Revers à Bordeaux.

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Mercredi 31 janvier 2007

L’audience du jugement en appel de la SNCF, n’a pas, hier, tourné à notre avantage.

Notre avocat Rémi Rouquette a remarquablement argumenté, reprenant les moyens de fond et de droit de ses deux mémoires (voir le blog de lundi). Les deux avocats de la SNCF se sont excusés de ce qui semblait, dans leur dernier mémoire, être une négation des souffrances de nos parents. Mais ils ont à nouveau avancé les 3 mêmes arguments : « Nous ne sommes pas un service public, nous ne relevons pas du Tribunal administratif. Il y a prescription. Nous ne sommes pas responsables puisque nous étions réquisitionnés ».

À noter le caractère souvent contradictoire de leurs deux interventions. Contradictions internes : un des avocats n’hésite pas à dire : « Nous n’avons pas trouvé les ordres de réquisition parce qu’ils étaient oraux, mais si vous insistez nous pourrons les retrouver ». Là-dessus, Rémi a brandi un ordre de réquisition pour une compagnie de cars, prouvant ainsi que ces documents de l’époque étaient faciles à retrouver s’ils avaient vraiment existé. Depuis 6 ans que la SNCF les cherche désespérément dans ses archives ! Contradiction entre eux deux : Maître Baudelot explique que « la manière dont la SNCF transportait les juifs n’était pas l’application directe de la législation de Vichy » (argument qui lui permet de dire que l’on pouvait plaider contre la SNCF malgré l’arrêt Ganascia). L’autre, Maître Ganaire, « déclare solennellement que les conditions atroces dans lesquelles la SNCF transportait les juifs étaient absolument contraintes par l’État français » (ce qui, on l’a établi à l’instruction, est d’ailleurs faux : la consigne de Bousquet était de fournir à boire aux transférés). On pourrait multiplier ainsi les exemples.

La parole est alors au Commissaire du gouvernement, c’est-à-dire le juriste qui donne à la Cour son point de vue sur l’ensemble de l’instruction (qui est rappelons-le, entièrement écrite, et dont vous trouvez sur le site de Rémi, la partie qui nous concerne). Il va faire une intervention extrêmement brève, peu argumentée, ne répondant ni à la totalité des questions, ni à la totalité des moyens soulevés, cinq fois plus courte que les remarquables conclusions de Truilhé à Toulouse.

Sur la question de la compétence de la justice administrative, il est très clair : l’arrestation des juifs était un acte de police administrative, et tous les rouages de cet acte relèvent de la justice administrative. En revanche, sur la prescription, il reprend une jurisprudence contestable d’une Cour d’appel (relative au STO). « Les crimes contre l’humanité sont effectivement imprescriptibles, mais seulement au pénal. Dans les procès en réparation, rien ne dit qu’ils le soient. Il aurait fallu un jugement pénal préalable. Et depuis 1944, même si la SNCF mentait sur la réquisition, vous ne prouvez pas que vous lui avez posé la question ». Enfin, concernant la responsabilité de la SNCF, il déclare : « Que la SNCF ait été requise ou ait passé un contrat commercial avec l’État, quelles que soient ses fautes ou excès de zèle, c’était l’État le commanditaire, donc c’est lui qui doit payer ». En conséquence de quoi, il recommande à la Cour d’annuler la partie du jugement de Toulouse qui mettait un tiers de l’indemnité des 4 déportés à la charge de la SNCF, les deux autres tiers restant à l’Etat.

Nous sortons un peu abasourdis. Nous avions dîné la veille avec Raphaël Delpart, auteur des Convois de la Honte et avec Maître Boulanger, avocat des victimes de Papon. Il nous avait bien raconté la patience qu’il lui avait fallu pendant les très longues années du procès Papon, avec va et vient y compris à la Cour Européenne des Droits de l’Homme. Il nous console en nous disant qu’à son avis, la Cour (composée de 5 juges) n’avait pas l’air de suivre nécessairement les conclusions du commissaire du gouvernement.

Les caméras se précipitent vers nous. Ma sœur laisse exploser son indignation. Pour ma part, j’insiste surtout sur les problèmes que cela me pose en tant qu’élu français au Parlement européen.

En refusant ainsi l’application du principe d’imprescriptibilité des crimes contre l’humanité (personne, pendant l’audience, n’a contesté la participation de la SNCF à ce crime, puisque, en refusant de donner de l’eau aux juifs qu’elle transportait, elle participait déjà à la mise à mort des juifs), la Cour de Bordeaux, si elle suivait le commissaire du gouvernement, romprait avec la légalité internationale en la matière. Selon le droit international, les crimes contre l’humanité sont imprescriptibles sans distinction de juridiction. Plus précisément, en faisant une distinction entre ceux qui auront pu plaider au pénal pour désigner un responsable physique, et ceux qui ne l’auront pas pu parce que le responsable physique est déjà mort, la Cour irait à l’encontre d’une autre convention internationale, la Convention européenne des Droits de l’homme, qui pose l’égalité des victimes dans leur droit à la réparation.

Dans notre cas, la situation est simple. Le chef de la gare de Toulouse, qui a organisé les convois de la honte main dans la main avec le préfet de Toulouse (qui lui, quoique jamais jugé au pénal, reste condamné au civil par le jugement du 6 juin 2006 : la situation deviendrait ubuesque !) a été fusillé sur le champ par les cheminots et par les maquisards des Forces Françaises de l’Intérieur, lorsqu’elles sont rentrées dans Toulouse en août 1944. Cela signifie-t-il que les juifs ou les combattants de la République espagnole transférés depuis Toulouse, dès 1940, n’ayant jamais pu faire son procès ni celui de la personne morale SNCF (arrêt Ganascia), n’ont jamais eu droit à réparation de la part de la SNCF, même pas en 1950 ?

Et la Cour, si elle suivait les conclusions du Commissaire, inverserait à nouveau la jurisprudence de l’arrêt Papon, par lequel le Conseil d’État avait fait rembourser par l’État une partie des réparations que Papon avait été condamné à payer pour les crimes qu’il avait commis sur ordre de Vichy. Elle barrerait définitivement la route aux quelque 1800 demandes d’indemnisation des victimes, qui, à la suite du jugement de Toulouse, avaient cru enfin pouvoir demander réparation. Finalement, Papon, le bourreau, deviendrait le seul bénéficiaire de la "jurisprudence Papon" (par laquelle la République assumait enfin la responsabilité de l’État français), mais pour les victimes... désolé, c’est prescrit.

Une telle honte nationale, qui discréditerait le Conseil d’État en faisant de l’arrêt Papon une fleur réservée à un très haut fonctionnaire, et qui relancerait la détestable tentation de la "délocalisation" à New York des procès pour crimes français contre l’humanité, dissuadera sans doute la Cour de suivre le Commissaire.

Je vais avoir l’air malin, moi qui, en tant que président de la délégation pour la Communauté andine, et suppléant de la délégation pour le Mercosur, appuie les efforts des victimes, des ONG et même des gouvernements progressistes, pour réparer les crimes commis pendant les "sales guerres" au Chili, en Argentine, en Uruguay, au Pérou, en Colombie, etc. Tous ces crimes seraient évidemment prescrits si on appliquait la loi française telle qu’interprétée par le Commissaire de Bordeaux : 4 ans pour l’État, 10 ans pour les entreprises de droit privé…

Le jugement de la Cour de Bordeaux sera rendu dans 15 jours.

Post-scriptum : pour une lecture commentée des Conclusions (ou plutot une "audition" : les conclusions du Commissaire du Gouvernement sont prononcées oralement par lui , et à toute vitesse) mieux informée juridiquement, voir le blog de ma soeur Hélène : "A-t-on perdu ?" et "Lorsque le bourreau a plus de droit que la victime"

PPS : Petite consolation narcissique : vous avez, avec 52500 "connexions jours" (c’est-à-dire connexions d’adresses IP différentes dans une journée) pour les 30 premiers jours de janvier, dépassé le précédent record des 30 jours de novembre 2006 (49500).

Adresse de cette page : http://lipietz.net/?breve210

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Forum du blog

Il y a 12 contributions à ce blog.
  • Revers à Bordeaux.

    c’est étonnant quand même que le commissaire du gouvernement se fonde exclusivement sur le rapport Bachelier commandé par la SNCF.

    Ainsi un ordre de l’Etat couvre la SNCF... Vive la responsabilité !

    Pour les transports vers les centres de mises à mort de Pologne, les autorités allemandes sont les commanditaires, ce sera un autre débat.

    Pour la prescrition, on pâsse de 10 ans à 30 ans ? Point de départ de 1998 à 1945. 2003 est le point de départ, l’arrêt PAPON qui revient sur l’arrêt GANASCIA.

    On vient en tout cas que " Auctoritas non veritas facit legem". Le Conseil d’Etat aura le dernier mot en droit...

    Antoine Rappoport


    Vendredi 2 février 2007 à 16h24mn01s, par antoine Rappoport (antoinerappoport@yahoo.fr)
    lien direct : http://lipietz.net/?breve210#forum1308
    • Revers à Bordeaux.

      Je n’ai pas le texte exact des conclusions du commissaire du gouvernement, j’ai seulement pris des notes à la volée.

      Mais si j’ai bien entendu, il reprend l’argument qui, selon lui, fonde la compétence de la justice administrative (c’est une opération de police administrative ) pour justifier dans un deuxième temps que, quelle que soit la nature du « l’ordre » de l’Etat à la Sncf (réquisition ou convention commerciale), de toute façon seul le client (l’Etat) est civilement responsable. Donc le tribunal de Toulouse aurait dû mettre la totalité de l’indemnisation à la charge de l’Etat.

      Portant Bachelier donne une idée de l’autonomie de décision de la Sncf : elle a négocié les conditions de transport, elle les a ensuite exagérées (pas d’eau alors que le télégramme aux préfets prévoyait « de l’eau », etc), se rendant ainsi directement coupable des souffrances, de la folie , de la mort des juifs pendant le transport.

      Et il y a en plus le problème de la prescriptibilité des crimes contre l’humanité au civil . Dans mon prochain blog, je parle de ce débat qui a justement eu lieu cette semaine au parlement européen.

      Enfin, avant d’en arriver au CE, il faut quand même attendre l’arrêt de la Cour d’appel de Bordeaux.


      Vendredi 2 février 2007 à 17h55mn19s, par Alain Lipietz (alain@lipietz.net)
      lien direct : http://lipietz.net/?breve210#forum1309
  • Revers à Bordeaux.

    Bleu-blanc-rouge. Parade sous l’Arc de Triomphe. Films sur la Résistance. Tous héroïques, les Français. Non… pas tous ? Fallait bien manger et faire vivre la famille… Les Allemands nous prenaient tout… Les juifs ? La Gestapo venait les chercher au petit matin, les entassaient dans des trains de wagons à bestiaux réquisitionnés, sans eau même en été, dans le froid terrible de l’hiver… François Mitterand : « Tout le monde allait voir Bousquet ». Ah, bon ? C’était des Français qui faisaient arrêter les juifs ? C’était des gendarmes français qui les emmenaient de chez eux ? Les trains étaient payés par l’occupant ? Des wagons à bestiaux au tarif 3ème classe ? Mais alors, on m’a raconté des salades à l’école (*) ? Bleu-blanc-rouge. Allez la France ! On-a-gagné- Parade aux Champs-Elysées. On-est-champions !

    Dans 15 jours, le jugement. J’espère, Alain Lipietz, qu’il sera conforme à votre attente – enfin, le plus conforme possible. Mais vous aurez de toute façon fait beaucoup avancer la réflexion sur cette époque. Et par seulement pour moi, j’en suis persuadé.

    Très amicalement

    (*) écoles « libres » jusqu’en 3ème, enseignement public ensuite.


    Jeudi 1er février 2007 à 15h03mn16s, par Joke (pj.mi@free.fr)
    lien direct : http://lipietz.net/?breve210#forum1304
    • Revers à Bordeaux.

      Pire que ça : les trains "Drancy -Auschwitz" étaient payés par un fond de spoliation des juifs, les trains internes à la France (comme Toulouse-Paris) payés par Vichy (donc avec les impôts des Français) et la Sncf a même fait payer la France libre... et sur un ton menaçant. Voir la fameuse ’"facture Schaechter".

      Pour la petite histoire , le contrôleur financier a mis son nez sur cette facture un an plus tard (en 45) et a objecté qu’il n’y avait pas les pièces comptables pour tous les wagons. Le nouveau chef de gare a juré que ces wagons (de déportation) étaient bien partis mais qu’il ne savait pas où étaient les pièces correspondantes, son prédécesseur ayant été fusillé sur le champ à la libération de Toulouse....


      Jeudi 1er février 2007 à 19h47mn16s, par Alain Lipietz (alain@lipietz.net)
      lien direct : http://lipietz.net/?breve210#forum1305
      • Revers à Bordeaux.

        Vous avez raison : j’étais très en-dessous de la vérité. Merci pour les précisions.
        Jeudi 1er février 2007 à 20h06mn47s, par Joke
        lien direct : http://lipietz.net/?breve210#forum1306
  • Revers à Bordeaux.

    Cher Monsieur Lipietz,

    Tout d’abord bravo pour votre courage, même si je ne partage à peu près aucune de vos prises de positions . ;-) .. Juste une remarque : la reconnaissance des souffrances des Juifs durant la 2ème guerre mondiale, ainsi que l’effacement d’un nombre considérable de familles (dont la vôtre) fait maintenant l’objet d’un consensus au sein de la Nation. Attaquer la SNCF peut être un moyen de voir reconnaître d’autres parties de la chaîne de responsabilité qui mena à cette horreur. Mais, au sein des Verts, n’y a-t-il pas d’autres combats plus actuels à mener pour que tout ceci ne se reproduise pas ? Les morts sont morts, paix à leurs âmes, mais ne croyez vous pas qu’un combat contre les Skandrani, Dieudonné et autres Ahmaninedjad sauverait plus d’innocents que cette réparation symbolique ??


    Mercredi 31 janvier 2007 à 18h23mn32s, par David (dmimoun@free.fr)
    lien direct : http://lipietz.net/?breve210#forum1300
    • Revers à Bordeaux.

      Vous avez raison, les journées n’ont que 24 heures, et il faut faire des choix. Vous pouvez constater sur mon site que je ne manque pas d’autres combats.

      Ce procès contre la SNCF fut le dernier combat de mon père, avec la lutte contre le tunnel de bouclage ouest de la A86 par la Cofiroute.

      Si nous n’avions pas été son épouse et ses enfants, il est peu probable que ma mère, mes sœurs et moi ayons de nous-mêmes entrepris une telle instance. Mais nous lui devions, comme à toutes les victimes, de la reprendre à sa mort pendant l’instruction.

      Et je vous rappelle que la cible princicipale de mon père était l’Etat français, plus particulièremùent le corps de la gendarmerie, jamais condamné pour sa participation à la Shoah ! La Sncf, service public particulier alors à 49% privé, n’a été spécifié qu’en cours d’instance pour sa particularité juridique (voir mon billet du 29). Cela dit , vous avez encore raison , ce fut l’occasion de "creuser" un appareil d’Etat particulier et de dissiper le mythe de la réquisition.


      Jeudi 1er février 2007 à 09h17mn46s, par Alain Lipietz (alain@lipietz.net)
      lien direct : http://lipietz.net/?breve210#forum1302
      • Revers à Bordeaux.

        Cher Monsieur Lipietz Je tiens à vous dire que votre combat contre la SNCF au nom de votre père m’est particulièrement précieux. Au contraire de ce que dit plus haut un lecteur, il est fondamental d’éclairer les combats d’aujourd’hui en décortiquant les mécanismes administratifs de l’horreur et les responsabilités. Jamais on ne remémorera assez ce qui s’est passé en 39-45, il faut absolument en faire prendre conscience aux générations qui suivent, sinon ça recommencera. Les trains de la SNCF étaient un instrument de mort au même titre que les camps nazis. Des lois, des hommes les ont fait fonctionner.

        Mon Grand-Père était du dernier convoi parti le 15 août 44 de Paris, il n’est jamais revenu. Aujourd’hui encore, mon Père, qui avait 11 ans en 44, ne peut pas en parler. Il n’ira jamais au tribunal, car rien ne peut réparer l’irréparable ; mais vous y êtes pour lui et pour les autres martyres. Merci


        Lundi 12 février 2007 à 23h15mn58s, par jacques Angot (jacques.angot@tiscali.fr)
        lien direct : http://lipietz.net/?breve210#forum1324
        • Revers à Bordeaux... mais coup de théatre !

          Cher Monsieur,

          Votre lettre me va droit au cœur . Ainsi, mon père (qui devait partir par le convoi suivant ) a vu partir votre grand père… Vous avez doute lu les voyages épiques de ces derniers trains, celui du 15 août vers Buchenwald et celui du 17 vers Auschwitz (par exemple dans le livre de Klarsfeld et le rapport Bachelier, partie 7-3-12). Ce qui est terrible en effet est l’effroyable bonne conscience de la Sncf d’aujourd’hui, pour qui « aujourd’hui comme hier » la Sncf devait faire rouler les trains au lieu de donner de l’eau… Et le Commissaire du gouvernement à Bordeaux semblait lui donner raison !!

          Mais vous avez pu voir qu’aujourd’hui la Cour hésite à le suivre… !


          Mardi 13 février 2007 à 00h44mn47s, par Alain Lipietz (alain@lipietz.net)
          lien direct : http://lipietz.net/?breve210#forum1326
        • Revers à Bordeaux.

          Je suis, comme Alain, émue par votre mel...

          Il fallait que l’optimisme de Papa rencontrât la science de son gendre, notre avocat, pour que ce procès puisse avoir lieu et que votre père et tant de victimes à qui la parole judiciaire avait été confisquée pendant 60 ans, puissent enfin être entendues.

          puisse le combat de Papa, libérer votre père de son silence pour qu’il puisse vivre enfin.

          Amitiés


          Mercredi 14 février 2007 à 10h35mn55s, par hélène Lipietz
          lien direct : http://lipietz.net/?breve210#forum1331
          • Revers à Bordeaux.

            Mon Grand père Pierre ANGOT fut,sous l’occupation, Président Directeur Général de la Régie Autonome des Pétroles et de la Société Nationale des Pétroles d’Aquitaine (qui deviendront plus tard ELF) . Le pétrole représentait naturellement un enjeu majeur pour l’Allemagne en guerre, qui voulait préempter les ressources françaises, notamment en Aquitaine où l’on avait trouvé des hydrocarbures. A ce titre, Pierre Angot fut amené à contrecarrer par sa ruse et son courage les tentatives de la Kontinentale Oel, qui voulait une collaboration "légale" qu’il repoussa sans cesse, et à retarder la prospection là où elle s’avérait prometteuse. Finalement, c’est en couvrant par son silence l’occupation par des FFI d’une usine de la R.A.P, où ils étaient venu prendre du carburant, qu’il fut piégé, arrêté, et déporté par ce tristement fameux dernier train du 15 août 1944.Il mourut à Buchenwald le 6 février 1945. Il fut cité à l’ordre de la Nation et décoré de la Légion d’Honneur à titre posthume, le 11 octobre 1946, laissant une veuve et 5 enfants, dont mon père.

            Je crois que depuis que j’ai parlé à Papa de votre procès, il le suit par médias interposés, non pas parce qu’il espère une quelconque jurisprudence de dédommagement : il rejette de toute son âme toute idée de réparation de l’irréparable ; mais plus encore que nous,il cherche à comprendre, et peut-être sera-ce l’occasion pour nous de parler en famille,pour évoquer des souvenirs très chers mais si douloureux qu’ils sont restés tabous et qui pèsent tant, 60 ans plus tard.

            Si je vous ai présenté mon Grand-père, ce n’est pas uniquement parce que j’en suis fier, c’est parce qu’il a montré que l’on pouvait être investi de hautes responsabilités dans une entreprise en pays occupé et résister de façon non-violente à l’ennemi ; Quel contraste accablant avec les dirigeants, cadres et employés de la SNCF (ou d’autres entreprises), qui ont contribué par leur "professionalisme" à l’entreprise criminelle nazie. Je ne suis pas juriste mais il me semble en vous lisant que la responsabilité de la SNCF comme personne morale (atroce jeu de mots) est évidente ; mais les entreprises ne sont-elles pas avant tout ce que les hommes (et en premier lieu leurs chefs) en font, avec leur éthique OU leur vénalité, et leur LIBRE ARBITRE ? Ou peut-on croire que, créatures monstrueuses devenues toutes puissantes, elles échappent au contrôle des hommes qui les ont créées et fait fonctionner ? "Les ordres venaient d’en haut", "On ne savait pas"...ça me donne le vertige. La responsabilité d’une personne morale n’a de sens que si celle des personnes physiques qui y oeuvrent en découle. Ces mêmes questions se posent à nous, aujourd’hui, quand nous faisons preuve, nous aussi, de professionalisme dans des entreprises peut-être pas criminelles, mais doûteuses pour le moins : par exemple, la production d’armes,ou l’exploitation corruptrice et prédatrice de l’Afrique, avec l’enrichissement d’une frange de l’humanité au détriment d’ immenses populations réduites à la misère et la violence...sans compter la destruction accélérée de notre écosystème... que vous défendez ardemment par ailleurs ! et voilà, la boucle est bouclée...ou je m’égare ? non, ce ne sont pas des mots, c’est la réalité ! En tout cas, au-delà de l’aspect juridique et de l’intérêt historique, votre procès est nécessaire et utile,pour la mémoire de nos chers morts et dans l’espoir qu’il contribue à remettre de l’éthique et de l’humain dans nos systèmes...Bon courage et de tout coeur encore, merci !


            Vendredi 16 février 2007 à 00h25mn43s, par Jacques Angot (jacques.angot@tiscali.fr)
            lien direct : http://lipietz.net/?breve210#forum1335
            • Revers à Bordeaux.

              Cher Monsieur

              Votre nouvelle lettre m’a particulièrement ému. Je ne vous ai pas répondu tout de suite car j’attendais de pouvoir mettre sur ce site une interview de mon oncle, co-plaignant avec mon père. Cela demande encore quelques délais, pas longtemps j’espère.

              Cette interview parle de mon propre grand père, le troisième homme de ce voyage. Lui avait une petite entreprise d’affinage des métaux non-ferreux. Il ne s’était pas déclaré comme juif et donc n’était pas inquiété jusqu’à ce que, comme à votre grand père, un industriel allemand vienne lui demander de travailler en association, pour le Reich. Il paya aussitôt ses ouvriers, ferma l’usine et partit avec la famille vers l’Espagne plutôt que de travailler pour les nazis…

              Dénoncé à Pau par un voisin qui le soupçonnait d’être juif, il se retrouva avec sa famille à Drancy (comme juif) et non à Compiègne (comme résistant) et par miracle ils « ratèrent » non le train du 15 (de Compiègne) mais celui du 17 (de la gare de Bobigny).

              Vous pouvez être fier de votre grand père , comme je le suis du mien (en fait mon « beau-grand-père », second mari de ma grand mère. L’autre, le père de notre père, que je n’ai jamais connu, est mort entre le ghetto de Varsovie et l’un des camps d’extermination correspondants, logiquement Treblinka, nul ne le sait).

              Et vous avez raison, et très bien compris l’enjeu, pour aujourd’hui et pour demain : celui de la responsabilité, même dans une situation bureaucratique. Les chefs de la Sncf (à l’époque à 49% privée : le CA était composé de barons du rail et de corpsards des Mines) avaient le choix. De mettre du sable dans les rouages, ou tout simplement de démissionner et trouver un autre boulot. C’est parce que ses chefs (et non la base résistante) étaient coupables que la Sncf est responsable en droit administratif. C’est ce que l’on appelle une « faute de service », c’est à dire une faute (en l’occurrence : un crime contre l’humanité !) commise à l’occasion de l’exécution d’un service public (et non dans leur vie privée). Et une personne morale est civilement responsable (c’est à dire qu’elle doit réparation) des fautes de service de ses agents (dirigeants ou dirigés, d’ailleurs).

              Les motivations des fautes des dirigeants de la Sncf n’ont guère été explorées par les historiens, à part Bachelier qui y consacre une partie de son Epilogue. Et ce procès, où la Sncf se contente de 1) contester qu’elle soit un service public, 2) dire que les fautes sont prescrites et 3) réaffirmer qu’elle était réquisitionnée, n’a guère permis de progresser, sauf que la troisième thèse n’est plus guère soutenue (les ordres de réquisition n’ont jamais pu être exhibés alors qu’on a la facture Schaechter), ce qui est un élément historiquement assez nouveau.

              Certes le Président Fournier n’en était pas à son premier poste « exposé ». Il avait été le premier chef du SCAP , ancêtre du Commissariat général aux questions juives. Il était farouchement nationaliste et anti-allemand, et voulait sans doute que les Français fassent eux-même le sale boulot qu’impliquait la « révolution nationale » pétainiste… D’autres sans doute pensaient comme Monsieur Mingasson aujourd’hui : « Aujourd’hui comme hier notre travail est de faire rouler les trains. » D’autres comme Bichelonne partageaient jusque dans l’ultra collaboration tout ou partie de l’idéologie nazie…

              Je comprends aussi votre père. Lors du procès de Klaus Barbie, où l’on a eu la tentation de le juger pour avoir torturé à mort le chef de la résistance Jean Moulin (finalement on s’en tiendra aux faits non prescrits et non déjà condamnés : les enfants d’Izieux), Simone Weil a fait observer : « les hommes et les femmes qui ont été déportés comme juifs étaient des victimes et n’ont jamais prétendu à être considérés comme des héros.Pourquoi chercherait-on à voir les héros comme des victimes ? » Cela se discute mais c’est un point de vue respectable.

              La tendance à confondre les résistants et les déportés raciaux a d’ailleurs entraîné toute une série de confusions que les historiens ont peu à peu dissipées. Entre les camps de concentration « politiques » comme Buchenwald (où l’on mourrait de privations et de mauvais traitements) et les six camps d’extermination comme Auschwitz (où on était assassiné par des machines spécialisées). Ou, dans le procès actuel, la tendance des avocats de la Sncf à confondre la situation du camp et de la gare de Compiègne (directement gardée par les Allemands, car elle était un objectif militaire évident pour la Résistance), et le camp de Drancy et la gare de Bobigny, qui ne traitaient essentiellement que des déportés raciaux, ce qui, malgré tout, n’était pas la préoccupation n°1 de l’armée allemande… laquelle en sous traitait la garde à la gendarmerie française.

              Mais pour les descendants, la sensibilité est différente : leurs parents furent tous victimes de la barbarie nazie et de leurs alliés français, et ils ont parfois du mal à comprendre pourquoi cette distinction… D’autant que finalement les collaborateurs collaboraient à tout !


              Mercredi 21 février 2007 à 01h03mn35s, par Alain Lipietz (alain@lipietz.net)
              lien direct : http://lipietz.net/?breve210#forum1343
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