Planification européenne ?
par Alain Lipietz

samedi 5 avril 2008

Semaine de commissions au Parlement, et semaine de chimio pour Francine, donc reprise du mouvement pendulaire entre Bruxelles et l’hôpital Saint-Antoine. J’en profite pour répondre à une invitation d’Utopia pour discuter de l’emploi et du développement soutenable autour d’un exposé de Jean Gadrey. Au PE, débat sur les amendements proposés à mon rapport sur l’Agence de l’énergie. Et bien sûr la routine de la Communauté andine, hélas de plus en plus dominée par l’urgence Ingrid.

CAN

L’ambassadeur d’Équateur vient me remettre une lettre de remerciements du président Correa pour mon soutien à la position de l’Équateur lors de l’attaque colombienne sur le camp de Reyes. Je lui réponds qu’il n’y a pas de quoi, je n’ai fait que rappeler les principes du droit international. Il en profite pour me parler de la plainte de l’Équateur au Tribunal de La Haye contre les épandages de glyphosate sur les plantations de coca. À la frontière sud de la Colombie.

Sur ces histoires équatoro-colombiennes (le bombardement du campement de Reyes), j’envoie une ultime réponse au nommé Khondor qui me presse sur AgoraVox de lui donner plus de détails sur les négociations auxquelles je participe. Je lui en sers une larme, mais vraiment je pense que beaucoup de choses depuis six ans viennent de ce que les gens parlent trop. J’essaie dans mon blog d’en dire le maximum pour rendre compte de mon travail à mes électeurs tout en restant au maximum discret pour ne pas gêner les négociations. Cote forcément mal taillée…

Quant à Ingrid, tout le monde maintenant se réveille pour en faire une cause quasi mondiale alors que sa santé et sa situation en pleine forêt amazonienne rendent désormais les choses extrêmement difficiles.

En Colombie, y a pas que les Farc, loin de là hélas. Nous organisons, Hélène Flautre (Présidente de la sous-commission Droits de l’Homme) et moi, mardi au PE, avec l’aide d’OIDH-AC (la coordination des droits de l’Homme sur la Colombie à l’Europe) une table ronde avec trois impressionnantes militantes venues de Colombie, Isabelle Heyer, Claudia Erazo, et Liliana Uribe, qui nous rappellent que la grande majorité des crimes viennent des paramilitaires.

Isabelle Heyer, Liliana Uribe, Alain Lipietz, E. Raison, Claudia Erazo

Le 4avril, suivant le rituel que j’avais proposé le 4 février à Bogota, manif pour l’accord humanitaire. Il aura lieu le 6 en Europe…

++++L’Agence

Des dizaines d’amendements à mon rapport sur l’Agence de l’énergie ont été déposés devant la Commission économique. Assez curieusement, les communistes sont totalement absents (ils n’ont envoyé personne à la réunion de la commission Économique et monétaire, et n’ont pas déposé d’amendement). Cela marque sans doute leur embarras devant une initiative de la Commission européenne qui contredit l’image libérale que eux cherchent à en donner : clairement, l’Agence est un pas en avant vers un service public européen, avec un parfum de planification, au moins « à la française », telle que la défende les Verts. Elle s’inscrit dans l’esprit du rapport Herzog sur les services publics.

Quant aux socialistes, ils se divisent en deux camps, les uns sont pour l’Agence européenne, les autres sont pour un simple réseau des régulateurs nationaux. Les libéraux et une partie du PPE sont clairement pour l’Agence, mais tendent, un peu comme dans les épithètes homériques (« Achille au pied léger », « l’Aurore aux doigts de rose »), à dire que cette Agence doit être « totalement indépendante de tous les acteurs publics ou privés ».

Je mets les choses au point dans une réunion avec le shadow-rapporteur libéral : bien sûr que l’Agence doit être totalement indépendante par rapport aux opérateurs (gestionnaires des réseaux, producteurs et distributeurs d’électricité et de gaz) et par rapport aux gouvernements nationaux, mais elle doit être totalement dépendante de la politique énergétique définie par l’Union européenne. On ne va pas refaire le coup de la BCE : la politique énergétique est définie par le législatif européen, et la preuve, c’est qu’en même temps que la directive sur l’Agence sont votées quatre autres directives, sur les réseaux de gaz et d’électricité, et sur leurs codes d’usage.

Bon, normalement, ça devrait bien se passer.

++++Utopia

Utopia est un « mouvement », qui a de nombreux membres adhérents au PS, des « non-inscrits » et une cinquantaine d’adhérents Verts. Ils ont invité Jean Gadrey et deux discutants : François Hollande et moi.

La salle de conférence de la Maison des Sciences économiques, boulevard de l’Hôpital, à Paris, est archibondée. Jean Gadrey est un vieux copain, économiste marxiste d’origine, noniste, mais qui se convertit peu à peu à l’écologie. Il fait un très bon exposé (je mettrais un lien dès que je l’aurai) pour expliquer ce que tous les écologistes répètent depuis 20 ans : que plus on prendra en compte l’environnement, plus il faudra y consacrer du travail et que ça créera de l’emploi. Et ça ne coûtera pas forcément plus cher puisqu’on économisera des gaspillages.

François Hollande fait le premier commentaire, assez déconnecté de l’exposé introductif, rappelant ce qu’est pour lui une politique de gauche et insistant sur la planification, devenue « mot tabou ».

Hollande et Gadrey chez Utopia

J’interviens en exprimant d’abord mon plaisir de discuter avec un vrai économiste qui sait compter. J’approuve tout à fait les exemples qu’il donne sur les économies d’énergie et sur la conversion à l’agriculture biologique. Je lance une petite pique pour sonder : « J’ai coutume de dire que la plus grande catastrophe écologique de l’année 2007 en Europe fut le Non au référendum de 2005, puisque, si le Oui était passé, le budget de l’agriculture serait depuis le 1er novembre 2006 sous la coupe du Parlement européen qui est beaucoup plus pro- agriculture paysanne que le Conseil, et en particulier que le gouvernement français ». Approbation et sourires dans l’assistance, aucune réaction hostile.

Surtout, j’en surprends plus d’un en intervenant sur cette question de la planification. Je raconte d’abord la bataille sur les quotas d’émission de gaz à effet de serre et l’intégration de l’aviation dans le système des quotas. Il s’agit bien d’une politique planificatrice, et même d’une planification en quantité, prévoyant un plafond collectif pour les entreprises et des règles de décroissance, année par année, sur décision politique.

Même chose en ce qui concerne l’Agence de l’énergie : je leur raconte le débat du matin même en Commission économique. Je souligne que la directive sur les infrastructures gazières va jusqu’à y inclure les réservoirs de gaz (et pas seulement les gazoducs) et exige le découplage entre la propriété ou du moins la gestion de ces réservoirs (actuellement prpriété de BP, Shell, etc.) et la propriété du producteur-distributeur de gaz.

C’est là-dessus, d’ailleurs, que porte l’essentiel du débat… comme dans les années 1950. Pour empêcher les capitalistes de faire ce qu’ils veulent chez eux, faut-il nationaliser leurs biens ? Ou suffit-il de leur imposer de fortes contraintes de gestion ? Concrètement, la Suède a choisi la seconde solution, la France la première, et c’est pourtant la France qui s’est retrouvée avec un véritable État dans l’État (EDF), ignorant les souhaits de la population. Mais, en tout cas, qu’on aille vers l’astreinte publique ou l’européanisation de la propriété des réseaux de gaz et d’électricité, on mesure comment, la crise écologique, la raréfaction des hydrocarbures et la menace russe (sur le gaz) aidant, le vent de l’Histoire va clairement, en matières stratégiques, dans le sens « antilibéral », comme à l’époque de la CECA…



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