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par Alain Lipietz | 31 juillet 2016

Mémoire et littérature. À propos de « Nous autres à Vauquois » de André Pézard
Lorsque commencèrent les commémorations de la Guerre de 14-18, je lus, je ne sais où, que les dix meilleurs témoignages étaient l’œuvre de normaliens (anciens élèves de l’École normale supérieure de la rue d’Ulm).

 Professionnels de la mémoire ?

Je n’avais lu, dans mon adolescence, que Le Feu de Barbusse et Les Croix de bois de Dorgelès, écrivains ou journalistes déjà confirmés et engagés volontaires, ainsi que À l’Ouest rien de nouveau de E.M. Remarque, jeune Allemand appelé alors qu’il étudiait dans une école de formation des maitres. Pas des normaliens. Leurs témoignages étaient présentés comme des romans (alors que Le Feu est déjà une chronique publiée au fur et mesure avant d’être rassemblée en 1916). Je suppose que l’auteur du jugement en faveur des normaliens (Jean Norton Cru ?) voulait parler des chroniques ni romancées, ni… « pacifistes militantes ».

À Villejuif, les deux premières années du Centenaire (2014, 2015), nous avons essentiellement insisté sur le thème « tous en guerre », dans un esprit anti-belliciste, avec une mise en scène de Le Feu, un cycle consacré aux femmes dans la guerre (où nous avons invité Chantal Antier, auteur d’une véritable petite synthèse sur le sujet, Les Femmes dans la Grande guerre ), une lecture musicale du livre Des hommes passèrent de la féministe et pacifiste Marcelle Capy, une pièce en mémoire d’une coopérative de femmes produisant à Villejuif des caleçons pour les soldats… On ne s’est intéressé au front que via les souvenirs laissés par les poilus à leurs familles, comme avec la Villejuifoise Sandra Mirza, arrière petite fille de poilu – qui avait la chance de l’avoir connu.

En fait, des « vrais » carnets de guerre, je ne connaissais que celui, écrit au crayon, de mon grand-père, pas du tout normalien. Il couvre la Grande retraite de l’été 14. Grand-Père bat en retraite sans arrêt, de plus en plus inquiet, sans tirer un coup de feu. Mais il indique que, sur sa gauche ou sur sa droite, de vieux copains sont blessés ou tués. Précieuse confirmation de la « retraite en bon ordre » organisée par Joffre : on assure la continuité du front, et même l’alignement.

Mon grand-père, étant d’Avallon, était naturellement incorporé au 4e régiment d’infanterie, basé à Auxerre. On trouve d’ailleurs un témoignage sur cette « mobilisation de proximité » dans les mémoires du maire d’Avallon de l’époque (M. Tamet, Être maire en 1914, Nouvelle Imprimerie Labellery, Clamecy, 2014, document par ailleurs fort intéressant sur le fonctionnement des élites locales, quand les charges municipales n’étaient pas indemnisées.)

En ce début de la guerre, on ne se rend pas compte qu’un obus peut tuer tous les hommes d’un village, un engagement tous ceux d’un canton, que ce regroupement des soldats par proximité, précieux pour cimenter leur patriotisme, est trop risqué pour l’après-guerre. Plus tard, l’État-Major organisera le grand brassage des villages, et du coup la fin des terroirs et des patois.

Le carnet s’interrompt brusquement, sur une entrée qui n’annonce rien de spécial. En fait Grand-père subit sa première blessure, à la bataille de la Marne, et évidemment son carnet n’indique pas « 5 septembre, début de la bataille de la Marne ». Grand-Père repartira au combat, jusqu’à ce qu’il soit très gravement blessé, œil crevé, crâne trépané, médaille militaire, croix de guerre et, après sa participation à la Résistance, Légion d’honneur (une des raisons pour lesquelles j’ai refusé la mienne, ne voulant pas dévaloriser la sienne).

Je reparlerai de mon grand-père, mais d’abord un mot sur les normaliens.

C’est normal que les normaliens soient les meilleurs. D’abord ils ont été formés pour bien écrire et bien parler, en français, latin et grec. Ensuite, ils ne savent rien faire d’autre, contrairement aux polytechniciens, que leurs connaissances dirigent vers l’artillerie, le génie, les balbutiements des télécommunications et de l’aviation de guerre. Donc les normaliens, gens instruits, sont formés à toute vitesse comme officiers subalternes pour l’infanterie : ces sous-lieutenants qui doivent jaillir les premiers, pistolet au poing, entrainant derrière eux, de tout leur savoir rhétorique et de leur prestige de profs, des petits paysans du même âge ou plus vieux qu’eux : 20-25 ans. Premiers sortis, premiers fauchés par la mitraille, ils tomberont comme des mouches, ou grimperont plus rapidement en responsabilités qu’en grade : commandant de section dès le premier engagement, commandant de compagnie s’ils survivent quelques mois (normalement la tâche d’un capitaine, mais ceux-là, formés à Saint-Cyr, meurent tout aussi vite). S’ils ont la chance de n’être que blessés, et à l’instigation de la direction de l’ENS, ils mettront leurs notes au propre à l’hôpital, comme par exemple Ceux de 14 et Les Éparges de Maurice Genevoix.

Mais j’apprends aussi qu’au dessus du lot, il y a le livre d’un nommé André Pézard : Nous autres à Vauquois, qui vient d’être réédité (La Table Ronde, 2016). On dit que par sa force poétique il atteint « l’indicible », ce que tous les Poilus savaient mais n’ont pas su dire, même les autres normaliens. En plus, dans une recension de La Vie d’un simple d’Émile Guillaumin, j’ai risqué que ce paysan « écrit comme un normalien de son époque », j’ai envie de vérifier. Va pour le Pézard.

 Vauquois et la cote 285

André Pézard n’est même pas normalien : il a réussi le concours d’entrée de la rue d’Ulm en juin 14, donc il n’est encore que « khâgneux » quand il est happé par la guerre, en vacances : dès Aout 14 on l’envoie à l’instruction (il rate ainsi la bataille des frontières et la Grande retraite, la bataille de la Marne et la course à la mer), et sa chronique commence quand, ficelle de sous-lieutenant sur l’épaule, avec les blessés des premières batailles déjà retapés, il débarque vers des lieux inconnus de lui comme de moi, du côté de l’Argonne, le 26 janvier 2015. Cette année 1915, coincée entre la Marne et Verdun, où il ne se passera rien d’ « intéressant » sur le front de France, sauf l’Argonne, les Éparges, et autres tentatives de « grignoter » au moins les points hauts perdus pendant la guerre de mouvement (l’été 14). Vauquois c’est ça, en effet, et Joffre n’y envoie pas des commandos d’élite (comme on penserait à le faire aujourd’hui), mais des petits paysans encadrés par des normaliens débutants…

Dès la première page du premier chapitre, intitulé « La Neige », je suis effectivement ébloui par le style de Pézard. Résonnance de la première page du Pays des neiges de Kawabata ? Mais aussitôt je file sur Wikipedia : j’aime bien comprendre où ça se passe. Wikipedia vous aidera aussi pour le vocabulaire indispensable : marmite, torpille, crapouillot, camouflet (le mot le plus curieux).

L’Argonne est une forêt de Champagne orientée Nord-Sud. Un peu à l’est commence la forêt de Mort-Homme, un des futurs théâtres de la bataille de Verdun, en 1916. Vauquois, c’est une Butte dégagée coiffée d’un village, à la cote 290, entre ces deux forêts, observatoire idéal sur la Champagne au Nord et au Sud. Il s’agit de la reprendre, et le 46e régiment n’y arrive pas.

La première partie du livre, « La Butte », raconte la prise de la moitié de ce village et l’échec à prendre l’autre moitié. Jusqu’au bout, les adversaires se feront face autour des ruines de ce village, progressivement pulvérisées, et la Butte ne sera prise que le 26 septembre 1918, premier jour de l’offensive finale, par le corps expéditionnaire américain.

En attendant, Allemands et Français se lancent dans plus horrible des guerres : la guerre de mines, jeu effroyable consistant à ensevelir d’un coup la tranchée adverse en essayant de pas effondrer la sienne. C’est cela qui a rendu Vauquois célèbre, surtout quand, en 1916, la Butte est devenue flanc ouest de la bataille de Verdun, couvrant la Voie sacrée et la ligne de chemin de fer (voir wikipedia, et surtout le riche « Guide pédagogique », avec photos « avant / après » de l’Association des Amis de Vauquois et de sa région).

Et c’est cela que raconte la seconde partie du Pézard, la plus longue, curieusement intitulée « La vieille Butte » (à la fin , on comprend pourquoi). Elle raconte le quotidien d’une compagnie chargée de « tenir la Butte ». Le quotidien en enfer.

En arrivant à Vauquois, Pézard est plutôt content de ce nom, qui lui plait mieux que ceux de l’Argonne, « lugubres, confus, comme des coups de vent d’hiver dans les grands arbres : la Fille-Morte, la Haute Chevauchée… ». À ces mots, de lointains souvenirs se réveillent, j’interroge ma mère : où Grand-Père a-t-il été blessé ? Elle me désigne un secrétaire, j’y retrouve la citation de Grand-Père à l’ordre des armées pour sa médaille militaire et sa blessure « finale ». Il n’en est pas mort, fera la Résistance et sera pour moi un très bon grand-père, mais la guerre finit pour lui ce jour-là, à la cote 285, le 6 mars 2016.

La cote 285 est le point culminant de la crête de la Haute Chevauchée. C’est dans la forêt de l’Argonne et… le premier point haut juste à l’ouest de Vauquois ! Les Français l’ont reprise en 1915, et, le 6 mars 2016, les Allemands tentent une grande offensive pour la reconquérir. Rien dans Wikipedia, mais un tas de sites mémoriels sur le Web. La cote 285 est associée à Vauquois sur un forum où les petits enfants de mon âge, Français et Allemands, recherchent des souvenirs dans une aimable fraternité. D’ailleurs le 4e régiment passera aussi par Vauquois. J’interroge à nouveau ma mère : « Bien sûr, ton grand-père racontait aussi Verdun, Vauquois… » Je souris : Pézard s’agace à l’avance de la renommée future de « ceux qui auront fait Verdun », alors que « Vauquois, ce n’est quand même pas rien », écrit-il en 1916. Il a tort de s’inquiéter : dans les récits des Poilus survivants, Verdun s’étendra jusqu’à Vauquois et à la forêt de l’Argonne…

 Le témoin

Si je m’attarde sur la cote 285, ce n’est pas seulement pour mon grand-père, c’est parce que curieusement on trouve beaucoup de choses sur le Web, à propos de la cote 285, qui éclairent le livre de Pézard. Notamment un témoignage sur la guerre de mines vue par ceux qui la livrent, à des dizaines de mètres parfois, sous les compagnies d’infanterie : les compagnies de sapeurs. Inversement, Pézard m’apprend ce que signifie le poste où Grand-Père a été blessé (selon la citation) : « guetteur ». Le plus terrible des postes, illustré par les vers d’Apollinaire (Comme un guetteur mélancolique / J’observe la nuit et la mort ) . Sur ces deux collines voisines, en permanence pilonnées par l’artillerie, et dans l’attente de l’explosion d’une mine, le gros des troupes se terre dans des « grottes-abris » en laissant quelques guetteurs en surface au milieu des explosions, les yeux rivés sur leurs jumelles. Ils sont quelques uns en enfer à veiller sur ceux du purgatoire, ils attendent l’infanterie d’en face prête à bondir… Seuls les lieutenants passent les voir.

Ce qui frappe – et je l’avais remarqué aussi chez Genevoix - c’est la manière naturelle dont le rôle social impose à chacun sa forme d’héroïsme. Quand il arrive à la Butte, 6 mois donc après avoir « intégré la Rue d’Ulm », Pézard n’a aucune expérience de la guerre, mais il est aussitôt chef de section, pataugeant derrière les « anciens » jusqu’au pied de la Butte mais lancé en première ligne à la conquête du sommet… où un seul de ses gars le suit jusqu’au bout, jusqu’à la retraite, un homme qu’il perdra en route, hurlant et gémissant, sans savoir s’il meurt de terreur ou vraiment blessé.

Qu’il s’agisse du dramatique semi échec de la conquête de la Butte ou de l’enfer pour en « tenir » la moitié, Pézard nous habitue à s’habituer à l’horreur, dont la pire est l’ensevelissement, enterré vivant, os brisés, coincé entre des poutres, mais vivant pour encore des heures. On retrouvera des cadavres mêlés qui semblent s’être entre-dévorés sous terre…

Et le sous-lieutenant Pézard s’installe naturellement dans son rôle de chef chargé de rassurer ses hommes alors qu’il court les mêmes dangers qu’eux (sauf les guetteurs). En fait ces lieutenants dorment dans des trous, comme les autres, encastrés les uns dans les autres, emmêlés à leurs ordonnances et estafettes. Des trous dans une terre déjà malaxée de cadavres, comme sur le Kourgane Mamaïev décrit par Vassili Grossman à la Bataille de Stalingrad :

Ce passage, en fait, n’est pas à Vauquois ! Mais sur la Somme, la grande bataille des Britanniques où, « rotation » oblige, l’armée française fait se « reposer » de l’enfer ceux de Vauquois et de Verdun. Et c’est là, dans la plus sanglante bataille de la guerre, que Pézard connaitra sa « blessure finale ». Il le raconte dans la brève 3e partie, intitulée « La mort », car c’est là finalement qu’il perdra le plus d’amis.

Il n’y a pas deux ans qu’il a passé le concours de Normale Sup, mais il est déjà commandant de compagnie, il a droit à un cheval pour ses déplacements à l’arrière, il sait faire les gros yeux et est aimé de ses hommes – c’est-à-dire qu’il sait les rassurer, sans doute pas si bien que certains vrais officiers qu’il admire sans mépris d’intello : les saint-cyriens. Je parle des officiers subalternes. Les officiers supérieurs (à partir de commandant), c’est un autre monde, vaguement confondu avec ceux de l’arrière, dont il ne nous parlera pas.

Sur la Butte, la blessure dont il est l’infirmier, c’est la terreur, c’est la folie. Pézard et ses hommes ne se posent pas, sur le « stress post-traumatique », les questions soupçonneuses des médecins-majors de l’arrière. Prévenir la folie, l’enrayer quand elle se déclenche, est aussi important que de consolider la nuit les parapets des tranchées que les obus et les mines combleront dans la journée.

Dans cette armée populaire, l’âge biologique s’efface devant les grades, les grades sont liés à « l’instruction », et déterminent un âge social. Pézard et ses collègues sous-lieutenants sont des potaches qui se livrent des batailles de pelochons quand, tous les 4 jours, leurs compagnies sont « mises au repos » au pied de la Butte. Ce sont aussi des intellos, qui continuent leurs débats du Quartier latin, ou découvrent chez les lieutenants engagés plus anciens, ou aussi chez les plus doués des « sortis du rang » (que Pézard vousoie, alors qu’il tutoie ses pairs), de nouveaux maîtres à admirer. Des admirations-amitiés profondes, régulièrement brisées par la mort, qui les marqueront à vie. Mais sur la Butte, ils appellent les Paysans-Poilus « mon gars, mon petit » alors qu’entre eux, comme les soldats entre eux, ils s’appellent tous « mon vieux ». Ils sont les parents, ils rassurent leurs enfants.

D’où acquièrent-ils en quelques jours ce surplus de maturité ? Mystère. Tous vieillissent, et très vite, dans la guerre, mais eux sont socialement tenus de rester un peu plus vieux. « Vieillir » est le mot-clé de cette expérience de l’horreur statique. Un mélange d’usure et de coagulation vitale dans une camaraderie irrémédiablement précaire. Gangs of brothers.

Peu à peu la Butte, leur Butte, devient leur « vieille Butte ». Au point de s’inquiéter quand, pendant leurs jours de « repos », on les envoie consolider les chemins forestiers sur les flancs de la bataille de Verdun, comme si les chefs menaçaient leur routine. Cette guerre lui fait horreur – en particulier quand une des créatures de l’arrière vient lui annoncer qu’on va tester une arme nouvelle : on va inonder d’essence ceux d’en face et y mettre le feu (ça ne marchera pas). « Ça manquait, à Vauquois ! Alors, on est pire que les Boches ? » Mais il commente : « Cette guerre nous l’avons voulue, c’est aussi notre guerre, alors on ne peut pas en dire trop de mal ». Est-ce cela « l’indicible » ?

 Traduire, dit-il

Dire l’indicible demande du style, et c’est là que j’attendais le normalien Pézard. En fait, ai-je dit, il n’est encore que khâgneux, mais justement, les khâgneux sont les étudiants qui apprennent le Beau style qui permet d’entrer à Normale Sup. Le style de leur époque, s’entend.

Eh bien oui, il y a un style 1900 (comme il y a un « style 1200 » pour la statuaire de Chartre), et oui Guillaumin s’y essaya dans ses quelques « morceaux de bravoure », et c’est assez impressionnant chez Pézard.

Règle n°1 : tout nom commun doit être qualifié par un adjectif qualificatif, le moins commun possible.

Règle n°2 : tout adverbe ne peut qu’affaiblir la force d’un adjectif, comme il affaiblit le verbe « aimer ». Un qualificatif se qualifie lui-même. Au besoin, pour nuancer, utiliser plusieurs adjectifs pour le même nom commun.

Un exemple au hasard (vraiment au hasard, c’est comme ça à toutes les pages, à la longue on en est un peu écœuré, comme quand on tombe dans le piège de réécouter en boucle la Sonate pour arpeggione) :

Un style qui va triompher pendant toute la première moitié du siècle. Ce sera encore celui de mes dictées scolaires des années 50. Les choses ne commenceront à changer, en particulier dans la littérature de guerre, qu’avec Malraux (L’espoir, Les noyers de l’Altenburg). Et bien entendu, le style « à propositions subordonnées » de Proust n’est qu’un développement de ce style « à adjectifs qualificatifs ».

S’il a ainsi longtemps « tenu », ce style, c’est qu’il avait un but : traduire. Faire éprouver. Faire partager des impressions. Ce pourquoi peut-être il disparaitra face au cinéma en couleur et parlant. Il se veut le correspondant en littérature de l’impressionnisme en peinture. Pézard s’en revendique dans une lettre remarquable à Jean Norton Cru, publiée dans l’édition de 2016 : il cherche à « faire ressentir » ce qu’il a ressenti dans cette expérience hors limites. Et pour traduire ces impressions, il fait feu de tout bois : partitions de ritournelles associées à tel ou tel épisode dramatique, et surtout onomatopées, orthographiées avec une précision de peintre impressionniste, pour reconstituer le bruit de la pluie envahissant l’abri, la détonation d’un obus…

Ce style est donc « travaillé » : Pézard écrit en 1917, de sa chambre d’hôpital, à partir de ses notes de 1915-1916 directement écrites sous les bombes. Dans sa lettre, il signale des pages laissées telles quelles, exprès. On s’y reporte : en effet elles sonnent pour nous plus modernes, plus « Malraux », mais sont déjà remarquablement écrites. Écrites, mais pas encore « écrites », au sens que Mallarmé, Blanchot, Duras ont donné au mot « écrire ». A l’hôpital, Pézard va « écrire ».

A destination de qui ? Ce n’est pas très clair et on a finalement l’impression dans sa lettre que ses lecteurs modèles ne sont pas « ceux de l’arrière », à qui il faudrait « faire comprendre », mais ses frères d’armes qui savent aussi bien que lui ce qu’il y a à traduire, mais ont besoin que ce soit dit, inscrit quelque part. Donc au fond : pour lui-même et pour ses amis morts. Un acharnement à reconstruire un souvenir pour ne pas le perdre, pour le sauver et pour se sauver. Comme lorsque revenant à la Butte par un coté inhabituel il s’agace de ne pas la reconnaître et s’aperçoit enfin, avec un sentiment de plénitude, que ce fut l’itinéraire d’approche de son premier jour :

On le voit : Proust n’est pas loin, Proust était « dans l’air » du style 1900. Et la lettre de Pézard développe. Après avoir confirmé à Jean Norton Cru le but de son style « compliqué » (traduire…), Pézard se lance dans une réflexion plus profonde sur ce que c’est qu’évoquer fidèlement un souvenir, ce double plan de la littérature : ce qui a été, et ce dont on se souvient. Le second plan étant aussi important, au fond, que le premier (comme les églantines de Tansonville sont les seules vraies fleurs, car la réalité ne se forme que dans la mémoire…) :

Comment être fidèle à la fois à ce qui a été et à ce dont on se souvient ? André Pézard évoque ici la solution de la musique et de ses « harmoniques ». Il se trouve que, tandis que je mûrissais cette note, j’ai participé à un colloque sur l’enseignement de la Shoah. Un débat rappela les controverses classiques sur les représentations de la Shoah, archives (les quelques photos d’Auschwitz, les dizaines de photos de la Shoah par balles) et reconstitutions (les films). Mais Tamar Machado nous bouleversa par son exposé sur ce que chantaient les Juifs dans les trains, dans les camps, dans les chambres à gaz, dans les charniers (on le sait par des carnets clandestins de Sonderkommandos). On a par exemple, d’une petite fille dont le cadavre fut retrouvé dans un charnier, un poème caché dans sa chaussure, accompagné du « sur l’air de… »

Quand Tamar Machado a retrouvé une interprétation enregistrée par le héros même d’une anecdote qu’elle raconte, alors elle nous la fait écouter (par exemple : comment Shalom Katz, en chantant devant la fosse commune, a ému aux larmes le « Einsatzkommando » chargé de le tuer) . Et faute de quoi… elle nous le chante elle-même. Archive ? Interprétation ? Reconstitution ? La musique permet tout cela à la fois.

Pézard écrit, et pour résoudre le problème, il « redouble » son livre par un dernier chapitre qui le résume explicitement, mais comme une « harmonique », sur le plan du souvenir. Vous lirez ce dernier chapitre et retiendrez vos larmes. Allez, je vous livre le dernier paragraphe (et c’est aussi gâcher que de visionner l’épilogue de Kaos des Taviani sans avoir vu les premiers chapitres) :

Pourtant André Pézard ne sera pas « écrivain ». Sa passion de traduire en fera le plus grand spécialiste français de la littérature italienne, professeur au Collège de France et, après une thèse intitulée Dante sous la pluie de feu (quelle coïncidence...), le traducteur des œuvres complètes de Dante pour l’édition de la Pléiade.




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