Gaza, euro : l’Europe du pire et du meilleur
par Alain Lipietz

vendredi 16 janvier 2009

Semaine de plénière à Strasbourg. Trois gros sujets : les 10 ans de l’euro, les débuts de la présidence tchèque, et Gaza. On en profite également pour tenir la première réunion semi-publique de la liste Europe-Écologie à Strasbourg.

10 ans d’euro

J’ai déjà dit le bilan que le Parlement européen tire des 10 premières années de l’Euro (rapport Bérès-Langen). Cette fois il s’agit d’une petite cérémonie officielle, où Jacques Delors n’a pu venir, mais plusieurs « pères fondateurs », dont Valery Giscard d’Estaing, sont là et prennent la parole. Les Verts m’ont chargé de notre intervention officielle, que vous trouverez ici.

Mon rapport à l’euro est complexe : j’avais voté Non à Maastricht, mais sitôt le passage à l’euro acquis, en violation des strictes critères de Maastricht (et ce fut un coup de maître de Dominique Strauss-Kahn à l’été 1997), il m’avait semblé qu’avec tous ses défauts, ce qui était fait n’était plus à faire, et qu’après l’avoir payé si cher dans la décennie 90, il fallait au moins profiter des bons aspects de l’euro. D’ailleurs, face à la crise actuelle, c’est une position largement partagée par les Européens.

En réalité, si l’euro et même la Banque centrale européenne apparaissent aujourd’hui dans un sondage Médiascopie comme « rassurants » pour les Français, c’est que la légalité et la pratique de l’euro ont pas mal évolué par rapport à Maastricht. Mais il reste pas mal de réformes à faire, comme je l’explique dans mon intervention.

Eurosceptiques

Deuxième temps fort, la visite du Premier ministre tchèque, Mirek Topolánek. Pour la première fois, le Conseil européen est présidé par un eurosceptique, sympathique au demeurant, mais totalement impréparé à son boulot. Il dépend d’une majorité qui inclut les Verts et ceux-ci sont entrés au gouvernement avec pour but essentiel, outre quelques garanties importantes du point de vue environnemental, d’éviter que la Tchéquie mette trop de bâtons dans les roues de l’Europe.

Le discours du nouveau président en exercice effare quand même pas mal de monde, y compris à droite. On se souvient peut-être d’un communiqué de son porte-parole saluant « l’entrée pacifique d’Israël dans Gaza » (aussitôt démenti par son ministre des affaires étrangères, Karel Schwartzenberg, désigné en accord avec les Verts). Aujourd’hui, il trouve le moyen de placer, parmi d’autres plaisanteries, que « le traité de Nice est mieux que le traité de Lisbonne ».

Que du bonheur en perspective pour l’année 2009... David Cameron, le leader conservateur britannique, en tête dans les sondages, annonce qu’un fois élu il renversera par référendum le « Oui » parlementaire britannique au traité de Lisbonne. Declan Ganley, le milliardaire pro-américain et ultra-libéral qui a conduit la bataille du Non irlandais, couvrant les bus de publicités « L’Europe a été bonne pour l’Irlande, gardez-là comme elle est », a créé son parti Libertas, qui ouvre une succursale en Pologne (un parti semblable vient d’etre fondé en Tchéquie) et négocie avec De Villiers.

Cette cacophonie chez les leaders politique européens ne se reflète pas vraiment dans les opinions publiques qui glissent, sauf en Grande-Bretagne, vers des positions de plus en plus « europositives »… y compris en Irlande*, en Tchéquie, en Pologne et au Danemark. La conscience que seul un grand ensemble européen pourra peser quelque chose dans la crise actuelle progresse.

* Selon un sondage du Sunday Independant du 11 janvier, 55% de Iralandais voteraient maintenant Oui. Le Non, qui avait obtenu cette majorité avant l’éclatement de la crise des subprimes, faisait encore 37% en décembre dernier, et tombe à 30%, de même que les indécis (24% en décembre , 15 % en janvier). Il est vrai que l’Irlande est en passe de devenir "une Icelande dans l’euro", les banques entrainant l’Etat dans leur faillite). Les Nonistes français vont en etre réduits à dire que les Irlandais votent Oui, comme les Espagnols, parce que l’Europe leur offre trop d’avantages....

Gaza

On en a un autre signe dans le traitement européen de la tragédie de Gaza.

C’est de notoriété publique, les gouvernements européens sont plutôt pro-israëliens dans le conflit avec le Hamas, et ceux des pays d’Europe centrale et orientale encore plus, parce que pro-américains. La position du Conseil en est donc paralysée. Par contraste, le Parlement est beaucoup plus sensible aux opinions publiques européennes, de plus en plus consternées par les massacres commis par Tsahal à Gaza.

Exemple significatif : le 4 décembre, le Parlement (qui doit donner son « avis conforme » , c’est à dire voter par Oui ou Non sur les traités internationaux), avait gelé le projet de « rehaussement » de la coopération ente l’Union européenne et Israël, en renvoyant le débat en commission. Mais ensuite, le Conseil avait déclaré son intention de passer outre, et c’est ce qu’en avait retenu la presse. Quant à la Commission, elle n’a pas vraiment pris position, mais la Direction des relations extérieures a finalement annoncé qu’elle ne pousserait pas, pour le moment, à la ratification de cet accord de rehaussement.

C’est qu’entre temps, l’offensive d’Israël contre Gaza a commencé. La question était donc de savoir si le Parlement, en tant que tel, reprendrait position, et jusqu’où il irait dans la condamnation d’Israël. Comme je l’ai dit dans mon blog précédent, une délégation, avec notamment nos collègues Hélène Flautre et David Hammerstein, s’est rendue dans la bande de Gaza pendant une trêve, et en est revenue absolument effarée. Sous la pression de groupe communiste et des Verts, le Parlement décide donc de pondre une résolution. Vous trouverez ici le texte que proposaient les Verts. Mais nous décidons d’essayer d’obtenir un accord large du Parlement.

Mardi soir, le texte de compromis est prêt. Malgré pas mal de points assez forts, il n’est pas très radical… Ainsi, il n’emploie pas le terme « condamne », mais se déclare « choqué » par les crimes de guerre de l’armée israélienne, et il se contente de rappeler parmi les « vistas » (« - Vu le report du vote… ») sa décision du 4 décembre de geler le rehaussement.

Gros débat dans le groupe : faut-il ou non introduire un paragraphe rappelant explicitement notre refus d’un rehaussement de la coopération avec Israël, et conditionnant même la poursuite de l’accord existant au respect par Israël du droit international ? Les avis sont partagés : si nous remettons la question sur le tapis, il y a une probabilité indéterminée de perdre, et dans ce cas, les partisans du soutien à Olmert auront beau jeu de dire que le Parlement européen a renversé sa position du début décembre. La majorité des députés Verts pensent que ça vaut le coup d’essayer de voir, dans les autres partis, qui soutiendrait un tel amendement. Le mercredi matin, il faut se rendre à l’évidence : même les communistes ne souhaitent pas prendre ce risque. On s’en tient donc là.

Vous pouvez ici voir le débat du mercredi. Le jeudi, on passe au vote, et à notre surprise, la droite rompt le compromis en proposant de supprimer un paragraphe qui assimile le blocus de Gaza depuis plusieurs années à une punition collective des Gazaouis (qui auraient eu le tort de voter pour le Hamas). Cet amendement est rejeté. On passe donc au vote de la motion de compromis définitivement inchangée. Le résultat nous stupéfie : unanimité moins quelques abstentions !

Dans « l’après coup », on pourra épiloguer longtemps s’il n’aurait pas mieux valu, dans ce cas, courir le risque d’amender la motion dans un sens plus fort. Personnellement, je la trouve suffisamment bonne, et l’avantage d’avoir un vote unanime est quand même important.

Sandrine

Mercredi soir, on file à la réunion semi-publique du rassemblement Europe Ecologie pour les européennes. Il y a déjà eu quelques réunions de ce type, dites « tour de chauffe ». Pas des meetings publics annoncés par tract et affiches, mais par invitations et bouche à oreille, pour exposer l’initiative auprès des militants associatifs et politiques. On sait qu’un scénario des têtes de listes des euro-régions est déjà esquissé par un accord (diplomatique, et à ratifier on ne sait pas encore trop comment) entre des négociateurs Verts d’une part, les représentants des associatifs (ou syndicalistes dans le cas de José Bové) de l’autre. On doit trouver une parité Femmes-Hommes et Verts/non-verts. Pas facile…

Dans le grand Est, le scénario a pressenti, pour la tête de liste, Sandrine Bélier, ancienne directrice fédérale de France Nature Environnement. C’est une jeune femme vive, intelligente, une juriste rompue aux batailles pour le respect des directives environnementales européennes (ce qui n’est pas de la tarte en France...).

Elle prononce son premier discours de « politique », pas encore très à l’aise. Nous écoutons tous attentivement, car cela va nous permettre de repérer où en sont les associatifs par rapport au rassemblement, et les difficultés qui peuvent surgir. Dans les quelques 300 personnes présentes (la salle réservée est pleine), il y a probablement la parité sympathisants Verts-associatifs. Les organisateurs du débat sont eux-mêmes des Verts mais jouent le jeu du rassemblement et ne mettent pas leur drapeau en avant.

Sandrine explique de façon très intéressante, et qui recoupe tout à fait l’analyse que je portais globalement sur les deux dernières années, ce qui l’a amenée là. Elle a cru à une opposition associative pour faire avancer les combats écologistes, elle a été enthousiasmée par le Grenelle, terriblement déçue par la façon dont la droite au pouvoir en a cassé les résultats, et conclut : « Ce qui nous a manqué, c’est un relais politique. Il faut donc que les associatifs entrent en politique... »

Je sens tous les Verts tiquer à la formulation « ce qui nous a manqué, c’est un relais politique », car bien sûr ce relais était supposé être les Verts, qui eux-mêmes ont fait le même trajet que Sandrine, les uns après les autres, au cours du dernier quart de siècle (quand les Verts se sont créés, Sandrine avait 11 ans).

Dans les interventions suivantes, des « Verts en tant que tels » rectifient donc ce point, mais ne parviennent pas encore à trouver la juste formulation. Ce qu’on peut dire, à mon avis, c’est que trop peu d’écologistes étaient jusqu’ici entrés en politique, et que, de ce fait, les Verts n’avaient pas eu un poids suffisant dans la conduite des politiques publiques. Un relais politique ne suffit pas, il faut aussi obtenir des majorités sur nos idées !

Autre petit détail : extrêmement respectueuse de son appartenance associative, elle ne veut pas « mouiller » l’ensemble de la FNE dans le rassemblement (ce qui est tout à fait correct), mais du coup elle ne signale même pas, en exposant sa biographie, le rôle dirigeant qu’elle a eu à la FNE (ce qui me paraît quand même excessif).

La porte-parole nationale des Verts, Djamila Sonzogni, prend alors la parole pour insister que les Verts sont de gauche, que l’écologie ne peut être que de gauche (thème que Sandrine n’avait effleuré que très discrètement en parlant de la valeur de solidarité dans son engagement).

Là-dessus, Dany Cohn-Bendit, président du groupe Vert et tête de liste du rassemblement en Ile de France, fait une belle intervention, mais critique implicitement Djamila en soulignant que ça n’apporte pas grand-chose dans ce rassemblement de marteler « nous sommes de gauche ». J’en discute le lendemain avec lui. Car s’il est vrai que la différence droite-gauche n’est plus très parlante pour la jeunesse, et encore moins pour la classe ouvrière qui a majoritairement voté Sarkozy ou Le Pen, il n’en reste pas moins vrai que, quant aux contenus, d’une part l’écologie politique est certainement le projet politique de la gauche du 21e siècle (et en particulier pour la sortie de la crise actuelle) et que, d’autre part, nous votons en général au Parlement européen beaucoup plus souvent avec la vieille gauche socialiste ou communiste qu’avec la droite.

Le langage du Rassemblement doit se trouver… Remettre des choses derrières les mots, mais aussi trouver des mots pour les choses.

Photo Meng Bomin sous licence CC.



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