Alain Lipietz
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Premières réflexions sur le désastre du 23 avril 2017
lundi, 24 avril 2017
/ Alain Lipietz
Je suis consterné par l’infantilisme du vote blanc « ni Macron ni Le Pen » que j’ai perçu au soir du premier tour dans ma ville , attisé par le discours de JL Mélenchon, et jusque sur la liste de débat de « l’opposition de gauche » au sein de EELV.

Oui, la gauche (Mélenchon + Hamon + les trotskystes) est ramenée au niveau de 1958 ou de 1969, mais dès 1965, unie, elle avait limité les dégats et préparé son retour au pouvoir. Cela justifie-t-il la politique du pire ?

La politique du pire

A Villejuif, dans la salle du conseil municipal à moitié déserte où se centralisaient dimanche soir les résultats du premier tour, macronistes et mélenchonistes s’invectivaient. Dans cette ville populaire où le PCF régna longtemps sans partage, jusqu’à s’écrouler, accusé des pires turpitudes par la population, où le FN n’a jamais percé faute de désindustrialisation et grâce à d’excellent services publics aussi bien régionaux que locaux, Le Pen fait 11%, la droite 13 % (mais l’effet « sanction du nouveau maire » y est pour quelque chose, elle fait normalement deux à trois fois plus), Mélenchon n’a fait que 33,7 % et Macron 26%.

Une jeune femme, bien représentative de ces centaines de milliers d’électeurs à qui la propagande de Jean-Luc Mélenchon avait promis la lune et dont beaucoup votaient pour la première fois « contre le système et contre ses partis », hurlait aux socialistes et écologistes paraissant à l’écran : « Et vous allez rallier le candidat de Rothschild ? » sans se rendre compte de ce que l’argument avait de terrible dans un contexte d’affrontement avec le fascisme.

A l’écart, les communistes patentés (qui avaient voté localement contre l’investiture de Mélenchon) et les « Parti de gauche » (qui avait trainé les pieds face à une campagne couverte de drapeaux français) observaient, un brin embarrassés, me sortant l’argument plus sophistiqué : « Mais tu sais bien que 5 ans de Macron feront le lit de Le Pen. »

Bien sûr que 5 ans de Macron (= de libéralisme) nous rapprocheront encore de la victoire de Le Pen... comme la politique de Mitterrand à partir de 1982. 35 ans que les trahisons successives des classes populaires par la gauche française font le lit des Le Pen, mais un lit en portefeuille. Rien de nouveau sous le soleil.

Et alors ? On choisit Le Pen tout de suite, plutôt que de se donner 5 ans pour refonder l’espérance ? Comme les gens qui se suicident quand ils apprennent qu’ils ont un cancer ou le Sida ?

On affiche notre indifférence à la victoire du fascisme ? On laisse faire le boulot par Macron, comme si Le Pen ne va pas encore progresser dans les 14 jours qui viennent, en reprenant l’entièreté de la thématique des « Insoumis » et une partie de leurs voix ?

Les raisons d’un échec

Nous ne reviendrons pas sur les raisons de l’échec de Hamon, qui est aussi celui de EELV. La magnifique campagne de JL Mélenchon n’aura pas non plus empêché la victoire de Le Pen ou de Macron. Mais au delà du plaisir, JLM en avait-il vraiment l’ambition, ou du moins la stratégie qui en aurait rendu l’ambition raisonnable ?

Nous connaissions le résultat depuis une semaine, car les sondages ne trompent jamais quand on sait les lire, quand ils sont stables, vastes et concordants, quand on leur pose une question simple et à leur portée.

La tentative scandaleuse d’anciens journalistes et intellectuels de gauche devenus mélenchonistes d’intoxiquer les électeurs, samedi, en susurrant des études secrètes, « à partir des datas » (la nouvelle poudre de perlin-pinpin), parues au Canada, donnant Fillon en tête, Macron dans les choux et Mélenchon à un cheveu de casser le duel Fillon-Le Pen, le tout avec la finesse de 4 chiffres significatifs (genre 20,02 % : c’est fin, c’est très fin, ça se mange sans faim) sera un jour étudiée dans les écoles laïques pour enseigner aux petits enfants comment se défier des bobards qui envahissent le houèbe.

L’enseignement principal des sondages sérieux (cf mon article écrit en fait le week-end dernier) était que Mélenchon, bloqué à 19 %, était un poil derrière Fillon, en 4e position, sans guère d’espoir de perturber le duel Le Pen-Macron prévisible depuis plusieurs mois. En fait : affiche de second tour inévitable dès le crash industriel du candidat de la droite de gouvernement, et par suite du refus de l’unité à gauche.

Et pourquoi ce plafond de Mélenchon à 19 %, qui durait depuis 3 semaines ? Il semblait pourtant parti pour siphonner le vote Hamon, raflant à gauche tout ce qui ne votait pas Macron, à portée de main du « vote utile », voire de « La force tranquille » ?

1. Parce que depuis le début il refusait l’unité. Sa ligne est directement copiée de ce qu’on appelle le "cours gauche de la IIIe Internationale", qui a donné la victoire au NSDAP alors que SPD + KPD faisaient plus de voix aux élections de 1932. Son discours de dimanche soir, la répétition rhétorique du « Ces deux candidats qui … », est directement copié du discours du Komintern en cette triste époque : « La social-démocratie, aile gauche du fascisme. »

2. Parce que même le « peuple de gauche et écologiste », en France, comme en Grèce, en Espagne et au Portugal, refuse la sortie de l’UE et même de l’euro. Le plan B (« L’Europe, on la change ou on la quitte ») n’aurait pas dissuadé l’Allemagne. Mais il a dissuadé les électeurs qui manquaient à JLM. 

JLM a eu beau rectifier le tir en dernière semaine, le stock de tracts distribués les derniers jours par ses militants restaient pires que la propagande du Brexit. Je cite : « En redonnant sa souveraineté au peuple français, nous serons capables de créer 3,5 millions d’emplois. » C’est cela, oui… Et même 3,729 d’après une étude américaine sur les data ;-)

Or il devenait clair que celui qui serait candidat au second tour face à Le Pen serait probablement Président de la République, non plus « Insoumis » mais « Soumettant », non plus protestataire anti-système, mais patron du système, de son fisc et de ses ambassades, donc que dès le lundi matin le plan B serait enclenché si c’était JLM, que JLM le veuille encore ou non, face à la défiance de tous les créditeurs du monde.

JLM est un vieux trotskiste de la tendance lambertiste, celle de Pierre Broué, le plus grand historien français du mouvement ouvrier international. Donc il connaissait par coeur le problème n°1 (qui a conduit son courant au dogmatisme du « Front Unique Ouvrier »). Il avait su jadis parfaitement exprimer l’intuition d’André Gorz en 1964 : que l’unification économique de l’Europe impliquait son unification politique en une proto-nation, exigeant un transfert de la souveraineté démocratique au niveau européen, avec le patriotisme européen correspondant : voir les extraits de son discours de 1992 cités dans mon article précédent. Donc il connaissait de longue date le problème n°2.

Alors pourquoi ce discours suicidaire depuis des mois ? Cette rupture radicale avec le FUO comme avec l’UE ? Narcissisme blessé, probablement. Doublé de l’ivresse des foules : puisque je plais (enfin) comme ça, pourquoi oser aller à contre-courant de mes adorateurs ?

Ce n’est pas une critique de JLM, humain, trop humain, comme chacun d’entre nous. Le problème est que plusieurs traditions politiques, libertaires, socialistes, communistes, écologistes, désemparées par l’infinité des problèmes politiques, théoriques et pratiques, qui se posent à la gauche du XXIe siècle, ont « marché », et adhéré, après avoir chanté un siècle et demi « Ni Dieu, ni César ni tribun », à une troupe d’hologrammes parcourant la France en diffusant un nouvel opium du peuple.

Les hologrammes ne sont pas ce qu’un vain peuple pense

Notre crédulité fait toute leur science…