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par Alain Lipietz | 1er juillet 1997

Les Humains associés, n°8
René Dumont, ingénieur et prophète
J’ai rencontré René Dumont pour la première fois en 1966. J’avais 19 ans. Responsable des activités culturelles de l’École polytechnique, je l’avais invité pour une conférence.

Comme beaucoup de ces jeunes progressistes, humanistes, idéalistes, qui allaient faire Mai 68, je voyais en lui L’Afrique noire est mal partie. L’idée que c’était un livre d’écologie ne m’aurait jamais effleuré. Connaissais-je seulement le mot ?

Et qu’est-ce pourtant que l’écologie, si ce n’est d’abord l’étude de la façon dont une espèce parvient ou échoue à "manger à sa faim" ?

Il arriva, un cabas à la main, et le renversa sur le bureau, au fond du grand amphi empli d’élèves. Un tas de belles cerises, qu’il grignota tranquillement pendant toute la durée de son exposé et du débat sur la faim dans le monde.

Le cabas, les cerises accompagnant un sujet aussi dramatique, allaient, au même titre que la vision du film Vivre de Kurosawa, quelques semaines plus tard, profondément marquer mes engagements futurs et l’usage que je ferais de mon privilège : être ingénieur. Je pense que je n’étais pas le seul, dans ces deux promotions rassemblées.

René était ingénieur agronome et il nous apportait, dans son discours et dans sa façon d’être, exactement ce qu’il fallait à des élèves ingénieurs épris de justice et désireux d’exercer leurs responsabilités futures... avec Responsabilité. Les cerises et le cabas : ni Mère Térésa, ni profiteur. René nous indiquait une voie.

D’autres voies étaient ouvertes : une trentaine de ceux qui étaient dans la salle iraient, quelques années plus tard, "s’établir en usine", renoncer à tout pour se mêler au prolétariat. La voie de René était à la fois plus raisonnable et plus efficace : mobiliser un savoir technique pour une cause juste.

Cette cause, nous qui sortions de la guerre d’Algérie pour entrer dans le soutien au peuple vietnamien, nous l’appelions "tiers-mondisme". Huit ans plus tard, en se portant candidat à la présidence de la République, René allait lui donner son nom et sa couleur : l’écologie, le Vert. Buvant solennellement un verre d’eau à la télévision, il nous annonçait la nouvelle inouïe : nous aussi, nous étions "mal partis". On était en 1974.

En 1974, je n’étais pas Vert, mais Rouge, et mon candidat préféré n’aurait pas été Dumont, mais Charles Piaget, le leader de la lutte des Lip. Mais Michel Rocard et Edmond Maire, responsables du PSU et de la CFDT, interdirent cette candidature. Elle aurait pourtant permis de rassembler toute la mouvance "post-soixante-huitarde", elle aurait sans doute permis la victoire de Mitterrand au second tour, dans un climat social cent fois plus mobilisé qu’en 1981.

Ceux qui refusèrent la candidature Piaget le savaient. Eux qui avaient déjà fait le choix de liquider l’héritage de Mai 68 au profit d’un P.S. renaissant, voulaient avant tout "décaféiner" le sens d’une éventuelle victoire de la gauche. Et pour cela, il fallait étouffer toute expression politique d’une alternative plus radicale.

René Dumont, proche lui-même du PSU de Piaget, et qui lui-même souhaitait la victoire de Mitterrand contre Giscard d’Estaing, l’avait fort bien compris. Sa candidature réalisait un coup double : affirmer l’autonomie, au sein de la France progressiste, d’un courant plus radical, et donner brusquement un nom et une orientation radicalement différente à ce progressisme : l’écologie politique.

Je votai Dumont, mais, pas mieux que la majorité des français, je ne compris pas tout de suite (contrairement à nos amis allemands) l’urgence d’enraciner, de développer le rameau vert que René avait planté. Plus tard, il fallut des années pour l’arracher à ceux qui s’en étaient emparé et qui, à leur tour, voulurent décaféiner l’écologie politique.

D’ailleurs René, dont l’ego se satisfaisait amplement de la conscience de sa propre utilité sociale, de l’admiration et de la reconnaissance de ses auditeurs, n’avait lui-même que faire d’un travail d’organisation, et s’en était retourné à travers les campagnes du tiers-monde. De lui, nous n’avions rien à attendre que ses livres, et un cri d’indignation de temps en temps.

Les livres. Qui dira la prégnance d’un livre comme L’Afrique noire est mal partie, dont plus personne ne saurait citer un mot, mais dont tant d’agronomes, d’économistes et de géographes ont gardé le souvenir d’un titre prophétique, et surtout d’une méthode ?

En gros, nous avions retenu ceci : le développement n’est pas tant une histoire d’argent, d’engrais ou de semences, même s’il faut apprendre à les gérer tous les trois (ça, c’est l’aspect "ingénieur" de René). Les rapports entre les humains et leurs champs dépendent d’abord des rapports des humains entre eux. Postulat fondateur de l’écologie politique : pas de bonne agronomie, pas de lutte contre la faim, sans lutte contre la corruption, pour un "bon gouvernement" !

Ensuite : un bon développement ne consiste pas à forcer l’artificialisation de la Nature. Il s’agit de développer des rapports sociaux, et d’abord dans la paysannerie — qui est la base de tout, y compris du développement industriel : on rate l’agriculture, on rate l’industrie — permettant au paysan de s’approprier des techniques soutenables pour la terre qu’il cultive.

Et enfin (je ne sais plus bien si c’est dans L’Afrique noire... ou dans ses travaux ultérieurs sur l’Inde : les livres de René sont un reportage critique ininterrompu sur notre vaste monde et sur notre petite planète), la base des bons rapports sociaux entre les humains, c’est un bon rapport entre hommes et femmes. Pas de maîtrise de la démographie sans émancipation des femmes.

Mais peut-être mon souvenir s’égare. Il faut relire page à page la magnifique biographie de Jean-Paul Besset, René Dumont, une vie saisie par l’écologie (éd. Stock, 1992) pour réaliser que René n’est pas né écologiste. Il fut d’abord (à la Reconstruction de 1945, aux côtés de Jean Monnet) un chantre de la modernisation des campagnes françaises, du remembrement et du drainage, puis de la "Révolution verte" (c’est-à-dire des variétés à haut rendement) pour nourrir le tiers- monde. Il n’a commencé à "changer sa vision (productiviste) du monde" qu’à cinquante-cinq ans, et il allait sur ses 70 ans quand il rédigea son premier livre pleinement écologiste, L’Utopie ou la mort (éd. Seuil, 1973). Sa prise de conscience est faite de ruptures, jusqu’à un âge très avancé, et cette merveilleuse capacité d’évolution à l’expérience est sans doute la plus grande de ses qualités.

Ces ruptures se fondent cependant sur une continuité enracinée dans l’enfance, et sur une méthode. L’enfance, l’intimité d’une exploitation agricole. Et, à l’arrière immédiat des tranchées de 14-18, la plainte insoutenable des agonisants, dans le collège de sa mère transformé en hôpital militaire.

René choisira toujours l’humble héroïsme des femmes et des hommes qui peinent à assurer le service de leurs proches aux flamboyant héroïsme des guerriers, fût-ce pour les causes les plus justes. Ce choix l’amènera à "rater" le cas limite, et c’est l’un des choix qu’il se reconnaît contestable : lui qui s’éleva en chaire contre les lois anti-juives ne prendra pas les armes contre les nazis, alors qu’il n’y avait pas d’autre voie pour en débarrasser le monde.

La méthode : en ingénieur, René va sur le terrain, voit les problèmes, cherche à les résoudre, enseigne les solutions. Si la technique suffit (et si possible, des techniques de bouts de ficelle), tant mieux. S’il faut changer les rapports sociaux, allons-y. Si la technique devenue folle trahit ses promesses, alors il faut rompre avec le productivisime, et va pour l’écologie.

Le but est toujours le même : la survie de l’espèce humaine, de génération en génération, dans son rapport avec la Terre, et d’abord des plus pauvres entre les humains. C’est l’expérience qui, sans a priori (si ce n’est le choix de la vie et de la solidarité) provoque les ruptures. On ne comprend rien à René si on ne lit pas sa bibliographie en regard de sa biographie.

Né en 1904, il s’embarque à vingt ans pour étudier la culture du riz en Asie, et déjà découvre l’exploitation coloniale (La Culture du riz dans le delta du Tonkin, 1935). Il s’enthousiasme à quarante ans pour l’agriculture moderne (Les Leçons de l’agriculture américaine, 1949), mais bien plus encore, à cinquante ans, pour la formidable révolution chinoise (Révolution dans les campagnes chinoises, 1957).

Il a soixante ans quand, à l’expérience, il se persuade du double échec du "développement à l’occidentale" et de ses imitations socialistes (Développement et socialismes, 1969).

Soixante-dix ans quand il peut enfin conclure à l’unité indissoluble qui fonde l’écologie politique : un rapport sain entre les hommes, un rapport sain entre l’humanité et la terre (Paysans écrasés, terres menacée, 1978). Il peut enfin prendre congé du socialisme étatiste et productiviste (Finis les lendemains qui chantent, 1983-1985, avec Charlotte Paquet).

Mais c’est sur la base de cinquante ans d’études de terrain, de diagnostics, de propositions, de missions (sans concession !) pour la Banque mondiale ou les gouvernements locaux.

Il peut alors se payer le luxe, à quatre-vingt ans, de dénoncer en même temps les crimes du néocolonialisme en Afrique (Pour l’Afrique, j’accuse, 1986) et de souligner les aspects positifs (réforme agraire, priorité aux petites entreprises) du développement de Taïwan (Taïwan, le prix de la réussite, 1987).

À cette date, pas un homme sur la Terre ne connaît aussi bien la terre et ses hommes. Ses diagnostics, fondés sur un travail sans équivalent, sont devenus de stupéfiantes prophéties. L’expert a maintenant le droit de se payer des coups de gueule.

Les coups de gueule ? Au soir de sa vie, ils semblent mobiliser les dernières forces de René (l’incroyable, l’inusable bonhomme), jusque dans les titres de ses derniers livres, depuis Cette Guerre nous déshonore, jusqu’à Misère et chômage, libéralisme ou démocratie.

Comme s’il était trop tard pour expliquer encore comment faire, comme s’il n’y avait plus qu’à crier pour réveiller un monde qui court à sa perte. Sans que jamais l’ingénieur ne renonce à esquisser des solutions, indissociablement techniques et sociales.

Guerre au libéralisme, guerre à la guerre du Golfe, guerre à un embargo trop longtemps maintenu contre les enfants d’Irak, guerre à l’effet de serre : la non-violence absolue (trop absolue ?) de René n’aura jamais ressemblé au quiétisme béat.

L’écologie politique française a eu le privilège immense d’être fondée par un homme comme lui : d’emblée tiers-mondiste, anti-guerre, anti-capitaliste, solidaire. À la limite, presque trop ancrée d’emblée dans une sorte d’humanisme des Lumières (l’ingénieur-agronome, toujours), bien loin, presque un peu trop loin, de "l’écologie profonde" qu’un Luc Ferry est allé traquer outre-Atlantique.

J’ai dit plus haut comment, faute de vigilance, nous avons pourtant failli laisser choir cet héritage entre les mains de centristes opportunistes ou d’environnementalistes sectaires. Mais nombreux sont les défenseurs de l’environnement qui auront appris à poser les problèmes comme René nous a enseigné à le faire.

Aujourd’hui j’ose rarement solliciter René pour tel ou tel petit combat, pour un meeting de plus. Je sais que son infinie disponibilité consume ses forces, qui ne sont pas plus illimitées que les ressources de la planète. Un jour pourtant, Gaston Viens, le maire d’Orly, récemment sorti du parti communiste, me proposa d’organiser dans sa commune un meeting de soutien à la liste des Verts pour les élections régionales.

"Mais je te demande quelque chose en échange, dit-il en souriant. Dans ma jeunesse, j’étais syndicaliste salarié agricole, et je lisais les livres de l’agronome René Dumont. Je voudrais que tu l’invites". Se retrouver par hasard médiateur d’une si profonde et durable influence, c’est un honneur qui ne se refuse pas !

Voir l’article dans les Humains associés



À noter :

Voir l’hommage que j’ai écrit après sa mort.

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