Coup de tonnerre à Rambouillet
par Alain Lipietz

lundi 21 septembre 2009

Dimanche soir, 20 septembre : coup de tonnerre dans la 10e circonscription des Yvelines. Au premier tour, Anny Poursinoff, avec 20%, améliore de quatre points le score d’Europe-Ecologie aux européennes et distance de 8 % le Parti Socialiste !

Il s’agissait de remplacer Christine Boutin, démissionnaire. L’UMP obtient 44%, Europe-Ecologie 20%, le PS 12,5, le Modem 9,5% et le Front de Gauche 4,5%.

Bien sûr, l’abstention est énorme. Campagne ultra-courte, pas médiatisée. Surtout, une législative partielle ne change rien à la majorité parlementaire. C’est un pur vote militant de citoyens politisés, comme on va manifester. Bien sûr, la droite semble indéboulonnable dans cette circonscription de Rambouillet (maire : Gérard Larcher, président du Sénat). Bien sûr, le PS y est particulièrement en crise : son candidat habituel s’est présenté sous l’étiquette Modem, sa nouvelle candidate a pris parti pour le prolongement de l’autoroute A12.

Ce succès d’Anny nous regonfle à bloc. Il confirme que le vote Europe-Ecologie de juin dernier n’était pas un feu de paille, il clouera le bec aux militants socialistes arrogants qui, sur les marchés, m’expliquent avec condescendance qu’il est dommage qu’on n’ait pas fait l’unité au premier tour (sous-entendu : derrière leur candidat), alors que rien ne les empêchait de nous soutenir dès le premier tour, puisque nous étions loin devant eux aux européennes. Surtout, elle démontre que le vote dans une élection législative partielle, qui ne peut en aucun cas changer la majorité*, n’est qu’une arme entre les mains des électeurs pour envoyer un signal, arme dont ne se servent que les plus politisés. Et manifestement, dans les Yvelines, ce sont actuellement les écologistes…

C’est assez rassurant pour moi car ma situation est plus difficile. Le PS n’est vraiment en crise qu’à Plaisir. Au contraire, le candidat socialiste Frédérick Bernard est le maire de Poissy, à la tête d’une équipe dont nous faisons partie, et qui commence à accumuler les réalisations. Quant à notre adversaire de droite, David Douillet, il sillonne les marchés en délivrant des autographes. Notre espoir commun, à Frédérik et moi : que ses fans people soient tout particulièrement abstentionnistes… Car David Douillet refuse absolument tout débat, comme le lui interdit son directeur de campagne « extrêmement pointilleux »

Avantage toutefois de la présence de Douillet : on parle de l’élection. Et nous avons encore trois semaines pour en parler, contrairement à la 10e des Yvelines où, vendredi 18, j’étais allé soutenir Anny à Pontchartrain. En distribuant des tracts à la gare de Plaisir, en déjeunant à Thiverval, je rencontre des gens qui me reconnaissent, s’excusent de ne pouvoir voter pour moi, m’apprennent qu’ils habitent « de l’autre côté », c’est-à-dire dans la 10e circonscription, et c’est moi qui leur apprends qu’il y a une élection ce dimanche et que « ma candidate » y est Anny !!

Jeudi, réunion publique à Poissy avec Eva Joly. Grosse affluence (une centaine de personnes). Eva comme toujours est inflexible de sa voix douce. Elle dénonce non seulement les turpitudes du maire condamné, mais place (avec justesse) David Douillet sur le même plan : l’évasion dans un paradis fiscal revient exactement au même que l’abus de biens publics ou la corruption. (Voyez ici sa video)

J’enchaîne en insistant sur ce point : la capacité des Français à accepter d’élire ou de réélire un corrompu ou un évadé fiscal fait partie de nos difficultés nationales, elle s’appuie sur une tolérance anormale de la part d’électeurs qui répugnent à sanctionner ceux qui les ont volés, parce que cela voudrait dire qu’eux, électeurs, ont été naïfs… Plus simple de dire « Tous pourris ».

Voilà pourquoi sans doute le tribunal qui a relaxé Bakchich.info (le site qui avait révélé le « tourisme fiscal » de David Douillet) a insisté que "l’information sur l’éventuelle participation de personnalités françaises à ces faits présente un caractère particulièrement légitime".

A cette réunion de Poissy, je conclus en répondant à la question : « Que pourrez-vous faire pour nous ? ». Je suis très clair : « Pas grand chose : mon élection ne changera pas la majorité électorale. C’est vous qui changerez votre situation en votant pour moi, en donnant le signal que vous ne voulez ni de l’autoroute A104, ni du circuit F1, que vous voulez de la nourriture bio et une reconversion verte. Donc c’est à vous de vous organiser, de renforcer vos associations et syndicats, que les écologistes soient, d’ailleurs, dans la majorité ou dans l’opposition ».

J’ai commencé la semaine dans les quartiers populaires du « sud » (Les Clayes, Plaisir). Nous rencontrons le Comité de quartier du Valibout à Plaisir. C’est une base d’appui des associations du quartier. On bavarde. Le nom de quelqu’un tombe dans la conversation. « C’est une personne très importante dans le dialogue entre communautés religieuses. » Je réalise alors le rôle de la mosquée, et que la Verte qui m’accompagne est une responsable paroissiale… En ce début du XXIè siècle, la religion semble fonder bien des engagements militants.

Mais quelques minutes plus tard, il apparaît que mes interlocuteurs du Valibout sont syndicalistes, l’un d’eux fut délégué Cfdt à Renault Billancourt puis à Flins. « Mais alors tu connais Daniel R. ? – Bien sûr, il était ici hier ! » Et nous voilà partis, évoquant les vieux copains de l’Union Parisienne des Syndicats de la Métallurgie, pour qui j’ai fait tant de « formations ». Deux mondes qui autrefois étaient étanches, le second masquant le premier.

La visite au maire de Thiverval-Grignon est aussi très intéressante. Il me reçoit avec un de ses adjoints. Je lui demande comment il se fait que ses deux villages (Thiverval et Grignon) ont voté à 27% pour Europe Ecologie, 7% de plus que la moyenne. Il nie que ce soit à cause de l’incinérateur, pour la mise aux normes duquel il a mené une grosse bataille. « Alors, dis-je, c’est à cause de vous ? » Il sourit : « C’est vrai qu’on connaît mes sympathies ». Ce maire, Rémi Lucet, il y a quelques années, devant un vote Front National scandaleux, avait menacé ses électeurs de démissionner. Le vote frontiste s’était par la suite écroulé…

Samedi et dimanche sont très culturels. Journées du Patrimoine : je visite le clocher de la collégiale de Poissy (avec cours sur les maladies de la pierre et sa chirurgie réparatrice), le festival de la BD à Crespières. C’est aussi le point d’orgue de la « semaine de la circulation douce » à Poissy. Je participe aux cérémonies : une sorte de fête des vélos sur la grande place de Poissy le samedi, et une balade en vélo le dimanche. Il s’agit essentiellement pour nous, Verts et Vivre Sa Ville, de signifier que, tout en nous présentant « en autonomes » au premier tour des législatives, nous sommes solidaires de la gestion de Poissy.

C’est justement à la cérémonie du samedi que militants et candidat du Front de Gauche, François Delapierre, font leur apparition. Bizarrement, dans cette circonscription dont toutes les villes ont jadis connu une gestion communiste, le PCF a laissé la place au Parti de Gauche. Bien entendu, cette candidature est parfaitement légitime : elle élargit même la mobilisation en vue du second tour.

François Delapierre me demande : « Vous ne distribuez pas de tracts ? - Non, on est là pour soutenir la semaine de la circulation douce ».

Le Front de Gauche s’esquive donc et la cérémonie commence. Cette immense place (ancien marché aux bestiaux de l’ouest parisien) est encadrée par deux bâtiments quasi-staliniens : la mairie style Art Déco et un grand ensemble néo-classique offert par Masdeu à un promoteur. Frédérik Bernard prend la parole flanqué de ses adjoints (Verts à l’urbanisme et aux transports). On croirait une scène du cinéma soviétique, avec, en arrière-fond, le bruit du gai forgeron marquant les vélos. Mais, dans les films soviétiques, le secrétaire du Parti salue l’arrivée des camions neufs. Ici, le maire explique qu’on va créer des zones 30 et même une zone 20 pour ralentir les voitures, laissant le cœur de ville aux piétons et aux vélos ! Oui, on peut arrêter le « progrès », ou plutôt le convertir en autre chose…

* Note. Toutefois, à la cantonale partielle d’Argenteuil, même jour, la majorité du Conseil général du Val d’Oise était en balance. Mais quel électeur sait encore ce qu’est un conseiller général ? La gauche traditionnelle soutenait… un communiste, Europe-Ecologie n’avait pas de candidat. Résultat : l’UMP majoritaire absolue dès le premier tour mais, avec 74% d’abstention, n’atteint pas le quorum. Les Verts n’ont pas encore assimilé que, s’ils sont absents, la droite gagne.

Post Scriptum qui n’a rien à voir (quoique..) : j’ai consacré mon blog d’Alternatives Economiques à mes 62 ans ! En fait , au concept d’espérance de vie et à l’écologie sociale.



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