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par Alain Lipietz | 23 septembre 1999

Politis
Serbie, mère blafarde
Dans cinquante ans. Quand les crimes serbes au Kosovo, l’apartheid, les tortures et les meurtres d’avant 1998, les massacres d’avant mars 1999 et l’épuration ethnique du printemps, auront fait l’objet de livres, de films. Quand Milosevic et sa bande auront été arrêtés et condamnés par le Tribunal Pénal International.

Quand l’ONU, réformée, ne sera plus ce club de grandes puissances et de dictatures qui ne donne son sceau qu’aux guerres pour le pétrole et, de Srebenica au Timor, livre les peuples à leurs bourreaux. Dans cinquante ans, les opposants à la guerre du Kosovo ne seront plus, aux yeux des jeunes, que des Munichois ordinaires. Qui se lèvera alors pour dire : " Non, beaucoup étaient aussi de gauche, des humanistes, ils étaient des nôtres " ?

Certes, Milosevic n’était pas Hitler. Mais il est temps d’y réfléchir : Hitler était-il Hitler en 1939 ? Celui de l’invasion des Sudètes, était-il déjà celui des chambres à gaz ? Il avait alors seulement persécuté les juifs, il ne les avait pas massacrés en masse. Il lui faudra encore trois ans pour lancer ses hommes dans le massacre des juifs de l’Est, en économisant leurs balles. Milosevic, en mars 1999, était déjà, bien plus que lui, dégoulinant du sang des musulmans yougoslaves.

En face, parmi ceux qui, au Bourget, coururent acclamer Daladier (" Ah les cons ! " murmura-t-il dans l’avion, à Saint-John Perse), les pacifistes de la SFIO et du Syndicat des Instituteurs étaient majoritaires. Six mois plus tard, c’étaient les communistes qui, au nom du Pacte germano-soviétique, s’opposaient à la " guerre impérialiste " de Churchill.

Il faut méditer cette répétition. Derrière, il y a l’erreur commune de faire passer le pacifisme ou la haine des impérialistes (fussent-ils démocrates) avant l’anti-fascisme. Plus profond encore, le refus d’admettre que l’Histoire est tragique, que l’Histoire est laide. Et plus profond encore, cet autisme qui pousse la bonne conscience au négationnisme en direct. Srebenica n’avait pas suffi : les témoignages des Kosovars étaient douteux. Alors on habillera de raisonnements ce qui n’est qu’un sentiment. On prétendra que les massacres du Kosovo ont suivi les bombes de l’OTAN(comme des historiens allemands prétendent aujourd’hui que le massacre de juifs fut la réponse à la menace bolchévique). Le non-violent Jacques Semelin devra rectifier (Le Monde du 25 juin) : " Ce ne sont pas les frappes de l’OTAN qui provoquent les massacres, c’est le huis-clos imposé au Kosovo qui les rend possibles à grande échelle. " On inventera des intérêts économiques abracadabrants (" le Corridor 8 " ; un pipe-line fantôme ?), on invoquera des négociations mal menées. Surtout, on confondra la juste critique des solutions des militaires avec le rejet d’une interposition militaire.

" Guerre des lâches ", disait Bernard Langlois (et j’ai écrit : " crimes de guerre pour stopper un crime contre l’ humanité. ") Mais la non-intervention au sol n’avait pas d’autre raison que les sentiments pacifistes des citoyens de l’OTAN. Saluons les Australiens qui viennent enfin de recevoir l’autorisation de mourir pour sauver quelques Timorais.

Le prix à payer de ces erreurs est la division du camp progressiste. Les vrais démocrates serbes, restés fidèles au refus des socialistes de 1913 d’approuver l’annexion du Kosovo, privés de parole jusque dans Politis. Les textes bouleversants de Zarana Papic, de Sonja Biserko, enfermés sur le web. L’église orthodoxe et ses théologiens de la haine acceuillis avec bienveillance jusque dans Il Manifesto. La Ligue des Droits de l’Homme ignorée par " la gauche de la gauche ". Ces blessures se refermeront, comme celles de 38-40, dans la Résistance commune ?

Les blessures des Kosovars seront plus longues à cicatriser. Il faut relire aujourd’hui le livre-testament de Primo Levi, " Naufragés et rescapés, quarante ans après Auschwitz ". Et l’immense culpabilité des Serbes, quand sera-t-elle rédimée ? Lors d’une rencontre du groupe vert au Parlement européen, en juillet dernier, avec des démocrates serbes extrêmement sympathiques, une Autrichienne leur lança : " Cessez de présenter votre peuple comme victime de Milosevic. Nous aussi, nous avons tenu ce discours, alors que nous savions bien que les Autrichiens furent majoritairement nazis. " Un jeune homme du Forum Civique répondit : " Oui, nous savons qu’un jour il faudra régler cela. Mais pour l’instant, il faut chasser Milosevic. "

J’ai pensé au film d’Emma Sanders, Allemagne, mère blafarde  : la culpabilité de la mère qui avait ramassé des boutons dans une mercerie juive pillée par les nazis. Et, aussi, à cette femme allemande citée par Primo Levi : " Ça suffit, ces procès aux anciens nazis. Mon pauvre mari, en Pologne, il fusillait des juifs à s’en faire mal au coude. Et alors ? C’étaient les ordres ! ". Qui furent les Schnidler serbes ? Qui sera le Willy Brand serbe ? Sans la justice et sans la contrition, il n’y aura pas de paix au Balkans.




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