Ingrid vivante ! Economie verte de marché.
par Alain Lipietz

dimanche 2 décembre 2007

Vendredi, je m’envole pour Vienne, où les Verts autrichiens organisent un colloque sur « l’économie verte de marché ». Le chauffeur du taxi me commente la prestation de Sarkozy la veille : « Démerdez-vous ! ». Les journaux bruissent du « voyage algérien » de Sarkozy. Une centrale nucléaire de plus vaut bien une déclaration antisémite ? Et je tombe sur "la" photo.

Ingrid

Dans les journaux : enfin, la preuve de vie d’Ingrid Betancourt ! J’avoue que depuis un an je commençais à avoir des doutes. Mais quelle photo terrifiante ! Francine me dira : « Elle est comme moi… ». Où est passée la jeune femme belle, super-dynamique, qui était notre « corresp’ Verte » en Colombie ?

Ingrid Bétancourt et ses enfants

Où est passée même la militante intraitable de la video de l’été 2003 ? Son visage aussi buté que brisé, ses mains ligotées, son regard tourné vers le sol expliquent pourquoi ce long silence : elle n’a pas voulu dire, pendant des années, les messages que ses bourreaux lui demandaient de lire.

Au retour, bouleversé, je regarde la video et je lis la lettre d’Ingrid à tous ses proches. Yolanda, sa mère, est choquée qu’une lettre aussi intime ait été rendue publique. Mais maintenant que c’est fait, il faut la lire, comme une prière quant on ne croit pas à la prière, pour l’honneur et le respect. Je la lis en pensant aussi à ses destinataires, et d’abord à Yolanda. Yolanda qui, depuis des années, chaque nuit, allait parler à sa fille, à la radio, comme des milliers de bouteilles à la mer, et qui sait maintenant que sa fille l’entendait.

Et demain je continuerai à écrire aux Farc en leur donnant du « camaradas », et je serrerai la main du Président Uribe. Parce que c’est aussi mon boulot. O, pardon me, thou bleeding peace of earth, That I am meek and gentle….

Et l’on comprend ce qu’a voulu dire le président Hugo Chavez quand son collègue colombien Alvaro Uribe lui a retiré la médiation : « Des choses sont en cours qu’on ne peut plus arrêter comme ça ». La lettre d’Ingrid le remercie d’ailleurs : « A Piedad [Cordoba, sénatrice colombienne et co-médiatrice)] et à Chavez, toute mon affection et mon admiration. » Oui, Chavez avait obtenu cette preuve de (sur)vie que les Farc n’osaient plus montrer, et les porteurs des bandes vidéos et des messages, pour la famille d’Ingrid et de quelques autres séquestrés ont été arrêtés par la police colombienne alors qu’ils se rendaient à quelque rendez-vous pour les remettre à des émissaires des médiateurs. Comme c’est élégant.

Chavez, on avait eu un débat (dieu sait pourquoi) sur son referendum, mercredi dernier à minuit, après celui sur mon rapport « Climat ». La droite espagnole tenait à taper sur son projet de constitution. Un libéral-démocrate, Marios Matzakis, avait fait observer que si l’Europe trouvait que le Venezuela s’éloignait des normes de la démocratie libérale, elle devait se poser à elle-même la question de ses propres responsabilités et s’en excuser devant le peuple Vénézuélien. J’avais abondé dans son sens : qu’on aime ou pas cette constitution, il faudra respecter le vote de ce dimanche 2 décembre, dont rien dans le comportement de Chavez depuis des années n’indique qu’il soit faussé. J’avais rappelé la réalité de la domination écrasante des medias privés, à l’opposition virulente, insultante, et avais posé la question : la très « État-de-droitiste » Europe n’avait pas paru soutenir le putsch militaire d’avril 2002 contre le président Chavez ?

Économie verte de marché

Vendredi soir, très intéressant débat organisé par les Verts à Vienne sur ce que les Verts Allemands appellent la « Green Market Economy », jeu de mots sur l’appellation allemande du keynésianisme ou du fordisme, « l’économie sociale de marché. »

J’interviens pour expliquer fermement qu’une économie verte de marché est forcément une économie sociale verte de marché, car on ne peut pas séparer le social du vert. Autrement dit, le marché doit être encadré par des lois et accompagné d’autres formes de services aux citoyens (services publics et tiers secteur), mais ces lois et ces services sont tout autant sociaux qu’environnementaux.

Je donne deux exemples :

- Sur le plan interne, le « Grenelle de l’environnement » français a accouché d’un consensus pour une taxe carbone. C’est déjà un recul (sans doute imposé par Nicolas Hulot) par rapport à la position traditionnelle des Verts et même de la Commission européenne : une taxe qui devait plutôt être une taxe « énergie-carbone ». C’est-à-dire que même la consommation d’énergie non productrice de gaz à effet de serre devait être freinée par une taxe, car toute production d’énergie (nucléaire, agrocarburants) provoque des dégâts environnementaux. Mais bon. Aussitôt, l’Union Française des Consommateurs-Que Choisir, fidèle alliée des écologistes et de la Confédération paysanne depuis le début des années 1980 (affaire des veaux aux hormones), s’est prononcée contre cette taxe qui, se surajoutant au prix du brut, serait insoutenable pour les consommateurs les plus démunis.

Les Verts ont une quantité de réponses : on peut affecter une partie de la taxe carbone au financement des retraites, on peut évaluer le coût de la taxe carbone dans le panier du ménage ouvrier et précaire, et augmenter d’autant le Smic et les minima sociaux, etc.

- Sur le plan externe, j’explique les événements de la veille au Parlement européen et le vote sur mon rapport « Commerce international et climat ». Il ne faut en aucun cas que la défense du climat en Europe aboutisse à une délocalisation de l’industrie européenne et des emplois correspondants. C’est possible (taxe compensatrice aux frontières de l’Europe, inclusion de toute l’empreinte-CO2 des importations dans le système européen des quotas, comme pour l’aviation), mais encore faut-il avoir le courage de le décider.

Bien sûr, comme toutes ces dernières semaines, une bonne part du travail de mes trois assistantes est consacrée à la préparation du colloque de jeudi 6 prochain, à l’Assemblée nationale, sur « Amnistie... Amnésie... Impunité... Problèmes de la justice transitionnelle. ». Dépêchez vous, il y a encore de la place, mais il faut s’inscrire.

P.S. du lundi matin.

Finalement, Chavez perd (de peu) son référendum. La constitution bolivarienne de 1999, très démocratique (et très religieuse), ouverte surtout explicitement à une Union des Nations d’Amérique du Sud, reste en vigueur. Sans doute pas si mal, d’autant que le président reconnaît très sportivement sa défaite. Il lui reste à se former dare-dare des dauphins…

Voir le débat ouvert sur ce résultat sur le site de la revue Mouvements



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