Colombie : labos de paix dans territoires en guerre


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Samedi 25 février 2006

Jeudi 23, à midi, nous prenons l’avion pour Medellin, capitale économique de la Colombie, et chef-lieu de l’immense département d’Antioquia. De l’aéroport de Medellin un minibus nous emporte dans l’Est Antioquien, à une heure et demi de route. Là, dans cette zone montagneuse qui domine le moyen Magdalena, l’Union européenne tente désespérément d’entretenir des « laboratoires de paix ». Il s’agit d’ensembles de communes décidées à développer des formes de gouvernement participatif. Ce ne sont pas des “communautés de paix”, qui implique l’absence totale de toute force armée ! Au contraire, les « laboratoires de paix » essaient de se développer sur des territoires qui ne sont pas encore vraiment « pacifiés ». Concrètement, la municipalité où nous nous rendons, Granada, de 120 km2, est encore le lieu de passage des AUC et des groupes de guérilla. Les deux municipalités plus à l’Est sont quasiment reconquises par les FARC depuis la démobilisation des AUC. Les FARC obligent les paysans à cultiver de la coca et ont sanctuarisé ces cultures en semant des mines antipersonnel.

Granada a été le siège de batailles épouvantables. Tenue depuis des années par l’ELN, comme tout le moyen Magdalena, elle a vu l’effondrement de cette guérilla prise en tenaille entre le AUC remontant du Nord et les FARC venus du Sud. Les FARC ont bombardé la ville à coup de bonbonnes de gaz remplies d’explosifs. Au total, depuis l’an 2000, la population est passée de 20 000 à 6 000 habitants, les paysans se sont dispersés aux quatre coins de la Colombie. Et on n’observe pas de retour significatif.

Dans ces conditions, l’Union européenne, relayée une ONG italienne, le CISP, essaie tout de même de reconstruire les services publics, en particulier l’assainissement de l’eau, et de développer des centres de « capacitacion » rurale.

Dans le “laboratoire de paix”

Problème : comme les paysans ne sont pas revenus, c’est un peu prêcher dans le désert. Au centre de formation que nous visitons, cela fait plutôt mal au cœur, on a l’impression que seuls sont restés les plus faibles : les femmes et les handicapés. La misère et la maladie rongent les visages. Un jeune aveugle nous joue bien sûr l’Hymne à la Joie. Les femmes nous remercient avec effusion. Mais on se demande si l’argent ne serait pas mieux utilisé là où sont les déplacés : dans les villes.

Le petit violoniste aveugle

Dans le minibus, les Italiens nous expliquent, rigolards, que les FARC et les AUC sont dans toutes les structures de décision du laboratoire de paix pour savoir ce qui se passe. Gaby est très inquiète : « Mais quel est votre critère pour continuer quand même votre travail ? – Quand ils commencent à nous menacer, nous fermons et nous partons. Mais ça n’arrive pas souvent car ils respectent beaucoup notre travail. » J’essaie de rappeler à Gaby que dans le Mezzogiorno italien, si on veut faire du développement régional, il faut accepter qu’une partie des subventions aille à la Mafia…

Même problème à Medellin. Nous rencontrons Sergio Fajardo, le maire de Medellin. Bel homme, jeune, coqueluche des journalistes étrangères, Fajardo a été élu à la tête d’une liste citoyenne indépendante et mène une gestion apparemment exemplaire. Il nous explique d’emblée : « Je fais le travail le moins sexy du monde. Nous étions contre la loi Justice et Paix, mais maintenant qu’elle est votée, nous l’appliquons. Donc, j’ai un programme de réinsertion des AUC. Pourtant, ils essayaient de nous intimider pendant la campagne électorale. Mais si nous ne les réinsérons pas, ils continueront à travailler en tant que gangsters. 90% des démobilisés n’ont pas fini leurs études primaires. Nous observons que tous ces jeunes ont eu des problèmes psycho-sociaux dans leur enfance. C’est notre boulot de les réinsérer, et d’ailleurs, ça coûte moins cher que de les mettre en prison. Le deuxième axe de notre travail, c’est de réinstaurer la légalité dans tous les quartiers. Qui m’aurait dit il y a quelques années que je me battrais pour réinstaller la police ? »

Avec Sergio Fajardo

Peu à peu, alors que nous ne lui faisons aucune objection, Fajardo s’énerve contre Amnesty International qui raconte plus ou moins que les AUC contrôlent la ville et que tout ce travail revient en fait à les subventionner. Je l’interromps : « Mais pourquoi êtes-vous si défensif ? A l’étranger, votre gestion a une très bonne réputation. ». Il se radoucit et explique : « Je suis le premier à dire que ça ne va pas dans la Communa 13 (un des arrondissements). Mais c’est une situation plutôt isolée, et de toutes façons, la légalité institutionnelle progresse, même dans ce quartier là. Tout ceci est fragile, je le reconnais, mais je pense que nous faisons avancer les choses. »

Le soir, grande réunion avec toutes les ONG des Droits de l’homme du coin. Evidemment, tous clament que les AUC sont encore bien présentes. Et certaines critiques sont très proches de celles d’Amnesty International : un des participants va jusqu’à dire qu’il y a un pouvoir apparent, celui de la mairie, et un pouvoir réel, celui des AUC qui tiennent Medellin et la municipalité. Je conclus assez froidement la réunion en déclarant : « Ecoutez, l’aide au développement est de plus en plus contestée par la population de l’Union européenne. Nous avons pris le parti de n’aider que les victimes en Colombie. Si vous expliquez à tout le monde que tout l’argent mis à Medellin ne sert que les AUC, alors je crois qu’il vaut mieux que l’UE interrompe toute activité en Antioquia. A Bogota, au contraire, nous avons rencontré des structures qui, elles, acceptent de travailler malgré la présence des AUC et nous les aidons. » Après le repas, les représentants des Droits de l’homme me disent : « Mais nous n’avons pas voulu dire ça. Bien entendu, il faut essayer de faire quelque chose. » Je leur explique que nous n’avons aucune envie d’être la cible d’une campagne en Europe sur le thème “L’UE finance les AUC”. Alors où ils relativisent eux-mêmes, ou il est plus sage d’intervenir ailleurs.

Le lendemain matin, la visite de la délégation officielle s’achève avec la rencontre du (tout aussi jeune) gouverneur d’Antioquia, uribiste. Il nous explique que la « réparation » doit aller d’abord aux territoires, et évoque la question des mines anti-personnels. Je lui réponds que l’un ne va pas sans l’autre : l’UE aide les victimes en tant que personnes plus qu’en tant que territoire. Si les victimes s’en vont, alors l’aide doit les suivre.

A midi, nous nous retrouvons donc seuls, Gaby et moi, à Medellin, et filons avec des militant-e-s des Droits de l’homme vers la fameuse Comuna 13. Il nous faut semer les deux policiers armés de pistolets-mitrailleurs que notre ambassade nous a accrochés aux basques.

Nous rencontrons d’abord le comité des Femmes Victimes de la Comuna 13 dans le couvent des sœurs de Notre Dame de Lorette. Première constatation : alors que les militantes des droits de l’homme (soeurs comprises : loretistes, franciscaines, etc) sont blanches, leurs « usagères » sont indiennes ou noires. Elles nous font un tableau terrifiant de la situation dans le quartier : c’est vrai que la paix y règne en apparence, mais les paramilitaires, parfois accompagnés de militaires de la 4e Brigade, exécutent après d’horribles tortures tous ceux qui s’opposent à eux ou cherchent à développer des activités, par exemple sportives, en dehors d’eux. Le gros problème en ce moment est que les paramilitaires cherchent à recruter des force des jeunes gens pour pouvoir ensuite... les démobiliser. C’est devenu une véritable industrie : comme le gouvernement accorde des subsides aux paramilitaires démobilisés, les AUC recrutent des jeunes par la menace, ceux-ci se démobilisent et touchent un pécule, ils doivent donc quelque chose aux AUC, et à titre de paiement, doivent recruter quatre nouveaux jeunes… afin de les démobiliser ! J’apprendrai plus tard que les AUC, qu’on évaluait à 12 000 membres au moment de l’arrivée au pouvoir d’Uribe, ont déjà réussi à faire démobiliser… 20 000 personnes !

Nous discutons de leurs rapports avec Fajardo. « Bien sûr que les problèmes sont plutôt localisés ! (la Communa 13 représente à peine 8% de Medellin). Mais quand nous lui disons que tout ne va pas pour le mieux, il se fâche et refuse de nous écouter. »

Après la réunion, une sœur loretiste nous emmène dans la partie la plus craignos de la Comuna 13 : Independancia. Aussitôt, nos deux policiers nous recollent. J’avoue que j’étais beaucoup plus rassuré par la seule présence de la sœur ! Mais il faut se rendre à l’évidence : la paix règne dans ce bidonville. La police, débonnaire, ainsi que les taxis et les bus sont partout, sans problème. Pour rejoindre l’aéroport et Bogota, je prends un taxi : il m’explique qu’il y a un an, il n’aurait jamais osé s’approcher d’Independencia !

Dans Independencia

Le soir, à Bogota, je dîne et discute jusque tard dans la nuit avec la correspondante du Monde, Marie Delcas. Je la connais depuis une quinzaine d’années. Elle est professeur de relations internationales à l’Université Externado, et chaque fois que je passais à Bogota, je faisais une conférence chez elle. Elle est devenue une remarquable journaliste, allant sur le terrain, des rives du Putamayo aux bidonvilles de Medellin. Avec elle, j’adore passer des heures “entre chercheurs”, à tenter de trouver des lois sociologiques, des bribes d’explications dans le chaos colombien. Par exemple : pourquoi les paysans du Nord cherchent à revenir sur leur terre tandis que ceux du sud ou de l’est antioquien s’en vont sans espoir de retour ? Parce que les premiers sont des communautés indigènes ou afro-colombiennes et les autres des colons individuels ?

Elle m’explique la situation très particulière de Medellin : en fait, à l’époque de Pablo Escobar, les narco-trafiquants tenaient déjà tous les quartiers pauvres et jouaient les Robins des bois. Le lointain successeur de « Pablito », Don Berna, désireux de bénéficier de l’amnistie offerte aux AUC, a acheté la licence des AUC ! En quelques semaines, il a éliminé tous les paramilitaires politiques qui existaient auparavant dans Medellin. Aujourd’hui, quand Marie interroge les jeunes fidèles de Don Berna (qui accomplit sa période de prison de courte durée, offerte par la loi Justice et Paix, en résidence surveillée dans un de ses propres domaines), ceux-ci répondent : « Avant nous étions violents. Mais Don Berna nous a appris à servir la communauté. Nous organisons des activités sportives, des coopératives etc. »

Une hypothèse sur le cas particulier de la Comuna 13 : à l’époque de Pablo Escobar, ce quartier était tenu par les FARC et l’ELN. La 4e Brigade y a imposé par la force la domination de ses propres paramilitaires. D’une certaine façon, ces AUC sont de vrais paramilitaires politiques, ils ont un comportement différent du règne des narcos dans le reste de la ville. Il n’en demeure pas moins que la patiente tactique de Fajardo semble réussir : la vie ordinaire a repris dans tous les quartiers, et en cas de problème, les gens vont se plaindre à la police, et pas aux paramilitaires ni aux narco-trafiquants… y compris à Independencia.

C’est déjà ça !

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