Municipales Villejuif : les dilemmes d’une campagne
par Alain Lipietz

samedi 22 mars 2014

Deux mois sans blog. Et presque pas d’activité sur mon site (voyez en « Une »)... Vous l’avez deviné : je suis en pleine campagne municipale. À la veille du scrutin, je ne saurais donner de bilan. Je voudrais cependant noter quelques unes des difficultés de cette campagne passionnante qui, pour la première fois de ma vie peut-être, m’a fait plonger jusqu’au cœur des difficultés de mes contemporains.

Une campagne municipale « pour gagner vraiment » n’a rien à voir avec une campagne européenne, ni même législative ou régionale. On se bat pour formuler un projet pour des gens très concrets, que l’on a en face de soi, à qui on va demander des impôts, que l’on va taxer pour les services municipaux, dont on va ou non perturber la vie par les projets urbains, dont on doit résoudre les querelles de voisinage... Or la société française, en particulier dans une cité trop longtemps dominée par la vieille gauche communiste, est dans un état épouvantable. Il faut recoudre à la main, individu par individu.

L’origine.

Dés 2009, Natalie Gandais, devenue responsable de EELV-Villejuif, doit reconstruire un groupe désorganisé par la maladie de Francine Comte et ma longue absence bruxelloise.

S’appuyant sur ce qui reste et sur nos amis de Villejuif-Autrement (le « groupe large » dans lequel nous fonctionnons en coopérative depuis 15 ans), elle reconstitue peu à peu, en organisant des petits colloques locaux, le tissu de nos relations avec les forces vives de la ville.

Devenue directrice de la campagne de François Labat que nous présentons aux élections cantonales sur la base d’un accord avec le PS, elle le propulse au second tour... Mais le PS change de camp entre les 2 tours et rallie le candidat communiste !

Impressionné par son efficacité, le groupe (Europe Ecologie et Villejuif Autrement) s’accorde à l’été 2011 pour lui confier une stratégie : construire un regroupement, qui s’appellera plus tard L’Avenir à Villejuif, encore plus large que Villejuif-Autrement, et sur cette base prendre la tête d’une liste pour les municipales.

En face, il y a surtout le Parti communiste qui domine la ville depuis plus de 80 ans. Villejuif fut longtemps l’une des capitales de la banlieue rouge : c’est la ville des Vaillant-Couturier, puis la tête de circonscription de Georges Marchais. Longtemps je me suis battu, avec Villejuif-Autrement, contre le Maire Pierre-Yves Cosnier qui, à la fin des années 90, cède la place à Claudine Cordillot. Du fait de son rôle historique, cette ville est particulièrement liée aux structures de financement du PCF par le biais de sociétés mixtes qu’il contrôle, la SEMGEST (pour la gestion de la ville) et la SADEV comme bras foncier et immobilier.

De plus en plus, tout en gardant un vernis "social", la direction du PC villejuifois s’est transformée en petite entreprise tertiaire, gardant la ville sous son contrôle, ce qui est assez facile compte tenu du desséchement de la vie associative par des décennies de gestion sinon "stalinienne" du moins "brejnévienne". Quant au Parti socialiste, il a pour consigne nationale de ne pas se développer et de « ne pas toucher à la ville de Georges Marchais ». D’où son retournement de veste entre les deux tours des élections cantonales...

Pourtant, depuis 1995, nous supplions le Parti socialiste de s’allier avec nous pour rénover la vie politique locale (ce qu’il avait donc accepté de faire au premier tour des cantonales de 2011). Mais, pour ces municipales comme pour les précédentes, il n’en est pas question. Du coup, nous représentons traditionnellement l’opposition de gauche, ce qui est à la fois un avantage et un inconvénient dans une conjoncture où le discrédit du gouvernement PS/EELV risque fort de nous retomber dessus. Nous sommes donc extrêmement prudents, et cherchons à rassembler sur la base de la citoyenneté, sans chercher du tout à imposer un label EELV (cela viendra spontanément).

L’association « Les Ateliers de l’Avenir à Villejuif » est officiellement lancée à la rentrée d’automne 2012, et aussitôt Natalie, qui en prend la coprésidence avec le grand urbaniste Michel Cantal-Dupart, lance un cycle d’ « ateliers » qui connaissent un indéniable succès. On peut dire que toutes les futures listes, y compris les socialistes, qui se présenteront en mars 2014 auront, par tel ou tel de leur membres, participé à ce cycle : d’où l’extrême ressemblance des programmes de toutes les listes d’opposition !

Première crise.

Hélas ! Dés début 2013 une crise éclate.

Natalie Gandais est porteuse de toute une stratégie face à la crise alimentaire mondiale, qu’elle a expérimentée dans son travail de conseillère politique auprès des élues EELV de la communauté d’agglomération de Plaine centrale (Créteil, Alfortville, Limeil-Brévannes).

Dans les cantines scolaires de Plaine centrale, et en partant du constat (mesuré par une enquête de la Ligue de l’Enseignement) que 38% de la viande est jetée par les enfants, pour les raisons les plus diverses, y compris religieuses, elle a réussi à faire adopter un système de menus avec option végétarienne, ce qui permet de financer un passage au bio progressif, sans augmenter les prix.

Cette stratégie est unanimement approuvée par le groupe de Villejuif, qui organise un colloque sur le sujet, jusqu’à ce que une jeune femme de Villejuif lance une pétition pour autoriser les enfants à ne pas manger de viande à la cantine, et recueille plusieurs centaines de signatures. Pétition à laquelle nous répondons favorablement en suggérant la « solution Plaine centrale ».

Problème (pour certains !) : la pétitionnaire porte foulard. Et ce qui n’aurait posé aucun problème de la part d’une mère de famille végétarienne devient, hélas, un point de rupture. Les Ateliers ont beau organiser une rencontre avec tous les cultes et un professeur de droit public, spécialiste de la question "les communes et la religion" : rien n’y fait. La scission dans Villejuif-Autrement est consommée.

Cette scission a été pour moi particulièrement pénible car il s’agit d’amis avec lesquels je militais depuis plus de 15 ans... La découverte du niveau auquel sont parvenus certains progressistes dans le rejet intransigeant des musulmanes m’a sidéré. Bien sûr je m’en inquiétais depuis longtemps, mais je ne l’avais pas senti à ce point frapper des gens aussi proches.

Néanmoins, en septembre 2013, l’AG des Ateliers de l’Avenir à Villejuif) désigne à l’unanimité Natalie Gandais comme tête de liste. Aussitôt l’énigmatique Philippe Vidal, qui a pourtant participé au vote, lance sa propre liste et regroupe derrière lui les anciens de Villejuif-Autrement hostiles à l’option végétarienne.

Ca commence mal....

Les quartiers.

Cependant, le courage montré par Natalie en ouvrant un dialogue positif avec les mamans à foulard va nous ouvrir des portes.

Ce dialogue a permis d’intégrer leur revendication comme élément d’un programme politique de portée générale (la transition alimentaire, les droits humains universels).

Il lui a valu une certaine considération chez les habitants et les jeunes militants qui émergent dans les quartiers populaires de Villejuif, et qui sont bien souvent issus de familles africaines (maghrébines ou subsahariennes) et musulmanes. Nous entrons donc en dialogue avec ces couches sociales que nous n’avions jamais réussi à intégrer dans les campagnes précédentes à Villejuif. Et là nous allons devoir remettre en question bien des idées reçues « à gauche », sur la laïcité, le logement social, la tranquillité publique.

Car la situation n’est pas facile. Villejuif est asséchée comme un pays de l’Est, du point de vue du débat politique et de la vie associative, par la forme particulière des 80 ans de gestion communiste. Les nouveaux militants rencontrés depuis 2010 sont parfois de vieux ou vieilles villejuifoi(se)s et nous racontent ce qu’a été le communisme à l’époque de sa splendeur : quasi obligation, même dans les colonies de vacances et centres aérés, d’adhérer à la contre-culture communiste. Or cette contre-culture a disparu, laissant la place, dans les cités HLM, à un véritable désert où s’opposent 2 forces antagoniques, l’individualisme consumériste dont les héros sont les dealers (par opportunisme ou incompétence, la municipalité a laissé le narcotrafic prendre le contrôle de la totalité des cités HLM de la ville) et, comme seule alternative idéologique ou spirituelle, le retour à la religion musulmane.

Pendant des années, la municipalité communiste s’est opposée à la construction d’une modeste et jolie mosquée lancée par l’association Rachad avec ses propres moyens. A l’époque, les Verts soutenaient le droit pour Rachad de construire cette première mosquée de Villejuif. Comprenant finalement son erreur, le Parti communiste a fédéré d’autres associations musulmanes, leur a offert un lieu de prière, et depuis 2 mandats, balade cette Associations des Musulmans de Villejuif d’un lieu à un autre en lui promettant la construction d’une mosquée qu’elle présente comme un lieu « enfin digne », ignorant totalement l’existence de la mosquée Rachad.

Nous rencontrons à plusieurs reprises les dirigeants de l’AMV, leur expliquons que la municipalité les balade en fonction de sa stratégie immobilière, mais aussi de sa stratégie classique de subordination de toute la société civile au Parti. Ils comprennent notre raisonnement, peut-être même l’approuvent-ils, mais ont du mal à résister à la tentation d’accepter le gros don que leur propose le parti.

Et finalement, il s’agira d’un don de 2.1 millions d’euros, offert par les contribuables : une ancienne gendarmerie que le Conseil général souhaitait transformer en centre d’hébergement d’urgence. Ou plutôt non ! L’opération est encore plus perverse. Le terrain sera payé sous la forme de 12 appartements à prélever sur une ZAC, contre laquelle tous les riverains sont mobilisés ! Et les musulmans auront la responsabilité de raser le centre d’hébergement…

Et bien sûr le PCF fait diffuser un tract dénonçant notre hostilité à l’opération, contrebalançant (espère-t-il) la sympathie que nous avons acquis auprès des fidèles de Rachad ou des mamans musulmanes… Un tract à 2,1 millions d’euros !

Nous nous trouvons donc pris entre deux feux : les « républicains laïcards » qui refusent l’existence même de la religion musulmane ou du moins son droit d’exercer ses rites « seul ou en commun, en public ou en privé » (selon les termes de la Déclaration universelle des droits de l’Homme) et de l’autre côté le Parti communiste qui essaie d’acheter une partie des musulmans en lui offrant ce cadeau empoisonné et contraire à la loi de 1905.

Religion

La question religieuse ne peut donc absolument pas être ignorée à Villejuif.

Tout d’abord à cause de sa proportion notable de familles immigrées venues du Maghreb, d’Afrique de l’Ouest, de Turquie, des Comores...

Or, la plus grande partie des militants, même à la « gauche de la gauche », issus de cette immigration, reste musulmane ou se sent telle, comme les juifs se sentent juifs même quand ils sont athées : par réaction au stigmate. Cela nous avait frappé lorsque nous avions rencontré, Natalie Gandais et moi, AC le feu à Clichy sous Bois. Nous avions constaté avec étonnement que ces militants, qui hésitaient entre le NPA et EELV, pratiquaient le ramadan. Beaucoup plus largement, tous ces enfants d’immigrés, même athées voire libertins, considèrent que les attaques des gouvernements successifs contre leurs mères ou leurs sœurs portant foulard ne sont qu’habillage d’un racisme contre eux. La distinction entre islamophobie et racisme existe (notamment chez des immigrées iraniennes de Villejuif) mais pas toujours perçue, pas en tout cas chez les maghrébins.

Pour moi, qui ai fait mes premières armes politiques comme chrétien de gauche (j’ai signé en 68 la lettre au Pape "Si le Christ voyait ça", j’ai participé à "Chrétiens pour le socialisme" de Bernard Lambert, avant de me détourner de la religion suite à l’encyclique Humanae Vitae), ce n’est absolument pas une surprise : le réveil à la conscience politique des immigrés, apres la douche froide sur la Marche de l’Égalité il y a 30 ans, reprend exactement l’itinéraire des chrétiens de l’Ouest français dans les années 1960. Il suffit d’attendre... et de dialoguer.

Or la discussion n’est pas simple. Par exemple, ces militants issus de l’Islam, même à la gauche de la gauche, restent très largement homophobes et désapprouvent le mariage pour tous (comme nous l’avions déjà observé, lorsqu’en 2004 je conduisais la liste européenne des Verts en Ile de France, en plein mariage gay de Bègles). On a des discussions très intéressantes. Certains en sont désormais à désapprouver l’homophobie, tout en désapprouvant le mariage pour tous, mais en concédant avec étonnement que, parmi les féministes, ce sont des lesbiennes qui se battent pour le droit de leurs mères ou de leurs sœurs à porter un foulard !

De l’autre côté, la discussion est tout aussi orageuse avec les "blancs" qui perçoivent l’Islam comme religion essentiellement antirépublicaine et antiféministe, et à ce titre devant être combattue et non pas « respectée » et encore moins d’exercice "garanti" par l’État (conformément à l’article 1 de loi de 1905). Bref, plus personne ne sait exactement ce que signifie la tolérance ou la liberté religieuse, et encore moins la laïcité.

Logement

Autre enjeu de cette campagne : l’urbanisme et le logement.

J’ai analysé ailleurs les raisons de la soif bâtisseuse du Parti communiste Villejuifois (complètement soutenu en cela par le PS villejuifois) : intérêt financier, par le biais de son promoteur attitré, la SADEV, intérêt clientéliste, par la distribution de places dans les HLM.

Cette fièvre bétonneuse, dans une ville déjà anormalement dense, a bien entendu reçu le secours du discours mégalopolitain aujourd’hui en vogue... au nom de la défense des terres agricoles de la Seine et Marne. Sauf qu’ici elle se traduit par le bétonnage de nos derniers espaces verts, de nos derniers terrains agricoles.

La bataille s’est donc engagée contre le PLU voté en urgence à la veille des élections et contre deux ZAC qui ne sont pas encore validées. Il y a d’une part la ZAC Campus Grand Parc qui s’appuie sur le projet médical (que nous approuvons avec des nuances) Cancer Campus et sur l’arrivée d’un métro, pour démanteler une partie du parc départemental des Hautes bruyères et bétonner les derniers terrains agricoles de la ville. Il y a d’autre part la ZAC Louis-Aragon qui bétonne une partie du pavillonnaire et le dernier terrain en pleine terre à proximité du centre-ville.

Si la ZAC Campus-Grand Parc est au fond la plus dangereuse en ce qu’elle démantèle un corridor de biodiversité et une coulée verte qui nous protège de la pollution de l’autoroute de l’Ouest, c’est surtout la seconde qui a provoqué une levée de boucliers. Et les principales animatrices ou animateurs de la résistance se retrouvent tout de suite au noyau de la constitution de notre liste.

Mais évidemment le PC et le PS cherchent des justifications. Elles sont faciles : il faut bâtir, et bâtir du social. D’où leur projet de porter la part de l’habitat social de 38 à 40%, en imposant une règle de 50% de logements sociaux dans les futures constructions des ZAC.

Or la population des cités HLM est déjà unanime contre cette stratégie, alors même que certains demandent des appartements plus grands ou pour leurs propres enfants. Incohérence du dernier arrivé qui ferme la porte derrière lui ? Le problème est beaucoup plus profond.

Villejuif est une ville pauvre dont les quartiers populaires sont largement peuplés de pauvres, souvent précaires, qui perçoivent leur entassement dans des cités comme une forme d’exclusion. Les HLM construits depuis 20 ans sont pourtant spacieux, de bonne facture. Mais laissés à l’abandon aussitôt que construits, et parasités par le narco-trafic. Au Vercors, que je parcours avec Nadia, une Marocaine de la liste qui en fut l’âme résistante, une tour est restée en panne d’ascenseur 14 mois, il fallait monter par un escalier sordide squatté par les dealeurs.

Ces Villejuifois veulent qu’on s’occupe d’eux avant de s’occuper de gens qui viendraient plus tard dans les nouveaux bâtiments. Or la ville n’a plus les moyens de leur assurer les services sociaux (centres de santé, Maisons pour tous, entretien du parc HLM) de jadis, et par principe idéologique étatiste refuse l’économie sociale et solidaire. Le temps n’est plus où l’ascenseur social fonctionnait à plein et il suffisait du coup de pouce des HLM pour assurer la sortie des bidonvilles. Aujourd’hui le parc HLM villejuifois fonctionne comme un descenseur social livré à l’économie de la drogue, qui a pris le pouvoir depuis une dizaine d’années dans la totalité des cités, y compris au centre-ville.

Cette modification profonde apporté par le néo-libéralisme, par rapport au « fordisme » des années 60, nous a amenés, Guy Dreux (économiste, spécialiste de politiques sociales qui a rejoint notre liste) et moi à rédiger un article de fond : qu’est-ce, aujourd’hui, une politique sociale du logement ?. Il s’agit avant tout de rétablir la mixité sociale (d’où l’importance des lois Duflot pour la norme de 25% partout) et d’assurer l’accompagnement du logement social (tranquillité publique, économie sociale et solidaire) et pas seulement la politique du chiffre de logements bâtis.

Mais il est clair qu’une partie de la gauche villejuifoise continue à fonctionner très sincèrement sur les anciens modèles, même si elle concède qu’il vaudrait mieux construire des HLM dans des villes qui n’en ont pas.

Tranquillité

Autre sujet que nous avons dû réviser, nous écologistes de gauche : la question de la sécurité. Ou plutôt de la tranquillité : à la fois la réalité et le sentiment de la sécurité. « Ne plus avoir peur ».

Dès la campagne de Villejuif Autrement de 1995, nous avions été les premiers à nous préoccuper d’une politique de tranquillité publique dans la ville.

Mais alors que nous enquêtons sur les problèmes d’urbanisme du centre-ville, nous sommes effarés par la montée du sentiment d’insécurité, y compris à cet endroit. Nous décidions d’organiser en catastrophe (en juillet) un Atelier « Sécurité » où, sur les conseils du maire de Sevran, nous invitons deux grands spécialistes de tranquillité publique, un ancien grand flic Serge Supersac et un ancien voyou, Yazid Kherfi.

Je lis par ailleurs les premières feuilles du rapport Mechmache-Bacqué sur la « réforme radicale de la politique de la Ville », qui insiste sur a nécessité de mettre en place des « îlotiers » contrôlés par la population (extrait ici).

Dès nos premiers tracts, rentrée 2013, nous avançons une politique articulée de tranquillité publique, se fondant sur l’insertion professionnelle et sociale des jeunes, et développant ensuite la stratégie Mechmache-Supersac-Kherfi : médiateurs, éducateurs, police de proximité.

C’est le dernier point qui fait problème ! Dans la tradition de gauche, on est contre la police municipale. Or nous savons que depuis Jospin la loi refoule de plus en plus la police de proximité préventive vers la responsabilité locale, celle du maire. Autrefois d’ailleurs cette police était municipale (les « sergents de ville »). C’est Pétain qui l’a nationalisée pour des raisons politiques évidentes, et la Libération a conservé la Police nationale pour des raisons aussi évidentes : la Guerre froide. Pas question de rendre la police aux maires communistes qui contrôlaient toutes les banlieues rouges. Mais aujourd’hui tout transfert de responsabilité de l’État central vers le local est considéré comme un inadmissible « désengagement de l’État » et un transfert de coûts vers les communes.

Nous en sommes parfaitement conscients, mais que faire ? Enjoindre en boucle à l’État d’offrir aux communes des ilotiers, alors que l’on sait parfaitement qu’il ne le fera ? Ou reconnaître l’évolution législative des années 2000 qui rend aux communes la responsabilité de la police préventive (« administrative ») de proximité ? Le PCF, imperturbable, campe sur la réforme de Pétain.

Sous la pression de la population affolée, nous acceptons d’assumer la seconde solution. Nous avons déjà quelques idées sur la façon de recruter cette police, et de la financer.

Mais les choses ne sont toujours pas simples. Nous invitons Mohamed Mechmache à l’un de nos débats. Et il laisse tomber, en passant, qu’il ne voit pas pourquoi on paierait deux fois des impôts pour deux polices différentes ! Argument assez faible : on paie bien des impôts locaux pour les écoles communales. Bon, on comprend qu’en fait son problème est un désaccord avec le maire de Noisy-le Grand sur le recours à la répression policière, plutôt que de répondre à une demande de participation politique de la part des jeunes des cités.

Quant à nous, qui voulons l’application intégrale du rapport Mechmache, nous savons que nous ne pouvons guère compter sur l’État de Sarkozy ou de Valls…

Alliances

On l’aura compris : cette campagne se déroule dans un chaos idéologique qui bouscule les repères classiques droite-gauche (ce qui ne surprend pas des écologistes) et nous pose de redoutables problèmes d’alliance de second tour. . La population nous enjoint de faire l’alliance de toute l’opposition pour chasser une équipe « dont plus personne ne veut » (ce qui est exagéré, mais majoritairement vrai).

A l’intérieur du camp PCF - PS, la guerre fait rage entre PCF et PS. Au sein du Front de Gauche, les électeurs du Parti de Gauche ne comprennent pas pourquoi le PCF fait tant de place au PS, mais au sein même du PCF la discorde règne, pour la même raison et bien d’autres.

Mais le dégout d’une politique soi-disant progressiste qui fait souffrir la population ne se traduit pas par un choix clair en notre faveur. D’une part EELV reste plombé par le soutien de sa direction à la politique gouvernementale. D’autre part, la rage contre la municipalité PC-PS additionnée à la rage contre le gouvernement PS-EELV pousse spontanément les électeurs qui nous disent « avoir toujours voté à gauche » à voter à droite, voir à l’extrême droite. C’est le cas d’un ancien du service d’ordre de Mélenchon, d’une farouche militante d’Eva Joly, qui se retrouvent sur l’une liste de droite (celle de JF Harel) , tandis que des cadres communistes nous donnent des conseils sous le manteau…

Par ailleurs cette droite, coupée en deux pour des raisons historiques que nous ne cherchons pas trop à élucider, n’est pas typiquement de droite. Il s’agit plutôt de personnalités qui se sont lancées il y a 9 mois dans une course à l’investiture UMP ou UDI. Celui qui a décroché le pompon UMP, mais aussi l’investiture du MEI de Waechter (associé à EELV), Franck Le Bohellec, n’est pas sûr d’avoir fait le bon choix, et nous assure que la « droite décomplexé » à la Copé n’a pas de place chez eux. De fait, ses militants ont régulièrement participé à nos Ateliers… Ils me font penser aux gaullistes de gauche que j’avais côtoyés sur la liste des Verts, Écologie 93, que je conduisais lors de la campagne régionale et législative de 1986 en Seine-Saint-Denis.

Du coup l’ambiance est étrangement détendue dans cette campagne qui risque de voir un parti perdre un bastion vieux de 80 ans. On se sert la pince et claque la bise entre toutes les listes, de vieux prolos communistes déconnent avec moi tout en distribuant leurs tracts tandis que Mme Cordillot fait huer Natalie Gandais « qui va s’allier avec la droite »… par une poignée d’employés municipaux rassemblés pendant leurs horaires de travail.

En fait nous bénéficions de la division entre ces deux listes de droite (une mystérieuse liste FN est apparue au dernier moment, mais elle est peu crédible et ne fait pas campagne). Mais nous pâtissons de la « scission Vidal », qui se présente comme « dissidence PS », alors qu’elle ne peut s’enorgueillir que du ralliement d’une ancienne élue Modem (l’autre étant sur la liste « UMP »), tandis que le seul « dissident » des élus PS actuels nous a rejoints…

Nous faisons donc le choix de laisser tomber la course aux logos, et de jouer à fond la diversité sociale et territoriale, la compétence et la créativité. Nous sommes (et ça se voit sur les photos)) la liste des intellectuels, des artistes et des quartiers, des plus terribles (Vercors et Lamartine) aux plus résidentiels. Bref, la liste écolo typique, alliance des « fort capital culturel » (mais particulièrement fournie en ingénieurs, du fait des problèmes urbanistiques de la ville et des chantiers de métros annoncés) et des « victimes des injustices territoriales », avec au milieu les infirmières et les institutrices.

Or la vieille classe ouvrière classique, il n’y en a presque plus à Villejuif (et nous nous enorgueillissons de la présence en « bonne position » d’un carrossier, délégué CGT Ile de France !). La liste PCF – PS se réduit aux cades de la fonction publique ou élus professionnels, les autres listes d’opposition étant dirigées par des chefs ou cadres supérieurs d’entreprises, suivis par des colistiers un peu moins « colorés » que les nôtres (nettement moins, par délimitation politique, dans le cas de Vidal).

Difficile donc pour les électeurs de trancher entre les listes d’opposition à Mme Cordillot. Nous verrons demain soir, mais, si certains augures nous donnent en tête dans certains quartiers, nous ne croyons guère gagner au premier tour, ne serait-ce qu’à cause de la scission Vidal. Nous serons donc obligés de fusionner…

Ce à quoi, encore une fois, les Villejuifois nous pressent, ce que nous acceptons théoriquement, mais qui donne des picotements (et sans doute dans les autres listes aussi) dès qu’on l’écrit noir sur blanc.

Nous nous y décidons dès le 19 décembre. Nous proposons pour le second tour une liste de fusion sans étiquette, et posons nos « lignes rouges », nos exigences programmatiques minimales, publiées sur le site et sur toutes nos pages Facebook. Personne ne moufte. Je précise mon analyse sur le site EELV. Même absence d’écho. Trêve des confiseurs ?

Le 14 mars pourtant, Le Parisien 94 publie sa page « Municipales à Villejuif » et annonce la fusion au second tour des 4 listes de l’opposition républicaine. Toujours aucune réaction hostile. Alors le service politique du journal , sans aucun élément nouveau depuis le 19 décembre, en remet une louche par un billet incendiaire intitulé « L’accord Verts-UMP étonne », parvenant enfin à mettre le feu… dans les instances non-villejuifoise de EELV (les EELV villejuifois, du mooins ceux qui participent aux débats, étant unanimement sur la même ligne, dissidence Vidal comprise, évidemment. Le seul effet à Villejuif est de provoquer quelques inquiétudes dans les deux autres listes d’opposition (vous allez fusionner sans nous ?)

Natalie Gandais répond par un billet mesuré rappelant nos conditions du 19 décembre, qui provoque à peine quelques réflexions acerbes de quelques pro-Cordillot sur le forum correspondant. Occasion de préciser quelques points (mais lisez vous-mêmes). Dans le porte à porte des cités de Villejuif, la population, inébranlable, nous exhorte : « Je veux bien voter pour vous, mais au second tour, s’il vous plait , faites l’union de toute l’opposition ! ».

Détail amusant : tous, absolument tous les commentateurs hostiles, dont Mme Cordillot, ont considéré comme évident que les conditions de L’Avenir à Villejuif seront rejetées par la liste PCF-PS et acceptées par les 3 autres…

Bon, le plus simple serait de gagner dès le premier tour. Et en tout cas, il faut arriver en tête de l’opposition demain soir. Car je vois quand même difficilement une ville de gauche se donner à un candidat étiqueté à droite au premier tour. Seule une liste conduite par Natalie Gandais sera en position de gagner le second tour.



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