une maturation suffisante des bases matérielles et sociales du socialisme.

La révolution écologiste s’impose au contraire sous la menace du pendule tranchant du conte d’Edgar Poe. L’infernal Tic-Tac du temps qui passe achève la grande extinction des espèces, engorge pour des siècles l’atmosphère en gaz à effet de serre, fait irrésistiblement monter le niveau des mers, disperse dans nos sols les métaux lourds irrécupérables, « à chaque heure, chaque jour et dans de vastes proportions » comme disait Lénine. Pas une maturation : une marche à l’irréversible. Chaque pas en avant pratique contre ces dérives vaut tous les discours sur la Décroissance.

L’écologie est un réformisme, parce qu’elle n’a pas le temps d’attendre « La » révolution. Mais c’est un réformisme radical, un réformisme qui vise à la racine de notre vie matérielle.



À noter :

Publication légèrement abrégée dans Politis, Hors-série n°65, hiver 2016-2017.
Contributions de :
ÉRIC AUNOBLE / LUDIVINE BANTIGNY / ALEXIS CORBIÈRE / RÉGIS DEBRAY / GEORGES DIDI-HUBERMAN / LAURENT DINGLI / JEAN-PIERRE FILIU / JANETTE HABEL / ROMAIN HURET / ROMARIC GERGORIN / ALAIN GUILLEMOLES / PIERRE KHALFA / ÉTIENNE KLEIN / MATHILDE LARRÈRE / SANDRA LAUGIER / ALAIN LIPIETZ / MICHAEL LÖWY / JEAN-CLÉMENT MARTIN / GUILLAUME MAZEAU / ALBERT OGIEN / ALAIN REY / MICHÈLE RIOT-SARCEY / BENJAMIN STORA
Révolution » : le mot a-t-il encore un sens dans la France du XXIème siècle ? Politis interroge vingt auteurs de renom, historiens, philosophes, scientifiques, lexicologues… Comment le regard que nous portons sur les grandes révolutions de l’histoire a évolué. Comment le mot est devenu objet de marketing, synonyme de « nouveauté ». Peut-on parler de révolution artistique ou scientifique ? De révolution des mœurs ? La réponse, dès le 1er décembre chez votre marchand de journaux.

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