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par Alain Lipietz | 13 janvier 2013

Réflexions sur la question Chats
In memoriam Boréale
Natalie et Alain ont le chagrin de vous faire part du décès de leur chatte Boréale, morte de vieillesse dans la nuit du 9 au 10 Janvier. Méditations funèbres.

Elle avait un pelage de fines rayures sur le front, qui demandait beaucoup de temps à l’esthéticienne pour la colo… Elle n’était pas très vieille, sans doute de 1996. C’était en fait la chatte de Natalie et de ses enfants. Donc je l’ai connue quand nous nous sommes installés ensemble en 2009. J’avais déjà beaucoup appris de mes chattes précédentes, Nadja et Baghera, mais Boréale, que j’ai connue à un âge où ce n’était pas moi qui la « dressait », m’a confirmé que les animaux familiers nous "dressaient" (nous envoyaient des signaux permettant d’établir un pacte) autant que nous les dressions. Ce qui n’a rien d’évident entre adultes qui se rencontrent « sur le tard », contrairement au cas des chatons qu’étaient Nadja et Baghera, et que je n’ai même pas eu à apprivoiser. Boréale a suivi sa maitresse et a trouvé en moi un grand enfant de remplacement, qui lui a convenu.

En fait c’est la première chatte que j’aie appris à connaître depuis que j’ai évolué vers l’écologie, et que je m’intéresse (un peu) à ce pacte entre les humains et les autres êtres vivants sensibles.

Je lis (un peu) de littérature scientifique sur les animaux supérieurs : on s’y intéresse essentiellement à tester leur intelligence, leurs capacités cognitives, et l’on reconnaît qu’elles sont beaucoup plus développées et réflexives qu’on ne le pensait à l’époque de Pavlov et même de Konrad Lorenz.

Ainsi, un dossier récent de Pour la Science accueille, parmi une suite d’articles sur les néanderthaliens, sur le paléolithique supérieur, la révolution néolithique ou la modernité culturelle, un texte intitulé « Naissance de l’économie ». Il montre que les grands singes pratiquent entre eux l’échange et la réciprocité, et sont donc sensibles à ce que les économistes appellent « loyauté » et « effet de réputation », avec les manifestations du sentiment d’injustice et de trahison qui vont avec. L’incongruité du titre (peut –être pas dû à l’auteur) montre une incompréhension classique de la théorie de l’évolution : les singes d’aujourd’hui ne sont pas nos ancêtres, ils ont eux aussi évolué depuis qu’ils ont divergé d’avec le genre Homo, et rien ne prouve que la capacité d’échange et de réciprocité aient existé chez notre ancêtre commun. Mais ce qui est sûr, c’est que les capacités innées, cognitives et relationnelles, des animaux supérieurs est beaucoup plus large qu’on ne le pensait dans mon adolescence, il y a un demi-siècle.

Mais on s’intéresse moins à leur capacités affectives, à leur capacité à nouer des relations de sympathie avec d’autres espèces, la notre en particulier : ce qu’on appelle domestication, ou plus précisément « apprivoisement » (car la vraie domestication se fait avec une espèce qui a déjà évolué : le bovin n’est pas l’auroch).

Les Anglais (et le Parlement européen) distinguent, parmi les animaux domestiques, les animaux de fermes et les animaux familiers, tous ayant en commun la capacité d’accepter une relation stable avec les humains, mais les animaux familiers étant élevés par l’Homme dans le but de relations de type affectives et non productives. Bien sûr, les enfants de la campagne savent que la distinction est très relative : tout animal sauvage peut être apprivoisé, un petit animal de ferme peut être traité en animal familier (d’où les drames quand les parents décident qu’il est temps de bouffer le lapin ou le chevreau), et même les adultes nourrissent un « sentiment » à l’égard de leurs animaux de ferme (d’où le caractère dramatique des abattages de masse, lors de la crise de la vache folle). Mais trois animaux incarnent en Europe la capacité de leur espèce à nouer avec les humains des relations « affectives » : les chiens, les chevaux et les chats.

Chiens et chats, contrairement aux chevaux, n’ont pas attendu le néolithique pour se laisser domestiquer. La conquête (sans doute réciproque) du chien remonte au moins à 36 000 ans, au paléolithique supérieur, époque de l’invention de l’art pariétal et sans doute de la religion. Elle est donc 4 fois plus ancienne que le la domestication des animaux de ferme, chevaux compris. Elle est assez mystérieuse. Le film Danse avec le loups l’évoque de façon bouleversante, quoique peu crédible : la scène où le loup accepte avec réticence de prendre la viande dans la main de l’homme (et devient donc un chien). Mais les hommes n’ont pas eu besoin des éthologues pour être impressionnés par les capacités affectives des chiens. Quand il fut de retour enfin dans sa patrie le sage Ulysse son vieux chien de lui se souvint… Peut être un héritage de capacités esthétiques des loups (qui hurlent à la Lune) ?

Les paléontologues admettent que le pacte de domestication entre les hommes et les chats, lui aussi antérieur au néolithique, s’explique par l’intérêt commun bien compris : dès qu’il y eut stockage de nourriture par les humains, rappliquèrent les rongeurs, bientôt poursuivis par les chats, à la grande satisfaction des humains. L’initiative de la « domestication » vint donc de ces animaux, qui avaient rencontré en nous une espèce assez stupide ou collaborative pour leur offrir de la nourriture, directement du point de vue des rats, indirectement du point de vue des chats. Les rats auraient sans doute pu devenir, comme les chats, des « animaux familiers » (c’est à dire domestiqués pour leurs capacités affectives, les humains leur offrant désormais consciemment et même bénévolement la nourriture). Mais ils sont beaucoup moins jolis.

Qu’est ce que j’appelle « relations affectives » ? Justement des relations non basées sur la faim. Elles impliquent d’abord la confiance : il n’y aura pas d’agression injustifiée, celles qui existeront relèveront de techniques de dressage comprises ou en tout cas acceptées comme telles de part et d’autre, et en cas d’excès, les uns et les autres auront droit aux représailles. Ensuite, ces relations se noueront entre individus particuliers. Chiens, chats et chevaux connaissent les codes qui régissent leurs rapports avec les humains en général et s’y conforment, ce qui peut aller assez loin dans le « soin apporté à leur service » (typiquement : les chevaux savent obéir à un cavalier inconnu, les chiens d’aveugle guider avec compétence un nouveau maître). Mais ils n’accepteront et solliciteront certains comportements « affectueux » que de certains humains, ils s’inquièteront de leur absence, ils ne hurleront pas à la mort pour n’importe qui. Enfin, ces relations visent à satisfaire réciproquement des désirs qui vont au delà des « besoins physiologiques » : la nourriture certes (mais au delà de la simple faim : la « bonne » nourriture), la libido non reproductive (les caresses), et le jeu. Pour obtenir ces satisfactions, les animaux et leurs « humains préférés » sont capables, de part et d’autres, d’établir des codes entre eux , par les méthodes du dressage (stimulus / récompense ou sanction). Codes non verbaux, certes, mais qui finissent par devenir parfaitement clairs (la sanction, de la part des animaux comme des bébés, étant généralement à base d’excréments). Et comme nous savons qu’ils sont, les uns et les autres, génériquement sensibles à la loyauté et aux effets de réputation, ils noueront entre eux des relations d’attachement et de dévouement.

Pour l’éthologue Konrad Lorenz, les 3 types de désirs cités plus haut (goût pour la bonne chère, hypersexualité, conduite ludique prolongée au delà de l’enfance) sont « dégénérés » : le choix de ce terme est la trace de ses sympathies nazies. L’anthropologue et sociologue Ibn Khaldoun, dans son analyse de la décadence des dynasties berbères, arabes ou turques surgies farouches du désert, une fois installées en vainqueur dans les villes, n’est pas loin de partager le constat, mais se garde du jugement de valeur. Ces conduites « dénaturées » (plus que dégénérées) se traduisent chez les humains comme chez les animaux par une moindre adaptation à la ruralité (et a fortiori à la « bédouinité »), mais elles sont la base de la culture et de l’art. De même les animaux domestiques, et a fortiori familiers, perdent progressivement la capacité de survivre à l’état sauvage, et apprennent à « cabotiner ». Mais on ne voit pas trop pourquoi ces délices de Capoue auxquels ils succombent les feraient plus « dégénérés » que l’usage, par lui Lorenz, des trains, du vin ou des salles de théatre (j’ignore tout de sa vie sexuelle). Ces animaux ont coévolué avec nous, intégrant nos cultures, et guerrières, et courtoises. Alors, préférer les villages Shuars à l’École d’ Athènes et à l’Alhambra, ou les loups aux chiens, est question de goût, voire de posture politique (qui n’est pas celle des Shuars du Pachakutik, d’ailleurs).

En revanche, il est hautement probable que la capacité de nouer des relations affectives inter-espèces est, comme la capacité d’apprentissages selon Lorenz et de langage selon Chomsky, un caractère inné de l’animal, acquis par son espèce au cours de l’évolution, même s’il ne sert à rien en apparence. On prétend que les dauphins témoignent, dès qu’ils en ont l’occasion, qu’ils ne demanderaient qu’à devenir des animaux familiers des humains, mais nous manquons de terrain d’entente…

En ce qui me concerne, les chevaux sont terre quasi inconnue (même si je sais monter). Du premier chat de mon enfance, Friquet, je n’ai gardé que le souvenir du chagrin de l’avoir perdu à l’occasion de vacances où il a préféré rester. Puis nous avons eu un basset, Texa, dont le souvenir pâtit du « génie » du chien de mon grand-père d’Avallon, Tommy. Tommy (un corniaud à dominante épagneul) m’impressionna d’abord par son goût du jeu, son expressivité, et ses supériorités sur les humains. Excellent chien de chasse, il accompagnait aussi mon grand père à la pêche, se jetait à l’eau pour aller chercher les plus gros poissons une fois ferrés et les ramenait entre ses dents sans arracher une écaille, et même attrapait tout seul des poissons quand il se rendait compte que ça ne mordait pas. Ces comportements, fruit d’aucun dressage, ont beaucoup étonné mon grand père. Que les chiens sachent pêcher est sans doute inné, mais Tommy ne s’était jamais adonné à cet exercice, il savait au contraire qu’il fallait se tenir tranquille quand mon grand-père pêchait, il l’a vraiment fait « pour lui » un jour que mon grand-père ne prenait rien. Mes grands parents nous le confiaient quand ils partaient en voyage, mais dès le matin de leur retour, averti par quelque 6e sens, il se postait à l’entrée du jardin, regard tendu vers la gare. Malheureusement, coureur invétéré, il mourut écrasé par une voiture.

Aussitôt jeunes mariés, mon épouse Geneviève nous ramena un chaton trouvé, que nous baptisâmes Nadja (en l’honneur de la Kroupskaïa et de Breton : « Parce qu’en russe c’est le commencement du mot Espérance et parce que ce n’en est que le commencement »). Il en sera toujours ainsi : mes compagnes successives installeront d’emblée un chat dans notre demeure, comportement éthologique que nous n’examinerons pas ici. Bref, Nadja fut le premier « petit » arrivé chez nous, bientôt suivi de nos deux petites filles, Judith et Barbara. Bien évidemment, j’observais avec beaucoup plus de soin et d’admiration les progrès de nos filles que de la chatte. Je me souviens donc essentiellement de leur coéducation infantile : l’attention de Judith pour les premières portées de la chatte, et le pacte érotique liant Nadja à Barbara (dès deux ans) : l’une se plaçait sur la table, l’autre près de la table, et elles se frottaient le cou réciproquement.

J’eus plus de loisir, et d’un œil déjà plus écologiste, d’observer la seconde chatte (Baghera, importée par ma nouvelle compagne, Francine : à nouveau un chaton trouvé). A cette époque, Judith habitait avec nous et entamait des études de psychologie sociale, avec des cours d’éthologie, qui lui permettaient de théoriser ce qu’elle vivait avec Baghera. Baghera était typique des chat-te-s : parfaitement indépendante, n’hésitant pas à tendre des pièges aux oiseaux et aux souris, alors qu’elle se gavait chez nous, nous rendant la vie impossible tant qu’on ne l’avait pas servie (scène classique, immortalisée par une planche célèbre de Gaston Lagaffe) mais écumait aussi les cuisines des voisins, nous guettait dans l’escalier pour nous attaquer par surprise, nous imposant des sarabandes échevelées. Évidemment, Baghera avait avec Judith des accords particuliers : elle prenait sur ses genoux le petit déjeuner, avait droit à une cuillerée de yaourt agrémentée de Marmite britannique, etc. Quand Judith quitta le nid, nous commençâmes à vieillir ensemble, Francine, Baghera et moi et je pus à loisir observer ses méthodes de dressage à elle.

A ma grande surprise, Baghera, appliquant les méthodes les plus classiques de l’enseignement des langues étrangères entre sujets sans langue commune, imposait peu à peu des signes, puis une certaine grammaire des signes. Ainsi, il y a dans la cuisine une trappe à chat conduisant au jardin de derrière. Il n’est pas difficile de la faire coulisser vers le haut avec ses griffes : ses chatons l’apprenaient en quelques jours dès qu’ils étaient assez forts. Mais quand même, ça demandait un effort. Baghera (qui jusqu’à la fin de sa vie saura le faire) décida à un certain âge que si un humain était présent il pouvait aussi bien manœuvrer la trappe pour elle. Elle prit donc l’habitude, à l’heure du petit déjeuner, de se poster assise devant la trappe, en se tournant vers nous de manière insistante jusqu’à ce que l’un d’entre nous se lève pour manœuvrer la trappe. Ayant compris que ça marchait et que nous avions bien assimilé le signe, elle passa à syntagme plus élaboré. Le jardin de devant n’a pas de trappe (l’opération humaine est donc requise pour ouvrir la porte) mais est beaucoup plus intéressant : par là, on passe directement dans la rue et chez les voisins. Oui, mais on ne voit pas cette porte depuis la table du petit déjeuner. Baghera inventa donc un code plus complexe : 1. se placer devant la trappe vers le jardin de derrière dans le signe de l’attente, jusqu’à ce qu’un humain accepte se lever pour ouvrir la trappe, 2. alors se précipiter ventre à terre vers la porte de devant, pour signifier que c’est celle-là et non la trappe qu’il faut ouvrir.

Je constatais d’ailleurs que Baghera, en vieillissant, se montrait de plus en plus exigeante, comme si elle mesurait, telle Tatie Danièle, son pouvoir sur nous. Exigeante et ombrageuse : un jour que je l’engueulais sans doute injustement, elle se posta face à moi et, d’une manière que je ne peux m’empêcher, toute honte anthropocentrique bue, de qualifier d’insolente, me « répondit » en m’imitant aussi exactement que son absence de larynx le lui permettait : « Mia-mia-mia-mia-mia-MIA ! »

Mais bien entendu Baghera, quoique stérilisée (elle avait eu des grossesses difficiles), attendait de moi principalement des services sinon sexuels, du moins libidineux. Services qu’elle n’exigeait jamais de Francine, et, parfaitement consciente de la différence des sexes et du lien qui unissait ses maitres et la chassait de leur lit, elle attendait que Francine soit couchée pour, passé minuit, me barrer le passage dans une pose lascive, jusqu’à ce que je lui gratte le ventre. Jamais dans la journée, jamais en présence de Francine. Mais obligatoirement, dix minutes tous les soirs. Je ne pouvais m’abstenir de penser à Freud (je travaillais alors sur mon Phèdre : identification d’un crime) : « La femme poursuit activement des buts passifs ».

Baghera mourut peu avant sa maitresse qui l’adorait, et de la même maladie. Avec Natalie arrivèrent cette fois deux chattes adultes, dont la déjà vieillissante Boréale et la plus jeune mais bizarre et exaspérante Mia. Je ne pouvais plus supposer que ma relation à ces chattes serait le fruit de l’éducation que je leur donnerais, à partir de la pâte molle d’un chaton abandonné sans doute prêt à prendre n’importe quel objet animé pour sa mère. Et comme Natalie avait passé avec elles les années précédentes dans un studio où rien n’empêchait les chattes de dormir avec elle, je prévoyais que ma présence leur retirerait une intimité, à laquelle elles tenaient, avec un humain. Enfin, j’étais (en 2009) encore plus conscient des problèmes de philosophie écologique quant aux rapports avec les êtres sensibles non-humains. J’abordai donc ma nouvelle relation avec ces chattes d’un œil plus théorique et réservé.

Ce qui me frappa rapidement, c’est la confiance qu’elles m’accordèrent. On dit que les chats ne dorment que d’un œil. Faux. Ils se lovent en position de chapka posée négligemment sur un cousin, et s’endorment à pattes fermées. Étant donnée la différence de tailles entre eux et nous, étant donné que ces chattes ne mes connaissaient pas depuis leur naissance, ce comportement est assez stupéfiant, quand on y pense. Par rapport à elles, nous sommes bien plus grands que les baleines bleues par rapport à nous. Et malgré cela elles s’endorment à coté de nous, dans l’absolue confiance qu’on ne leur fera aucun mal, comme si un pacte tacite existait entre nous du simple fait que nous étions de la même espèce que les humains qui les avaient élevés. Ils/elles se faufilent entre nos jambes dans l’impatience de la gamelle qu’on leur prépare, sans crainte de se faire écraser les pattes (ce qui arrive portant).

Et j’ai réalisé qu’après tout, les vaches nous faisaient aussi confiance ( !), et que je savais parler aux vaches depuis la lointaine expérience d’un stage Paysans-Travailleurs, sans m’être jamais rendu compte que ce droit à la coexistence était acquis à toute les vaches et à tous les humains, et que d’ailleurs pas mal d’animaux sauvages (domestiqués de fait, tels les éléphants du Parc Kruger, ou les écureuils et bouquetins de nos parcs nationaux, et même les Kri-Kris de Crète, anciennes chèvres maronnées et redevenues bouquetins) supportent sans panique notre encombrante proximité. Pourtant nous sommes bien plus redoutables, vis-à-vis de écureuils, que les T-Rex de Jurassic Park !

Je lisais récemment, de Hicham-Stéphane Afeissa (d’ailleurs auteur de La communauté des êtres de nature), un manuscrit sur l’écologie des philosophes. Parlant de l’environnement de notre « être-là », Heidegger évoque le « retrait de l’être-à-portée-de-la-main » (le fait que le reste des « étants » nous laisse la place de vivre), et de la fructueuse « ouverture de notre être-là » à cet être-à-portée-de-la-main. Je me rendis compte, en regardant dormir cette chatte mal-connue dans ma maison, combien elle, elle avait confiance en le retrait de l’étant à portée de sa patte que j’incarnais pour elle, être à portée de la mienne.

Rapidement Boréale passa à mon égard de la confiance à l’exigence et imposa avec encore plus d’insistance certains articles du pacte de Baghera. Après 1 heure du matin, elle s’installait définitivement sur mon clavier : c’était l’heure que je m’occupe d’elle. Malheureusement, elle devait rapidement se mettre à décliner, par suite d’une étrange allergie que même l’École Nationale Vétérinaire ne sut pas soigner. Son vétérinaire de quartier nous expliqua que ses reins se bloqueraient, qu’elle aurait de plus en plus soif, puis qu’elle se mettrait dans un coin, entrerait en hypothermie, et s’éteindrait. Le soir venu de l’inévitable, Natalie l’enveloppa dans un châle et je restais longuement à veiller son agonie, en lui versant un peu d’eau dans la gueule quand elle semblait souffrir de la soif.

Pourquoi cette sollicitude pour un petit animal avec lequel finalement je n’avais pas eu véritablement de projet de vie ? Nous essayons de comprendre pourquoi des animaux se satisfont d’être nos familiers, mais nous ? Pourquoi cette relation sans enjeu, cet « intérêt sans intérêt » (comme dit Beaumarchais de la Comtesse vis-à-vis de Chérubin) ? J’assistais un jour à un colloque d’écologie à Toronto, et l’exposé d’une collègue, Margot La Roque, m’impressionna. Elle se demandait pourquoi les parents entourent leur jeunes enfants d’images de petits animaux et répondit : « De même que le stade du miroir, où la mère portant l’enfant présente le bébé à lui-même, est important pour le développement de sa conscience de soi, de même la familiarité avec les être sensibles non-humains est importante pour le développement de la conscience de l’Autre, de l’altérité ». Évidemment, les grincheux dix-huitièmistes à la Luc Ferry, ceux qui exaltent l’humanisme des Lumières en oubliant son exclusion des femmes, rétorqueront que se réfugier dans l’ouverture à cette seule altérité-là, c’est répudier la commune et suréminente Humanité, et que d’ailleurs Hitler aimait les animaux, et gna gna gna. Certes. Sauf que le retrait de ces être-là à portée de la main, lui au moins largement garanti (quoique… attention aux coups de dents, même par jeu), est parfois le seul rapport à l’altérité que peut s’offrir la vieille personne que ses enfants ne passent plus voir, la seule altérité confiante que supporte le grand blessé, l’ancien torturé.

La fréquentation des chats, ces êtres de nature qui s’en vont tout seuls et ne répondent pas « Au pied ! », mais dorment à patte fermée à nos cotés et n’exigent de nous que de la bonne bouffe, des caresses et des jeux : une grande leçon de « retrait de l’être-à-portée-de-la-main », de notre retrait à l’égard du reste de la Nature ?



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