Les Verts face aux crises


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Dimanche 12 octobre 2008

Ce week-end, réponse des Verts européens à la quadruple crise évoquée dans mon blog de début de semaine. C’est à Montreuil (présidence française oblige), ce qui résout pour moi la question de la veille de Francine, tout en me permettant de présider trois débats : sur la crise énergie-climat, sur la crise financière, sur la « répression graduée » sur internet.

À l’heure où les Verts européens se réunissent (jeudi soir), les maladresses initiales de la présidence française, le jeu perso de l’Irlande et de l’Allemagne, le libéralisme invétéré du président de la Commission, Barroso, et de son commissaire au Marché intérieur Mac Greevy, paralysent l’Europe face à la crise financière venue des États-unis. Or, de l’autre côté de l’Atlantique, le premier refus du plan Paulson, dû à l’alliance des Républicains et d’un « anti-wall-streetisme » démocrate, est en train de précipiter le krach général.

J’ai écrit dans un blog précédent que ceux des « anti-libéraux » qui avaient voté Non à l’Europe politique (choisissant d’en rester à l’ultra-libéral traité de Maastricht-Nice) s’étaient tiré une balle dans le pied, mais ceux des Représentants américains qui avaient voté Non au plan de consolidation des banques, croyant faire plaisir à leur électorat populaire, s’étaient tiré une balle dans la tête. C’est bien ce qui est en train de se passer : alors que l’Europe de Maastricht-Nice souffre de moyens institutionnels trop faibles pour mener une politique correcte, les Etats-Unis, qui en ont tous les moyens, tardent d’une dizaine de jours à appliquer les bonnes mesures d’urgence, provoquant l’effondrement général des bourses... et donc des fonds de retraites de la grande majorité des travailleurs américains ! Cela dit, la crise ne vient pas de la finance mais des profondes inégalités sociales et de l’épuisement des ressources naturelles provoqués par 30 ans de libéral-productivisme. Un plan d’urgence financier est nécessaire, mais pas suffisant.

C’est sur ce point que s’est réuni à Montreuil le groupe Verts/ALE du Parlement, conjointement avec le Parti Vert européen.

Pourquoi Montreuil ? Parce que face à la présidence de l’Union par Sarkozy, Montreuil symbolise la première ville de plus de 100 000 habitants arrachée par une liste conduite par une Verte, Dominqiue Voynet, à la vieille gauche impuissante. Une préfiguration de la liste de rassemblement des écologistes pour l’Europe que nous préparons pour 2009.

Climat

Dès le vendredi matin, je préside le débat sur le paquet Énergie-climat.

Yannick Jadot, Kathalijne Buitenweg, Alain Lipietz, Nathalie Kosciusko-Morizet, Michèle Rivasi

J’en résumerai sommairement les conclusions en trois points :

- Le climat, ce n’est pas que l’énergie. L’agriculture, et en particulier ses émissions de méthane, est tout aussi importante.

- Quand il s’agit d’énergie, l’énergie la moins chère, la moins polluante, tout en étant la plus créatrice d’emplois, est, de très loin, celle qu’on ne consomme pas. Les économies d’énergie et la croissance (oui, oui…) de l’efficacité énergétique devraient être les axes directeurs d’un nouveau modèle de développement de sortie de crise.

- Ce nouveau modèle – équivalent au New Deal rooseveltien face à la crise de 1929, mais prenant en compte la crise écologique – devra non seulement « prendre en compte » l’intérêt des plus démunis, mais mobiliser chacun d’entre nous. Les collectivités locales (et jusqu’aux assemblées de copropriétaires !) seront les véritables acteurs du New Deal planétaire qu’esquisserait un accord pos-Kyoto.

Autrement dit, pour parler le langage des économistes, de même que la crise de 1929 a eu pour solution le fordisme (c’est à dire la relance par la consommation populaire, notamment celle de l’automobile, avec une forte implication de l’État), le modèle de sortie de la crise du libéral-productivisme doit être fondé lui aussi sur la régulation publique, mais avec une forte participation populaire, et sur la production de biens économisant les ressources planétaires.

Vendredi après midi, pour m’occuper de Francine, je sèche le second débat (sur les OGM)

José Bové, Marie-Hélène Aubert, Friedrich-Wilhelm Graefe zu Baringdorf, Jean-Paul Besset

, et reviens présider le troisième débat, sur la crise financière.

Crise financière

J’introduis le débat en reprenant l’analyse déjà présentée par mon interview dans Vert « La première crise socio-écologique du capitalisme ». Jérôme Gleizes, membre du collège exécutif des Verts français, approfondit l’analyse sur un ton plus scientifique, reprenant nos travaux selon l’approche de la régulation. Il commence d’ailleurs par souligner que ceux qui croient que la crise actuelle part du financier pour se propager vers la sphère réelle et pas l’inverse - comme nous, Verts, le disons - commettent la même erreur que ceux qui confondent « les lois exotériques et les lois ésotériques du capitalisme ». Remarque amusante en un sens : j’avais effectivement déterré cette distinction dans les dernières pages du livre 4 du Capital. Mais je suis un peu gêné par l’usage du mot « ésotérique » pour désigner les processus de fond, car le mot « ésotérique » est perçu aujourd’hui comme « mystérieux », alors que ces phénomènes de fond (la paupérisation du salariat, l’épuisement des ressources naturelles telles que la raréfaction de l’énergie, des aliments et de la capacité de recyclage des gaz à effet de serre par l’écosystème planétaire) sont beaucoup plus concrets et tangibles, pour la plupart des gens, que la crise financière qui n’en est qu’une manifestation (« exotérique »).

Pascal Canfin, Vert et collaborateur d’Alternatives économiques, fait un exposé très clair et détaillé de la manière dont cette crise réelle s’est transférée dans la crise financière (crise des subprimes, titrisation etc). Pierre Joncker (eurodéputé belge) explique nos difficultés, au niveau du Parlement européen, à faire légiférer pour en finir avec l’économie casino. Enfin, le politologue Stéphane Rozès vient nous rappeler que la peur de la crise n’entraîne pas forcément un soutien à ceux qui ont des solutions intelligentes.

Stéphane Rozès, Pierre Joncker, Alain Lipietz, Pascal Canfin, Jérôme Gleizes

Ce qui me permet de rebondir dans ma conclusion sur les conséquences politiques pour la prochaine campagne européenne. Nous nos attendions, il y a quelques mois, à une campagne centrée sur la crise écologique, et notamment la crise climatique, et patatras : elles seront dominées par la crise économique. Notre campagne devra donc être autant sociale qu’écologiste. Puis je reprend l’analogie avec la crise de 29 qui fut celle du libéralisme à l’ancienne. Face à cette crise, comme l’a montré Karl Polanyi, tous les concurrents à la sortie de la crise se réclamaient d’une forte intervention de l’ État : les staliniens, les socio-démocrates et les fascistes. C’est exactement ce qui est en train de se passer aujourd’hui, où il devient ridicule de se proclamer antilibéral : tout le monde l’est, sauf quelques irréductibles irlandais ou tchèques !

Et nous voyons en effet se dessiner plusieurs alternatives, donnant beaucoup plus de poids à l’État. Celle de la droite qui utilise l’État pour renflouer les riches (Berlusconi, Sarkozy etc, même si leur « fascisme » n’est pour le moment qu’un « télé-fascisme ») ; à l’autre extrême, les partisans d’une sortie mythique et ultra-autoritaire du système, dont les plus forts représentants sur la planète sont pour le moment les islamistes... Et puis nous, qui représentons un réformisme radical donnant plus de poids à l’État, mais avec plus de participation populaire que les Rooseveltiens, et comme eux, préconisant un re-partage des richesses, mais en donnant plus de poids à la croissance du temps libre et de la production de biens favorables à la planète.

Et, je le rappelle : dans les dix premières années qui suivirent la crise de 1929, ce furent les fascistes qui l’emportèrent en Europe. Pourquoi ? parce qu’ils parvinrent à susciter plus d’enthousiasme autour de leurs valeurs (le chef, l’ordre, la nation). La « quadruple crise » n’et donc pas pur pain béni pour les Verts. Pour faire valoir leurs solutions, ils devrons susciter l’enthousiasme. La révolution écologistes sera populaire et joyeuse ou ne sera pas.

Internet

Nouvel atelier GVPE-PVE, dimanche matin à Montreuil, avec les militants de La Quadrature du net. C’est le groupe qui s’est mobilisé, autour de Philippe Aigrain (dont j’apprends à cette occasion qu’il va sortir in bouquin chez In Libro Veritas) , face à la loi Albanel « Propriété intellectuelle sur internet », dite « de la riposte graduée ». Il s’agirait, après avertissement, d’interdire l’accès à Internet les personnes qui échangeraient des fichiers (de musiques, de films) dont ils ne posséderaient pas les droits, et cela, par décision administrative, sans passage par le judiciaire, et sur dénonciation des « Majors » de la production-distibution culturelle qui auraient le droit d’enquêter sur les messages privés que s’envoient les internautes !

Atelier Paquet télécom et riposte graduée

On se souvient qu’au Parlement européen Jacques Toubon et quelques autres UMP avaient réussi à introduire dans le « paquet Télécom » des « cavaliers législatifs » instillant des éléments de la loi Albanel dans la législation européenne. Les militants de La Quadrature du net avaient alerté les euro-députés, et grâce à l’amendement 138 déposé par Dany Cohn-Bendit et Guy Bono, le Parlement européen avait affirmé que, conformément à la Charte des droits fondamentaux, aucune incursion dans la correspondance privée, fut-ce par internet, ne pouvait avoir lieu autrement que par une décision judiciaire (motivée par exemple par la lutte contre le terrorisme). Mais, en même temps, quelques petits amendements avaient été adopté dans le rapport Harbour sur la prohibition des « contenus illicites » dans les messages internet.

Toutefois, malgré les dénégations et tentatives d’intimidation de la présidence française, la Commission européenne a précisé cette semaine que le vote de l’amendement 138 interdisait à la France d’introduire la « riposte graduée ».

Participent à l’atelier plusieurs députés européens ou leurs assistants, et quelques membres du PVE particulièrement mobilisés.

Les militants de La Quadrature du Net sont légitimement fiers de leur rôle de lanceur d’alerte. Il faut dire que le cas est nouveau : d’habitude, c’est la législation européenne qui « descend » sur les législations nationales (cas de la directive Bolkestein), et, à ces moments-là, ce sont les structures européennes de la société civile qui donnent l’alerte (par exemple la Confédération Européenne des Syndicats organisant des manif dès Avril 2004 contre la directive Bolkestein). Ici, on assiste à la tentative d’un pays d’utiliser sa présidence pour aménager la loi européenne afin de légitimer par avance une loi nationale !

Le débat est très riche. Les militants de La Quadrature du Net soulignent qu’Internet, comme autrefois la Poste, n’a prospéré que par le fait d’être un canal totalement neutre par rapport à son contenu, où chacun est en position d’être émetteur ou récepteur (peer-to-peer). C’est ce qui lui permet d’être universel. Si on viole cette neutralité des « tuyaux », les « contenus illicites » inventeront d’autres protocoles pour faire passer leurs messages. Ils soulignent par exemple que, selon leurs conversations avec la police, il est beaucoup plus facile de traquer les pédophiles et les nazis ou les terroristes lorsqu’ils utilisent internet que s’ils utilisaient des protocoles non publics.

Le débat s’oriente alors vers la question des « contenus illicites ». Certains contenus sont vraiment en eux-mêmes illicites (racisme, pédophilie, terrorisme). Mais à ce moment là il existe déjà du droit commun. Mais ce qui est visé comme « illicite » sous le faux nez de la lutte contre la pédophilie ou le terrorisme, c’est le droit de transférer un contenu parfaitement licite (comme une musique), mais dont l’émetteur n’a pas la propriété.

On abouti alors à un débat sur la propriété intellectuelle : comment rémunérer les inventeurs ou les artistes sans offrir une rente aux Majors qui les distribuent par d’autres techniques ? Et d’ailleurs, jusqu’à quel point une contribution au patrimoine intellectuel de l’humanité doit-elle être rémunérée, et comment ? Un débat que nous avons déjà eu entre Verts européens !

La députée autrichienne Eva Lichtenberger explique son projet de définir un nouveau statut du copyright plus conforme à la nature de bien public de la création intellectuelle. Mais j’insiste sur la caractère matériel de la réalisation de ces créations : une interprétation musicale implique des musiciens, des preneurs de son, qui doivent bien être rémunérés. Il faut alors coupler le problème avec celui du statut des intermittents du spectacle, etc.

Adresse de cette page : http://lipietz.net/?breve319

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